Expédition en Hindou-Kouch

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Ier juillet à fin septembre 1968)1 PAR JACQUES PIGUET, LE BRASSUS ( vd ) Avec 3 illustrations ( 88-90 ) Avec une verve amusée - et amusante, l' auteur, M. Jacques Piguet, raconte les aventures d' une équipe de sept jeunes gens, dont une femme, qui, partis de Genève avec un petit bus et une voiture, ont fini par atteindre l' Hindou. Leur but était d' y escalader le Saraghrar ( 7349 m ). La première partie du récit est vouée au voyage d' aller et ses péripéties: ennuis mécaniques, passages de frontières, repas pittoresques et repos compromis dans d' originaux caravansérails, difficultés à se retrouver après une séparation, état des routes et état de santé, car les inflammations, fièvres et mala- Texte résumé et adapté par G. W.

dies ont joué un grand rôle au cours de cette expédition. ( Entre parenthèses, la personne qui semble avoir le mieux résisté à ces maux est la jeune femme, ce qui donne à réfléchir à l' adaptateur du texte, clubiste vétéran... ) Au-delà de Kaboul et de Peshawar, à Moroï sur Chitral, on la caravane se regroupe, le guide a rassemblé des porteurs, et c' est désormais à pied que se font les déplacements. A pied ou à dos d' âne pour le malade, ce qui n' est guère moins fatigant pour lui, vu le caractère de l' animal. Puis ce sont les souliers qui blessent, ce qui oblige à raccourcir l' étape. Mais les « coolies » sont bons. L' auteur, comme en général ceux qui ont eu affaire à des porteurs asiatiques, ne marchande pas son admiration à ces petits hommes si résistants, et déclare que le trésorier de l' équipe a facilement accepté de leur verser cinq francs par jour ( valeur suisse ) au lieu de trois, tarif prévu.

Résumons moins brièvement et même transcrivons ici deux ou trois pages relatives à la partie alpine de l' expédition.

« Désormais une seule journée de marche nous sépare encore de l' endroit choisi pour établir notre camp de base. Les malades s' accordent un jour de repos, puis rejoignent. Le camp de base est déjà partiellement installé. Son altitude, 3400 mètres, paraît un peu basse, mais le site est bien choisi, commode, et présente diverses possibilités d' ascension. Comme le beau temps, qui nous est fidèle depuis notre départ de Genève, il y a un mois, semble devoir persister, nous ne prenons même pas la peine de monter les tentes et continuons de dormir la belle étoile, bien que les nuits soient froides.

Des vingt « coolies » que nous avons engagés, nous n' en gardons que trois pour le ravitaillement des camps supérieurs, et nous renvoyons les autres. Le lendemain, mes compagnons, accompagnés de ces trois porteurs, montent installer le camp I à 4400 mètres. Son emplacement est choisi de façon qu' il puisse être utilisé comme point le départ pour l' ascension du Saraghrar ( 7349 m ) et de l' Ispindar Sor ( 6100 m ).

Pensant que le repos et la tranquillité me guériront de mon affection oculaire, je reste au camp de base en compagnie de notre interprète.

L' endroit est idyllique, non loin d' un torrent on nous puisons l' eau, et de quelques arbres qui nous fournissent le bois pour le feu. Entamant nos provisions européennes, je m' initie à la cuisine et, comme il y a longtemps que nous sommes au même régime, la plus commune des boîtes de conserves me paraît un régal. Mon ami, l' interprète pakistanais, se montre également si friand de notre nourriture suisse que je dois lui faire croire que certaines boîtes contiennent du lard ( les Musulmans s' interdisent de manger du porc, afin de ne pas épuiser le meilleur de nos réserves. Nous passons nos journées à dormir, à manger et préparer le matériel et les vivres que viennent chercher les porteurs, en navette entre le camp de base et le camp I.

Pendant ce temps, mes compagnons décident, pour se mettre en forme et s' acclimater à l' altitude, d' entreprendre l' ascension de l' Ispindar Sor, avant de s' attaquer au Saraghrar.

Un soir, alors que nous nous apprêtons à veiller devant le feu, comme d' habitude, arrive - à notre grande surprise - un agent de la police, porteur d' un message écrit de l' officier de Chitral, nous ordonnant de redescendre. D' entente avec l' interprète, nous répondons que nous ne faisons pas d' alpinisme, mais seulement quelques reconnaissances en vue d' une expédition l' an prochain, sur quoi le policier s' en retourne, nous laissant définitivement tranquilles.

Au gré de mes courtes promenades, j' ai toujours espéré rencontrer une bête ou un oiseau, mais je n' ai jamais eu cette chance, et mes compagnons non plus. Ils trouvèrent pourtant des cornes de bouquetin et aperçurent quelques aigles. La flore aussi était rare, voire pratiquement inexistante. » Après une première nuit à 4400 mètres, tous montent installer un nouveau camp II à 5100, sauf Daniel, en proie, à son tour, à la dysenterie.

Le lendemain, les cinq tentent d' atteindre le point culminant de l' Ispindar Sor, mais, au bout d' une dizaine d' heures de montée exténuante sur des pentes hérissées de pénitents d' un demi-mètre qu' à chaque pas il faut enjamber, nos amis s' arrêtent pour tenir conseil. Ils sont près du sommet, mais il reste à franchir une arête de rochers délités, et l' après est déjà bien avancé. P.F., le seul qui désire poursuivre, se rallie à la majorité. Trois descendent alors jusqu' au premier endroit où il soit possible de monter la tente, et ils y passent la nuit, tandis que P.F. et sa vaillante femme continuent jusqu' au camp II, où ils trouvent Daniel, arrive là durant la journée, malgré son indisposition.

A 5700 mètres, nos trois compagnons campent en paix, bien qu' ils s' inquiètent un peu de nuages enveloppant le Tirich Mir, à l' ouest. Au matin, la situation météorologique n' a guère évolué, mais ils se remettent en route et finissent par atteindre le sommet, après avoir escaladé l' arête de rochers « en pâte feuilletée », délicate et peu sûre, puis la calotte neigeuse coiffant la cime. Le temps de reprendre haleine, de tirer quelques photos, et c' est la descente. Le ciel commence à se voiler sérieusement. Les difficultés passées, ils franchissent, au prix d' une marche longue et pénible, d' abominables glaciers couverts de pénitents qui les font trébucher à chaque pas et rendent impossible toute glissade. Aussi est-ce ivres de fatigue qu' ils parviennent, en fin d' après, au camp II.

Bien sûr, le sommet qu' ils viennent d' escalader n' a aucun prestige, mais ils sont les premiers à l' avoir atteint, et leur mérite est d' autant plus grand qu' ils l' ont fait immédiatement au terme d' une marche d' approche harassante de 150 km, précédée d' un long voyage en auto, non moins fatigant.

Au camp II, ils ne trouvent personne, car P.F., Françoise et Daniel ont regagné le camp de base, Daniel pour soigner ses troubles intestinaux, et P.F. inquiet de l' état de mon œil.

L' équipe doit se scinder, et l' auteur consacre les dernières pages de son récit à sa mémorable marche, véritable odyssée par moments, jusqu' à un premier hôpital - réserve aux indigènes - puis jusqu' à un second - fermé pour deux mois - et jusqu' en Europe finalement, où il est contraint de rentrer en avion, afin de se soigner.

Après le départ du malade et de son accompagnant, le reste de l' équipe est immobilisé une semaine au camp de base par la pluie. Puis, le soleil réapparu, ils partent à l' attaque du Saraghrar, dont l' as se révèle bientôt « très difficilement réalisable sans la mise en place d' un important dispositif, quasiment impossible à monter sans l' aide de sherpas, étant donné l' effectif réduit de nos camarades ».

Le retours en plaine est alors décidé, au cours duquel recommencent les étapes mouvementées de la marche d' approche. A un moment donné, un cheval tombe dans la rivière, dont les eaux emportent, entre autres, la pharmacie, retrouvée plus tard, trente kilomètres en aval, miraculeusement intacte!

Ils rejoignent ensuite leur voiture, qu' ils décident de rapatrier coûte que cote. A cet effet, ils doivent, avec l' aide des indigènes, réparer la route endommagée, ravinée et même emportée sur près de trois cents mètres par les hautes eaux. A coups de pics rudimentaires et de piolets, les monticules de boue sont aplanis, les trous comblés, puis la voiture passe, poussée, retenue, soulevée, portée, forçant les passages l' un après l' autre. Où la route n' existe plus, que va-t-on faire? Un radeau? Non: la rivière est beaucoups trop rapide et tumultueuse, et d' ailleurs le bois manque. On passera donc très haut sur le versant de la montagne, hissant et retenant l' auto pour l' empêcher de basculer: montée pénible, marche de flanc délicate, descente périlleuse, avant de retrouver la route. Construction d' une passerelle pour franchir une brèche remorquage par une jeep pour passer le col du Lovary, à 3200 mètres...

Enfin, par-delà les terres brûlées et les déserts de l' Asie, ils rentrent en Europe, « ivres d' une aventure qui aurait du être alpine et qui s' est transformée en une expédition par trop motorisée ».

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