Escalade au pays du soleil (Aïr-Mt. Tagha)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Aïr, Niger )

Philippe Chabloz, Genève

En ce lundi 28 janvier 1974, après quelques milliers de kilomètres sur les routes interminables et les pistes chaotiques de l' Algérie et du nord Niger, Il nous apparaît flamboyant dans la lumière du soir.

//, c' est le Mont Tagha, c' est encore pour lui que nous venons de faire trois semaines de Land-Rover, et, c' est enfin un des principaux sommets du massif de l' Aïr, qui culmine à r 1800 mètres. Cinq expéditions nous ont déjà précédés dans cette région, et, dans un récit paru dans la revue Montagne et Alpinisme, il était dit que seules quelques voies d' escalade artificielle restaient encore vierges sur le Mont Tagha.

Mardi 2g janvier: nous nous levons avec le jour. Michel ( qui a déjà ouvert le pilier sud l' année précédente ) et Martine vont monter directement au col par le couloir sud-est et gravir l' arête ouest, pendant que Christian et moi allons tenter notre chance dans la face ouest de l' antécime ouest.

Nous sommes optimistes, car la veille, nous sommes allés repérer un itinéraire qui semble réa- lisable en grande partie en escalade libre. A 6 heures et demie, c' est le départ: les sacs sont lourds, car ils contiennent une cinquantaine de pitons. Nous laissons tout en place pour Michel et Martine.

Une demi-heure plus tard, nous sommes déjà au pied de la face. Nous nous encordons, puis j' at la première longueur par une belle fissure de trente-cinq mètres. J' installe le relais, puis fais monter Christian qui s' élève aux jumars avec les deux sacs. Nous parcourons sept longueurs dans des dalles magnifiques. Le rocher est extraordinaire, très compact et rugueux. Jusque-là, nous avons escalade quatre mètres « d' artif »; on ne peut pas se plaindre!

A midi, nous débouchons sur une grande vire que nous croyions à mi-paroi. Le soleil tape dur et nous cherchons un coin d' ombre pour manger et boire.

A 13 heure, nous attaquons la seconde partie par une fissure facile de vingt-cinq mètres.

Devant nous, une cheminée de soixante mètres qui est, dans sa moitié supérieure, beaucoup trop large pour de l' opposition. Christian l' évite par une dalle difficile et très exposée qui le conduit à une autre fissure.

Au milieu du passage, une des cordes se coince et Christian est oblige de finir la longueur avec un « brin ». Même en me faisant bloquer, avec vingt-cinq kilos sur le dos, j' ai beaucoup de peine à garder mon équilibre, et c' est épuisé que j' arrive au relais. Christian me donne un peu à boire, puis, soulagé du poids des sacs, je continue par une fissure qui, sept mètres plus haut, se termine par un laminoir. Je suis oblige d' ôter mon casque; tout est lisse, trop étroit pour une opposition dos-genoux, trop large pour coincer les pieds. Je n' ai plus de salive, et je m' apprête à redescendre quand la rage me prend: quoi? rouler pendant cinq mille kilomètres pour se faire ridiculiser par une fissure de trois mètres! Cet argument me permet, centimètre par centimètre, de saisir le bord d' un bloc qui obstrue la fissure, je m' étire... ça y est, c' est passé! Je m' écroule sur le bloc, j' ai la gorge sèche et il me faut encore cinq minutes pour récupérer un peu. Un dièdre plus facile me mène à une petite fissure au pied de laquelle je mets un mauvais doublage. Les doigts n' y pénètrent que de quelques millimètres; je crois faire de l' école d' escalade. Enfin j' arrive à un petit relais où je peux planter trois bons pitons. Il se fait tard, et en deux rappels, nous rejoignons la grande vire. Dans le laminoir j' ai laissé dix mètres de 7 millimètres et quarante mètres de 9 millimètres jusqu' à la vire. Par un système de rampes et de cheminées, nous rejoignons le pierrier, à droite de la face. Après le souper, nous discutons assez tard, alors que dans le troisième ressaut nous voyons briller les lamper frontales de Michel et de Martine qui redescendent bivouaquer au col. Devant la tournure prise par les événements, nous décidons, Christian et moi, de récupérer le matériel le lendemain.

Mercredi 30 janvier: debout à 7 heures, nous refaisons les sacs et remplaçons le matériel de bivouac par quelques pitons.

A g heures, nous sommes à la vire, remontons la corde fixe auxjumars et, a à o heures et demie, nous rejoignons le dernier point atteint la veille. Je demande à Christian de continuer en tête, car ce matin, je ne me sens pas très en forme. A midi, nous nous arrêtons sur une terrasse à l' ombre pour casser la croûte. La « forme » revient et je repars en premier de cordée. Après quelques belles longueurs, toujours soutenues, nous arrivons au pied d' une grande cheminée. Christian s' élève de quarante mètres sans pouvoir planter de clous.

Je monte de cinq mètres dans le fond de la cheminée pour permettre à Christian d' arriver sous le surplomb qui bouche la cheminée; là il met une entretoise et un expan.

Il me fait monter d' une quinzaine de mètres, puis redescend pour effectuer une traversée difficile qui le mène dans une cheminée un peu plus accueillante.

En m' assurant avec les jumars sur la rouge, je m' élève de vingt mètres puis, toujours en opposition, je hisse les sacs et l' inévitable arrive: les sacs 10 Le Ben Nevis, le plus haut sommet de la Grande-Bretagne 13 Mont Tagha Photo Yves Rcmy 11 Une cabane de grimpeurs dans le Lake District Photo Claude Défago 12 A l' attaque d' un passage de VI dans le massif du Yewbarrow Photo Claude Dérago se coincent dans le fond de la cheminée et comme, pour moi, un fumar même neuf ne remplace pas un bon assurage à l' épaule, je demande à Christian de redescendre pour m' aider. Cette manœuvre terminée, c' est dans la nuit que nous tirons encore une longueur, jusqu' à une bonne terrasse. Nous nous installons pour le bivouac. C' est très vite fait, vu que nous n' avons que deux anoraks; puis nous finissons nos provisions, une demi-plaque de chocolat, quelques caramels et un litre d' eau.

Nous sommes heureux sur notre terrasse. Ici, pas d' inquiétude quant au temps. Le ciel est magnifique et une légère brise nous apporte un peu de fraîcheur. Nous savons la course terminée et c' est le cœur léger que nous nous endormons.

Jeudi ^i janvier: A 6 heures et demie nous quittons le bivouac, après avoir remis en ordre le matériel, et c' est décordés que nous gagnons le sommet. Au col nous trouvons le talkie-walkie et ma bonbonne que Michel et Martine ont utilisée dans l' arête ouest.

Eux aussi ont passé deux jours dans la face, où ils ont un peu souffert, car ils n' avaient pas pris assez d' eau.

Au camp nous engloutissons des kilos d' oranges. Nous sommes à nouveau tous réunis et nous discutons longuement de montagne et de la suite du voyage, qui se terminera dans trois semaines à Tamanrasset, la métropole du grand sud pour touristes.

Que ceux qui en ont « marre » de faire la queue aux téléphériques, de dormir sur les tables des cabanes et de se bousculer dans les voies, que tous ceux-là viennent faire un tour dans l' Air pour le temps d' un voyage! Ils y apprécieront la tranquillité, la solitude; ils y comprendront la différence entre vivre et seulement exister... et puis il y a encore des voies à ouvrir dans l' Aïr!

Pour une répétition, compter un bivouac au col.

Dans l' état actuel du pitonnage, sept premières longueurs équipées, se munir de douze pitons variés plus un expan de 8 millimètres.

i68 14 Face et antécime ouest 15 Mont Tagha: y longueur i corde de 8o mètres.

Un litre et demi d' eau par jour et par personne.

Prendre si possible des marteaux avec manche métallique; l' air est si sec que les manches de bois cassent facilement. Vérifier les sangles et cordelettes en place ( même raison que pour les marteaux ).

Descente: Du col descendre le couloir sud-est, d' abord tout droit, puis en tirant à gauche sur des dalles qui mènent au pierrier ( i heure ).

Face ouest—antécime ouest: 450 mètres.

Première ascension les 29 et 30 janvier 1974 ( deux bivouacs ) par Philippe Chabloz et Christian Recking ( Genève ) en 15 heures d' escalade effective. 29 pitons normaux, 1 à expansion ( relais non compris ). Escalade libre.

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