Gottlieb Studer (1804-1890)

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Gottlieb Studer ( 1804-1890 ) Gottlieb Studer, né le 5 août 1804 à Langnau ( Berne ), fils de Sigmund Gottlieb Studer, secrétaire de district, sortait d' une vieille famille bourgeoise bernoise. Son oncle Samuel fut glaciériste et son cousin Bernhard géologue alpin et historien de la topographie suisse. Son père, connu pour son panorama de Berne de 1788, lui légua et son talent pour le dessin et son goût de l' aventure. Après la mort prématurée de celui-ci, la mère partit pour Berne avec ses trois enfants. A l' âge de 17 ans, ses écoles et un séjour en Suisse romande accomplis, le jeune homme embrassa la carrière paternelle, le notariat. Il prit part aux expéditions militaires de 1831, 1833 et 1836. Pour raisons de santé il renonça en 1847 à son poste de secrétaire du Département de justice et police et, de 1850 jusqu' à sa retraite en 1866, il occupa celui de préfet. Dès ce moment et à côté d' œuvres philanthropiques, il se voua à l' exploration des Alpes, son véritable champ d' activité.

Il gagna ses premiers galons d' alpiniste dans les Préalpes lucernoises, bernoises et fribourgeoises et fit son « entrée dans les Alpes » en 1825 lors d' ascensions dans le massif du Saint-Bernard. En 1831, à 27 ans, il s' attaque à des buts plus élevés: Ewigschneehorn, Klein-Sidelhorn et autres sommets en compagnie de Hugi. En 1834 il pénètre dans le massif du Mont Blanc et parcourt les vallées méridionales du Mont Rose. Dès ce moment et jusqu' en 1883, donc pendant 50 ans, avec deux exceptions seulement, se succèdent les étés consacrés à l' alpinisme et chargés d' un butin important. La liste établie par Studer lui-même ne compte pas moins de 643 sommets pour les années 1823-1883. Son temps de gloire se situe entre 1839 et 1876. Equipé de manière bien sommaire pour nos conceptions actuelles, le « marcheur incroyablement sobre, endurant, infatigable » parcourt d' abord les Préalpes de Berne et du Valais, puis les Alpes du Tessin, de Glaris, d' Uri et des Grisons. Partout il réussit des premières ascensions, ouvre des cols, suit des routes connues jusqu' alors des seuls indigènes. Il s' aventure aussi hors du pays, dans les Alpes Graies, le Dauphiné, le Tyrol, la Bavière, et même dans les Pyrénées et en Norvège.

Avec son ami Melchior Ulrich il a contribué pour la plus grande part à la connaissance topographique, géographique et historique des Alpes suisses. Il passait pour en être le meilleur connaisseur. Il s' exprime clairement sur ses raisons profondes. Elles sont triples: goût de l' aventure, service de la science et travail d' exploration. Comme seul « monsieur » ou avec ses amis Hugi, Ulrich, Weilenmann, Lindt, Siegfried et autres, en compagnie de chasseurs de chamois, chercheurs de cristaux et bergers comme guides, en tout premier de Johann Madutz et des deux Weissenfluh, père et fils, il peut se targuer de 60 années d' alpinisme et d' environ 22 premières ( entre autres le Mattwaldhorn, le Sustenhorn, le Wildhorn, le col de Corbassière, le Schwarzberg-Weissthor, le Gross Rinderhorn, le Ruitor, le Studerhorn, le Gross-Wannehorn, l' Ofenhorn, le Basodino, le Campo Tencia et les Grandes Rousses ). Cependant Studer n' était pas un conquérant de sommets poussé par la seule gloriole. Le Bernois tranquille se considéra toujours comme un explorateur ayant des comptes à rendre.

L' œuvre alpin de Studer embrasse 39 années de travail littéraire. En 1844, âgé de 40 ans, il publie ses Topographische Mitteilungen aus dem Alpengebiete ( Communications topographiques sur les régions alpestres, Alpes bernoises avec le Titlis, les glaciers de Fiesch et d' Aletsch ). En 1849 suit sa Karte der südlichen Wallis er täler ( Carte des vallées méridionales du Valais ) au 1:100 000 qui, du point de vue « exactitude et présentation, correspond aux plus hautes exigences » ( Ed.Imhof ). En 1859 il publie avec ses amis Ulrich et Weilenmann l' ouvrage illustré Berg- und Gletscherfahrten in den Hochalpen der Schweiz ( Courses dans les montagnes et sur les glaciers des hautes Alpes suisses ), parmi lesquelles se trouvent six premières ascensions. Dans les annales de la recherche historique alpine, son ouvrage en quatre tomes Über Eis und Schnee ( Par les névés et les glaciers ), paru de 1869 à 1883, représente une source d' informations de premier ordre. D' autres contributions sont dispersées, particulièrement dans les Jahrbücher de 1864-1881; ce sont pour la plupart des récits d' ascensions et des essais historico-critiques.

Le style de Studer est extraordinairement personnel: précis, coulant, irrésistiblement enflammé parfois, puisant sans cesse dans un vocabulaire très riche. Sa langue possède une puissance d' images et de couleur remarquable, correspondant à ce « voyant » qui, toujours, embrasse toute la « réalité » d' un paysage et le conçoit dans son ensemble. Cette unité fascinante donne une valeur vraiment classique à ses tableaux. L' art d' écrire de Studer se révèle surtout dans les descriptions de panoramas et de sommets, dans des images et des tournures toujours nouvelles, si bien qu' elles se présentent au lecteur dans toute leur plasticité. Ce sont en partie de magnifiques évocations de haute montagne, d' un élan poétique et d' un art dans lesquels on retrouve le sentiment de la nature de Rousseau, la grandeur de Schiller et le romantisme de Byron. La montagne devient pour lui le symbole des plus hautes pensées humaines. C' est un monde dont le langage est le tonnerre des chutes de séracs, un monde « d' habitants pétrifiés des cieux, de stèles et de témoins de la force créatrice », une région élevée « qui s' entoure d' une majesté radieuse » et dans laquelle « l' esprit libre et léger, respirant l' air céleste, se sent plus près du trône de Dieu ».

Dans des cercles étendus, la renommée de Studer s' attache plus encore au dessinateur de panoramas qu' à l' écrivain. Son célèbre panorama du Mattwaldhorn, publié en « annexe artistique » au premier Jahrbuch du CAS en 1864, fut la meilleure propagande pour cette jeune tentative. Ed.Imhof appelle Studer un « auteur de panoramas classique et inégalé, de réputation presque légendaire ». Le nombre de panoramas et vues d' ensemble des années 1833 à 1880 s' élève à plus de 2000. Le Jahrbuch en publia 25, dont plusieurs en couleurs. Sur chaque sommet Studer ébauchait une légère esquisse qu' il retravaillait ensuite chez lui, en faisant souvent une œuvre de grande valeur artistique. Partout des profils précis, donnant les relations morphologiques et l' appartenance des sommets à un groupe spécial de montagnes, très clairement et minutieusement dénommées.

Un homme comme Studer devait naturellement figurer parmi les parrains du CAS naissant. Dans sa réponse à Simler, il accueille joyeusement l' intention du « Club Alpin Suisse » de créer des refuges aussi élevés que possible. Naturellement aussi, on offrit à Studer, un des piliers de l' alpi suisse, le poste de Président central. Il déclina l' offre « amicalement mais fermement », refusa de même en 1879 la charge de président bernois du CC et se contenta de celle de vice-président. Sa nomination comme membre d' honneur du CAS n' intervint qu' en 1884, alors que Y Alpine Club lui avait décerné cette distinction vingt ans auparavant, accueillant en ce « grand old man » son premier membre étranger. Le Touristenclub berlinois et le Club Alpino Italiano avaient suivi en 1870 et 1877.

La section de Berne remplit aussi un devoir d' honneur lors de son assemblée de fondation le 15 mai 1863. Sur la proposition de Fellenberg elle acclama le préfet Studer comme président, poste qu' il occupa jusqu' en 1873. Lors de sa retraite il fut élu « président d' honneur à vie ». De son vivant encore, Studer fit don à la section de toute son œuvre manuscrite comprenant entre autres 18 volumes de Voyages dans les Alpes, plus 8 portefeuilles contenant les dessins et panoramas de son père et les siens propres. Une des sources les plus précieuses pour l' alpinisme suisse.

A 65 ans, Gottlieb Studer est au sommet du Mont Blanc et contemple de la « sentinelle la plus élevée des Alpes le terrain de son activité », sa véritable patrie qui lui valut bien des « peines », mais aussi des « joies indescriptibles ». Joies toujours présentes à son esprit lucide, même lorsque sa vue baissa, que son épouse lui fut enlevée après 50 ans de bonheur commun, qu' augmentèrent ses infirmités. Il s' endormit paisiblement le 14 décembre 1890, et sur la tombe de cet homme qui avait tant aimé la neige et la glace, quelques légers flocons tombèrent. Deux blocs de granit et de gneiss, à Interlaken et à l' orée de la ville de Berne, parlent de lui aux générations futures.

Paul Sieber

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