Expérience alpine

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Jean Siegfried, Corseaux

Même après de nombreuses courses, un vrai alpiniste ne saurait être blasé. Sans cesse, la montagne se présente sous un jour nouveau et, pour celui qui l' aime vraiment, chaque situation a une valeur particulière.

Il me manquait, entre autres, une expérience pourtant toute simple: le bivouac. Non pas aux abords d' une cabane surpeuplée, sous une tente militaire ou encore auprès d' un feu dans nos Préalpes. Ce que je désirais, c' était le vrai bivouac, isolé, là où tout confort est exclu.

Le 3 août 1974, mon ami Michel et moi, nous arrivons, à 8 heures du soir, au Col de la Dent Blanche. La montée, qui a exigé cinq heures de marche de Ferpècle a été rendue pénible par l' heure tardive et la température assez élevée qui amollissait la neige. Nous longeons encore la face ouest de la Dent Blanche et, par un couloir, rejoignons l' arête de Ferpècle, sous le grand ressaut.

Il fait maintenant tout à fait nuit. Sous une face légèrement surplombante, nous trouvons ce qu' il nous faut: un replat de presque deux mètres carrés. Des deux côtés, c' est le vide; devant, la ligne de l' arête s' étire, presque aussi raide. Nous plantons trois pitons pour assurer hommes et sacs et enfilons tous les habits disponibles. Ma corde, toute détrempée, atténue la rudesse de la pierre mais, en revanche, imbibe mon fond de culotte.

Il est temps de penser au repas. En homme averti, je transporte un réchaud, une casserole et du bouillon; mais, pour l' instant, nous éclatons de rire: pas d' eau! pas de neige! On en trouve, mais deux cents mètres plus bas! Tant pis, un fond de gourde fera l' affaire. Le matériel est range, il est o heures et demie. Je pose la tête sur le sac et sombre dans le sommeil.

Minuit et demi: premier réveil; la lune, en son premier jour de déclin, voyage lentement sur la Dent d' Hérens. La Grande Ourse bascule autour de l' étoile polaire. Avec Michel, qui s' est également réveille, je jouis vraiment de ces instants. Nous changeons légèrement de position. Pour ma part, j' aimerais m' étendre un peu sur la droite, mais mes crampons, qui font office de balustrade, s' enfoncent dans mes cuisses et m' empêchent de partir à la dérive. Sous ma tête, j' entends le tic-tac de ma montre, enfouie dans une poche du sac. L' heure importe peu. Nous nous assoupissons à nouveau.

Une brusque rafale me secoue de ma torpeur. Le froid n' est pas très vif, mais un degré de moins devrait suffire pour mettre en route ce grelottement si désagréable. Je m' assieds, bien éveillé, et lis, à haute voix, à mon voisin de chambre, la description de l' itinéraire 307 du Guide des Alpes valaisannes. Nous le commentons un instant, bougeons un peu et, à nouveau, nous replions sur nous-mêmes.

Une nouvelle saute de vent emporte une housse. Je me recroqueville et souffle dans ma veste légèrement entrouverte. Avec cette douce sensation 23 La Haute Route.Vue du Mont Fort. Au fond, à gauche, 26 Le Doigt de Dieu, vu du Grand Pic ( Meije ) la Dent d' Hérens Photo: Philippe Roy 24 Face sud de la Meije 25 Versant nord de la Meije, vu du refuge de l' Aigle. Au centre: le Doigt de Dieu; à droite le Grand Pic de chaleur, je m' endors à nouveau. Plus vite que nous le pensions, la nuit touche à sa fin. Le ciel change de teinte, la lune perd son éclat. Malgré l' inconfort, je renâcle à l' idée de quitter cet abri et, une fois de plus, ferme les yeux. Mais une bourrade me rappelle à la réalité. En trois minutes, la « chambre » est rangée et, après un dernier regard à notre perchoir, nous descendons jusqu' au premier névé où le réchaud pourra enfin être de quelque utilité.

Renonçant au ressaut inférieur, nous montons rejoindre l' arête de Ferpècle par les rochers du flanc sud. Nous sommes seuls. La pierre tiédit doucement au soleil levant, mais les sautes de vent deviennent toujours plus rapprochées. Avec nos sacs, assez lourds, nous nous élevons lentement et le cheminement, parfois difficile à trouver, sera le principal souci de Michel qui restera en tête tout au long de la course. De gros nuages blancs recouvrent l' Italie, s' agrippent à la Dent d' Hérens, bloqués là par un courant contraire. Ne connaissant pas l' itinéraire et pensant être assez rapidement au sommet, nous persévérons. Soudain, sans avertissement, un coup de tonnerre éclate, très proche. Maintenant, le grésil tombe rageusement, accompagnant les premières nuées. Mais ce n' est qu' une alarme. La vallée est à nouveau visible. Le vent du sud est si fort qu' il nous est impossible de parler. A un certain moment, notre corde est emportée sur toute sa longueur: elle domine, à l' horizontale, en un parfait arc de cercle, la face ouest de la Dent Blanche. Michel me hurle: - Suis la corde!

Le grésil a fondu, et maintenant la roche est humide. Il faut être prudent. Sous un ressaut de quatre mètres, Michel pose son sac, grimpe, essaie de se rétablir, mais ses mains ne trouvent pas d' appui. Deuxième essai, deuxième échec. Pitons, étrier, cette fois, ça passe. Je monte à mon tour avec son sac, redescends, hisse le sien, descends à nouveau et récupère le matériel. Cette gymnastique fatigante, qui prend du temps, se répète plus loin.

Près des derniers gendarmes, à l' endroit réputé 27 Le village de La Grave, vu de l' itinéraire du Grand Pic de la Meije Photos: Philippe Staub, Lausanne le plus difficile et où l' assurage est fort précaire, nous sommes pris dans un nouvel orage. Il serait désormais illogique de songer à redescendre. Par une trouée dans la brume, nous apercevons l' arête sud du Grand Cornier, but envisagé pour le lendemain, mais nos pensées sont ailleurs.

Pourtant la chance nous sourit, le ciel apparaît à nouveau et, sur ce fond inespéré, se dresse bientôt la croix du sommet, maintenant relativement proche. En quelques longueurs faciles, nous y sommes. liest déjà 16 heureset demie. Je serre la main de mon ami avec émotion. C' est notre premier arrêt depuis ce matin. Après une gorgée de sirop, nous filons par l' arête normale, presque au trot, sur cette partie régulière. Plus bas, à nouveau, un gros orage nous surprend. Le grésil martèle nos casques et le piolet se met à chanter. Nous continuons la progression sans fausse hâte. Sous le Grand Gendarme, nous trouvons les trois broches que nous avons scellées l' an passé: elles nous permettent de descendre, sûrement et rapidement, à la double corde, ce couloir rendu délicat par la roche mouillée.

La nuit s' étend rapidement, mais nous réussissons à quitter les rochers avant qu' elle ne soit complète. Une trace dans la neige, heureusement profonde, nous guide à la Wandfluelücke, cette croupe assez raide qui domine la cabane. La première partie est bonne, puis, soudain, c' est la glace! Arrêt dans la nuit. Dans la tempête, nous sortons nos lampes, fixons les crampons et, l' un après l' autre, descendons encore trois longueurs délicates. Arrivés aux derniers rochers, qui sont détrempés, nous attachons à un bloc la corde de rappel et c' est en la tenant d' une main que nous achevons la descente.

Notre chère cabane est là. Il est 22 heures. Nous ne prononçons aucune parole, mais nous nous comprenons.

Le lendemain, il fait de nouveau beau, et nous réussissons la traversée du Grand Cornier dans de parfaites conditions. Que la montagne est belle!

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