Flocons de neige, poussière de soleil

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par R. Eggimann.

Poussière de soleil... ce sera les ascensions d' été, flocons de neige... les randonnées à skis en hiver.

Dans les notes qui vont suivre j' aimerais, entre autres choses qui seront dites à « bâtons rompus » ( touchons du bois en employant cette expression et souhaitons qu' elle reste une simple métaphore ), soutenir la thèse que les jeunes sacrifient trop à la mode ( vous savez: alpinisme acrobatique, pitons, rappels, cambriolage de l' alpe ), qu' ils vont trop vite en besogne et brûlent les étapes en prenant les sports en général, et l' alpinisme en particulier, trop au tragique. Je parle surtout de l' alpinisme, où l' expérience de leurs aînés devrait les faire réfléchir en calmant leur ardeur fougueuse de poulains emportés, et je ne vise pas pour le moment le sport nouveau du ski où tout reste encore à faire et où jeunes et vieux peuvent collaborer pour réaliser des progrès. Non, c' est l' alpinisme que j' ai en vue pour l' instant, et dans ce domaine, dans ce patrimoine national, nous autres, les vieux, avons le droit, nous semble-t-il, grâce à notre expérience, d' en remontrer aux jeunes. Nous avons déjà profité des découvertes faites par nos aînés et nous avons tâtonné après eux dans ce tunnel obscur qu' est la méthode en montagne. ( Faut-il s' encorder en varappant? Question! Peut-on s' aven à deux sur un glacier? Question. Est-il prudent de manœuvrer dans le brouillard et ne vaut-il pas mieux obéir à l' ordre péremptoire de ce vieux manuel de l' alpinisme: « Dans le brouillard on s' assied et on attend... » Question !) Sous l' œil bénévole, paternel des guides — j' entends les guides oraux et écrits, si je puis dire — nous avons fait nos premiers pas vacillants, chancelants sur les arêtes raboteuses de nos Alpes, en nous remémorant les passages maintenant classiques de Javelle, de Whymper, de Tyndall, de Leslie Stephen, du Capitaine Finch, etc., en les marmottant — ces passages — en les mâchonnant, comme on suce un noyau de pruneau pour tromper la soif, nous avons bénéficié de leur science, nous avons adopté leurs conclusions les plus sûres, et jusqu' à maintenant ( une fois de plus, touchons du bois ) cela n' a pas trop mal été. Pourquoi les jeunes n' en feraient-ils pas autant, pourquoi veulent-ils là encore nous dépasser sans tenir compte des règles de la route? Au lieu de commencer par le commencement, de faire d' abord de petites choses pour s' attaquer ensuite aux moyennes et finir en apothéose par les grandes, au lieu de monter au Vully d' abord — même par la face nord, s' ils prennent la chose à cœur et refusent de s' en tenir aux chemins battus — au lieu d' escalader le Vully d' abord, Chaumont ensuite ( pour se faire à l' altitude ), le Gantrisch sans guide, et se réserver, finalement et pour la bonne bouche, le Rothorn de Zinal qui les initiera aux merveilles de la haute montagne, ils brûlent les étapes... et se brûlent les pattes et les ailes avant d' avoir vraiment volé. Exemple: un de mes jeunes amis a fait comme pre- FLOCONS DE NEIGE, POUSSIÈRE DE SOLEIL.

mière course dans les Alpes l' ascension lente, pénible et risquée du Dom des Mischabel, le plus haut sommet entièrement en Suisse. Inutile de dire qu' après cette « performance » ( comme on prend l' habitude d' appeler ces exploits déraisonnables ), il regardait tous les autres « pics sourcilleux » de nos Alpes du haut de sa grandeur ( 4554 m .) et méprisait le Rothorn de Zinal, le Gantrisch, Chaumont et le Vully. Et il avait à peine 17 ans, car l' orgueil n' attend pas le nombre des années... et l' orgueil va devant la ruine, dans le cas présent, la ruine de l' âme. En effet, quoi de plus navrant qu' un jeune homme blasé, sans enthousiasme, sans idéal? Que dites-vous encore de ce jeune père qui mena jadis ( nous l' avons vu à l' œuvre ) au sommet des Diablons sa petite fille à peine âgée de 10 ans. Des faveurs roses tenaient lieu de corde et l' en étreignait et étrennait un mignon piolet nickelé — un de ces bijoux-joujoux qui brillent dans les devantures des bazars de Zinal et de Zermatt. Le cœur d' un enfant de 10 ans peut-il supporter pareille épreuve et le père n' aurait pas été mieux avisé de laisser sa file à ses poupées ou à son escarpolette? Comme le dit la vieille chanson:

« Chaque chose a son temps, fillette, Chaque chose a son temps — » Et que penser du monsieur rencontré en Valais l' été dernier qui se pa-vanait sur le terre-plein de la cabane aux derniers rayons du soleil mourant. Il se redressait, bombait le torse et se vantait d' avoir réussi l' ascension d' une face nord en compagnie de son jeune fils dont la voix de fausset n' avait pas encore complètement mué. Que penser encore des parents au cerveau tendre que nous avons rencontrés à la cabane du Gran Paradiso et qui préparaient leur gamin de 9 ans à l' ascension de ce sommet de 4000 mètres en le laissant boire des lampées de Lambrusco?

« Un fort vent de folie a soufflé sur leurs têtes... » II est des gens simples qui s' imaginent monter dans l' estime du public des quelques 1000 mètres qu' ils grimpent pour arriver au sommet Si l' al devient comme le football, le tennis et le hockey sur glace un spectacle devant un public qui grogne de fureur ou ronronne de contentement, c' en est fait de lui.

Que dire enfin de la pauvresse abandonnée par ses parents au bas de la cheminée de l' Aiguille de la Tsâ. Eux tenaient à terminer l' ascension, ils avaient payé leur guide et voulaient avoir « the return of their money »; elle, au contraire, n' avait qu' une idée: rentrer à la maison; elle pleurait, sanglotait sur son rocher en attendant le retour de ses parents dénaturés et elle faisait là, devant nous, un tableau aussi lamentable qu' Orphée pleurant Eurydice. D' ailleurs, que pouvait-elle faire d' autre? Mais, voilà! Le père et la mère ont pu montrer avec fierté, à la veillée, l' hiver suivant, des photos les représentant les deux aux prises avec le rocher mordant de la Tsâ, faisant « des pieds et des mains » pour atteindre le sommet de la dalle, les doigts dans la fente en haut et les pieds énormes ( parce que pris d' en bas par le guide ) encastrés dans la rainure qui permet de faire ce passage délicat. La photo: moyen suprême d' immortaliser certains instants de nos vies, même les moins drôles; moyen sublime de fixer nos gestes, même les plus niais — Vanité des vanités! Tout est vanité!

Il en est de l' alpinisme comme de tous les sports, comme de toutes les autres branches de la science humaine: il y a eu la période des essais, des hésitations, des tâtonnements, puis est venue celle des aventures audacieuses et des réussites glorieuses, les initiés ont triomphé, les audacieux ont vaincu; puis sont venus — comme une poignée de petit gravier qu' on lance contre une vitre ou une charge de cavaliers dans une fantasia marocaine — puis sont venus les snobs, les m' as et les hurluberlus qui tenaient à faire parler d' eux, la foule des grands jours qui suit la mode et qui le fait sans intelligence et sans conviction. Puis, pour corser les choses et battre des records, ils ont fait faire à l' alpinisme des bonds de sarigue sautant prestement de branche en branche, ils ont commence à parler sérieusement de la technique de l' alpinisme et pour tromper leur ennui de gens blasés se sont mis à chercher des émotions dans des plaisirs dangereux et au-dessus des forces humaines. Là encore, comme ailleurs, ils ont mêlé les genres, et c' est grâce à eux qu' on a l' alpinisme acrobatique, genre hybride mal fécondé. C' est d' ailleurs la tendance moderne: on ne se contente plus de fromage ou de chocolat, on mélange le jambon au fromage, le lait au chocolat en attendant d' avoir du fromage au chocolat et du chocolat au fromage. Dans le temps on buvait du vin ou de l' eau, l' un après l' autre, tandis que maintenant on sirote des mélanges infects aux couleurs aussi bigarrées que la queue d' un coq ( cocktail ), et Paul Reboux a raison de dire que « le cocktail est une offense au goût et au bon goût. Il est incivil de convier les gens à boire ces produits dont il est juste de dire qu' ils participent à la fois du médicament, du dentifrice et de l' explosif. » L' alpinisme modernecocktail aux couleurs variées, mélange de choses hétéroclites, puisqu' on mêle maintenant l' alpinisme à l' acrobatie et que l'on confond la varappe et le cambriolage, que l'on prend une ascension pour une effraction — l' alpinisme moderne nous fait regretter l' alpinisme des débuts, boisson saine, franche, naturelle et unicolore, comme le vin pur et doré d' Aigle et d' Yvorne. Il est révolu, le temps héroïque des recherches hésitantes, elle est passée, l' époque bénie et féconde des expériences à faire. Les rares pionniers du début qui préparaient les voies, ouvraient et découvraient des passages, ont attire dans leur sillage une foule d' amateurs avides de sensations nouvelles et poussés par l' idée fixe de surenchérir; les femmes et les enfants ( ceux que Jules César range irrévérencieusement dans la catégorie des « impedimenta » ) sont encore venus grossir leurs rangs, et tout le monde suit le mouvement. Nous n' irons pas jusqu' à répéter ce que certain fâcheux a écrit dans le livre de bord de la cabane de Baltschieder:

« Zieh in die Berge nie mit Frauen, Die Welt von oben anzuschauen — Lass sie am Kochherd! Sei gescheit 1 Du sparst viel Ärger, Zank und Streit — » Mais nous nous permettrons cependant de verser quelques larmes de regrets sur ce passé poétique où les femmes n' avaient pas encore voix au chapitre, où les enfants avaient le droit — comme disent les Anglais — « d' être vus mais pas entendus » et où seuls quelques hommes d' élite, quelques initiés se consacraient à la science et aux arts... et à l' alpinisme. Ces regrets sont exprimés d' une façon brutale mais sincère dans la chanson vaudoise:

Aujourd'hui dans nos cabanesDans la vie chacun sa place, Quelle désolation 1Chacun ses plaisirs:

On se croirait à Lausanne,A nous les rochers, la glace...

A l' Innovation notre désir — Partout femmes alpinistesAux dames laissons l' herbe tendre, Du C. S. F. L' amour, le bon Dieu...

Et nous, les pauvres clubistes,Un petit tour au Mont Tendre, On nous met en tasEt tout ira mieux — Au commencement de ce siècle, en 1901 et 1902, quand nous faisions nos premières ascensions — « Ce siècle avait deux ans... » — nous étions seuls ou à peu près seuls de notre espèce; les fervents de l' Alpe, comme on les appelait, ne couraient pas les rues et l'on avait des scrupules, une certaine pudeur en tout cas, de se montrer en public piolet à la main, sac au dos, corde tressée ( comme cela se fait encore au canton de Vaud ) sous le couvercle du sac. Ce qui nous attirait dans les Alpes, ce n' était pas seulement l' idée de faire du sport et de « faire » tel ou tel sommet en battant des records de vitesse, d' en, d' altitude ou de témérité. Notre idée n' était pas d' accomplir des hauts-faits, des exploits extraordinaires dont parleraient les journaux le lundi matin ( il n' existait heureusement ni chronique sportive, ni reportage-radio ). Ce n' était pas la soif de la popularité, ni le désir de la gloire ou de la gloriole qui nous poussaient en haut, vers les sommets baignés de lumière bleue; nos photographies n' encombraient pas les pages grand format de nos illustrés romands ou allemands. Nous étions ce que Javelle appelle gentiment « des clubistes inutiles, qui reviennent inutiles comme ils sont partis, mais qui sont allés payer un sincère tribut d' admiration aux Alpes et y retremper leur âme, et qui, sans savoir peut-être les expliquer et les peindre, les comprennent et les aiment. » Nous étions des étudiants avides de grand air, nous préférions la surface rugueuse des glaciers au parquet glissant des salles de bal, nous étions assoiffés d' aventures; nous avions pâli sur nos cours universitaires, nous nous étions mis martel en tête pour arriver à saisir la pensée diffuse, profuse et confuse de nos professeurs: il nous fallait un changement, et la montagne nous le fournissait libéralement. Le reste importait peu, l' altitude des sommets visés encore moins: quelques difficultés, quelques aspérités ( per aspera ad astera ), de la beauté éparse dans un ciel pur, le contact intime avec la merveilleuse nature, cela nous suffisait amplement. Nous n' avions pas de gros appétits, tout ce qui nous tombait sous la dent, nous le grignotions avec plaisir et sans arrière-pensée: les Préalpes, les Alpes Vaudoises, les montagnes de Savoie. Nous poussions même des pointes jusqu' au seuil du Valais et de 1' Oberland, mais nous revenions vite au quartier général. Nous restions modestes et nous contentions de très peu. Pour nous, l' alpinisme était une détente, une évasion dans l' irréel, un moyen plutôt qu' une fin, tandis que maintenant la tendance au progrès, l' idée fixe de faire toujours mieux et toujours plus grand, l' habitude de chercher des émotions neuves et fortes, le désir général de battre des records, tout cela est l' indice d' un malaise moral, le mal du siècle, le mal moderne. Même dans l' alpinisme des noms s' imposent à notre attention à coups de tam-tam — la réclame les fait sonner et résonner à nos oreilles comme ceux des vainqueurs d' un match de boxe américain. Cette réclame, comme la voix des sirènes, nous ne devrions pas l' écouter, il serait plus sage de passer outre en hochant la tête. Peu importe si des alpinistes blasés, désenchantés, désabusés ne veulent plus suivre les chemins battus, peu importe si la jeune génération ne rêve que plaies et bosses et, par snobisme, monte à l' assaut de la montagne armée de pitons, de marteaux, de pinces monseigneur; peu importe si les orgueilleux, les prétentieux disent à qui veut l' entendre que les Alpes n' ont plus de secrets, donc plus d' attraits pour eux — « l' amour est avant tout curiosité » disait E. Faguetpeu importe si les défaitistes hurleurs prétendent que les montagnes suisses les fatiguent, les déçoivent, qu' elles sont une nourriture insuffisante et dépourvue de vitamines, donc nullement appropriée à leur appétits gloutons et à leurs goûts exotiques; peu importe tout cela... Nous avons choisi la bonne part qui ne nous sera point ôtée et, au lieu d' aller chercher des sensations violentes dans les Andes ou dans l' Himalaya gratte-ciel, nous nous contenterons de nos jolies taupinières indigènes, de nos tertres valaisans aux lignes gracieuses, de tous nos beaux monticules suisses... Klein aber mein!

Il y a un mot qui dépeint bien cette tendance actuelle à voir gros et à faire grand, c' est un mot que les jeunes usent et dont ils abusent: le mot formidable, qui a l' air de les lasser déjà, puisqu' ils l' abrègent en « formid ». Tout est formidable de nos jours: une puce qui saute sur un lit, c' est formidable, le skieur Reymond qui saute à Ste-Croix, c' est formidable, un dirigeable qui saute ou simplement une banque qui saute, tout cela c' est formidable. Nous nous contentions, nous, d' un vocable plus modeste pour résumer nos impressions sur les faits marquants et les personnalités entrant dans le champ de notre vision: nous disions simplement mais avec conviction: « C' est épatant! » et cela nous suffisait. Dans ces deux mots: « formidable » génération actuelle, et « épatant » génération précédente, il y a toute la nuance du progrès, toute l' évolution de ce qu' on appelle le progrès et qui n' est peut-être après tout qu' un recul déguisé, camouflé — ce que je veux dire, c' est que la notion de progrès, en alpinisme comme ailleurs, est relative. On croit faire mieux, mais c' est peut-être une illusion. Qui osera prétendre par exemple que notre civilisation laisse loin derrière elle celle des anciens Egyptiens, que les sept merveilles du monde antique pâlissent dans l' éblouissement de nos monuments modernes, ou que les cathédrales de France, ces nobles œuvres d' art et de piété, sont éclipsées par les constructions étonnantes de la technique actuelle. Il ne faudrait pas confondre l' idée de mode avec celle de progrès, sacrifier trop à l' une en croyant réaliser l' autre et se rappeler, en somme, qu' il n' y a pas de péril en la demeure, qu' il n' y a pas de danger à rester insensible à la notion de progrès et à se refuser à suivre la mode criarde, tapageuse et tyrannique. On ne pouvait certes pas nous accuser de snobisme, FLOCONS DE NEIGE, POUSSIÈRE DE SOLEIL.

nous les alpinistes amateurs du commencement de ce siècle, nous n' étions ni gâtés ni blasés et la moindre ascension nous enthousiasmait, même celle des Diablerets ( 3236 m .) qui sont devenus depuis un des buts de « grande course » des écoles de recrues de Lausanne ( c'est-à-dire que l' alpinisme triomphe et que « la vérité est en marche » ). Tous les détails de cette ascension mémorable, notre première escalade sérieuse, me reviennent maintenant. J' étais étudiant à Lausanne; j' avais déjà fait quelques courses dans le massif des Muverans et des Dents du Midi sans traverser jamais de longs glaciers crevasses, qu' un vendredi soir, à la séance de Zofingue, je vis d' un œil envieux mon copain Auguste Vautier ( l' auteur du livre « Au pays des bisses » ) jeter dans un coin de la salle, près du piano souffre-douleur, son sac de montagne, sa corde et son piolet. Il revenait des Diablerets. S' asseyant à côté de moi, il me montra sur la carte au 25 millième l' itinéraire qu' il avait suivi sur l' énorme glacier s' étalant au beau milieu de la dite carte. Aussitôt s' alluma en moi un feu dévorant de désir: je voulus faire comme lui, et, complaisant, il me traça au crayon sur sa carte, la route à suivre pour arriver au sommet en évitant les crevasses de Zanfleuron. Il me prêta généreusement sa carte, sa corde et son piolet et nous voilà partis pour... Lutry d' abord où j' habitais alors. J' étais si possédé de ce projet, si fou à l' idée de courir une aventure de deux jours qui m' arracherait à mes livres, à mes cours et à mes études stériles que je proposai à Vautier de faire une répétition générale avant l' as elle-même et de la faire « séance tenante ». Il entra dans mes vues et, en compagnie d' un troisième larron, nous nous encordâmes en sortant du local et descendîmes la rue de Bourg en suivant le bord du trottoir pour éviter les crevasses imaginaires et les séracs supposés qui nous menaçaient à droite. Tout au bas du glacier, devant la librairie Payot je me mis à tailler des marches pour traverser la rimaie fictive, c'est-à-dire que j' enlevai un ou deux pavés entre les deux trottoirs, lorsque tout à coup la police sortant de son repaire de St-François — oui, le poste qui est dans le bâtiment même de l' église —, la police vint nous déranger et nous fit déguerpir dans la direction de Lutry... Le lendemain samedi nous partions par le premier train pour notre équipée de deux jours ( en ce temps-là l' ascension se corsait de cinq heures de marche sur route à la montée et d' autant à la descente, puisque le chemin de fer Aigle-les Diablerets était encore « dans les brouillards du Rhône » ) et le dimanche soir nous rentrions sains et saufs au bercail, heureux comme des bossus, fourbus de corps, mais l' âme pleine d' une euphorie que seules les ascensions réussies peuvent donner. Pourquoi? parce qu' elles vous procurent l' équilibre parfait entre le corps et l' âme, cette communion idéale entre la matière et l' esprit qui fait que l' alpiniste rentre chez lui en chantant ( je ne dis pas en chantant victoire, parce que cela implique trop l' idée, et uniquement cela, d' un combat dont on sort vainqueur — un peu ce que les jeux olympiques tendent à faire à l' heure actuelleil faut que l' alpiniste rentrant chez lui en chantant ait l' impression, ait la certitude d' un enrichissement corporel, intellectuel et moral. Et cet enrichissement, ce n' est pas l' alpinisme acrobatique plus que l' alpinisme tout court, qui vous le donnera. Ce ne sont pas non plus les espadrilles, les pitons de duralumin, les cordelettes, les reepschnur, les tricounis, les sacs norvégiens et tout l' attirail dont s' affublent les cambrioleurs-alpinistes d' aujourd — ce qui vous le procurera c' est d' abord la conquête de la cime, par les moyens les plus simples ( nous avons réussi cet été à faire l' ascension de l' Aiguille des Grands Charmoz sans aucun rappel, c' est plus long, bien sûr, mais combien plus intéressant ) et ensuite la conquête de soi puisqu' une ascension suppose toutes espèces de difficultés, de privations et de dangers qui trempent le caractère, cultivent l' esprit et élèvent l' âme.

Il est encore un point que je voudrais toucher avant de traiter la deuxième partie de mon sujet: c' est le sérieux que mettent les jeunes dans l' exercice de leurs sports. Ils me rappellent en cela le jugement porté par l' historien du moyen âge Froissart qui s' étonnait déjà du sérieux des Anglais dans leurs jeux. Or, le mot sport signifie amusement; pourquoi en faire quelque chose de sévère? Pourquoi varapper en plissant le front, pourquoi cheminer entre les séracs vert tendre en pinçant les lèvres... à la Whymper? lui les avait minces, naturellement. Je suis le premier à reconnaître le sérieux que doit comporter toute ascension sérieuse, mais il s' agirait de ne pas la prendre au tragique et garder tout de même le sourire. Je sais très bien que dans l' alpinisme, comme dans les opéras de Wagner et dans la vie de l' homme marié, « il y a de bons moments mais de vilains quarts d' heure », mais tant que le soleil brille et nous sourit lui-même, notre devoir est de rester optimistes et de le faire voir. Regardez les instantanés que les journaux illustrés publient des grands « sportifs » en action, ce sont des grimaces de damnés en purgatoire, des contorsions des muscles de la face qui n' ont rien d' édifiant, et comme on se prend à regretter, en les voyant, les figures épanouies de Javelle au Tour Noir ou simplement l' air niaisement heureux de M. Perrichon en extase devant le Mont Blanc. On ne vous demande pas le sourire figé des ballerines de l' Opéra ni le sourire hypocrite des percepteurs d' impôt, mais simplement une frimousse confiante et réjouie trahissant le calme et la paix de l' âme. Les sports — et l' alpinisme en tout premier lieu — devraient être et rester un divertissement, ils devraient nous détourner de nos occupations et préoccupations terrestres et terre à terre, ils devraient nous permettre de nous évader de notre prison de routine quotidienne, ils devraient nous procurer la jouissance de l' heure présente sans souci du lendemain et sans regret du passé, ce que Madame de Pressensé a si joliment dit dans les quatre vers suivants:

Laisse au vague avenir ses lointaines promesses, Au stérile passé son sourire d' adieu; Bannis les rêves d' or et les molles tristesses, Le présent est à toi, mais le reste est à Dieu.

( A suivre. )

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