II. Récit des journées du 25 au 29 mai 1952. 1er assaut

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 1 illustration ( 105Par R. Lmbert

II. Récit des journées du 25 au 29 mai 1952. 1 assaut Le moment de faire les assauts contre l' Everest est arrivé. C' est ainsi que Dittert nous renseignait, et le 25 mai au matin, vers 9 heures, Flory, Aubert et moi-même quittons le camp V avec nos Sherpas pour le Col Sud, mais le mauvais temps nous force à abandonner, à peine engagés dans le couloir qui conduit à l' ilot. Dommage que nous n' ayons pas insisté, car deux heures après notre retour au camp V le beau temps était revenu, nous laissant bien confondus, mais à l' Himalaya on ne sait jamais.

Par contre, le 26 mai, à 8 heures, nous repartons les trois avec les Sherpas Tenzing, Pasang, Da Namgyal, Phu Tarkay, Ang Norbu, Nygma Dorje et Ajeeba, avec mission de: 1° atteindre le Col Sud et renvoyer le jour même trois Sherpas et en garder quatre; 2° établir un camp entre 8400 et 8500 m. sur l' arête et faire les traces vers le sommet en faisant une tentative.

Nous voilà partis, mais au bout d' une heure, Ajeeba nous quitte; il a une attaque de malaria et redescend. Il faut que les autres Sherpas prennent sa charge. Puis, à 11 h. 30, nous passons au dépôt que nous avions fait sur l' éperon rocheux après le passage des cordes fixes. Chacun de nous se charge un peu, ainsi que les Sherpas. A 12 h. 30, nous quittons le dépôt; les sacs sont lourds et l' altitude est de 7500 m. Nous remontons lentement l' éperon, pour ensuite prendre de flanc, à droite, sur les anciennes traces de Che-valley-Asper. Nous revenons dans l' axe du couloir qui descend entre l' éperon et le Lhotsé; par des plaques de neige et des petits bancs rocheux, la caravane monte. Mais les heures tournent, le soleil baisse, le vent souffle et, vers 7700 m ., deux de nos Sherpas nous abandonnent avant d' avoir atteint le haut. Ce sont Nygma Dorje et Ang Norbu; ils ont peur de se geler les pieds. Que faire? Prendre le principal de leurs charges, c'est-à-dire Flory et moi prenons chacun une tente ( 6 kilos ) et un sac de couchage d' Aubert. Malheureusement ce dernier échappe des mains et dévale la pente, perdu à tout jamais. La situation devient critique. Les deux Sherpas descendent rapidement, nous, les trois sahibs et quatre Sherpas continuons, mais le soleil descend derrière le Pumori, et sans lui le vent et le froid se font cruellement sentir. Bref, à 19 heures nous arrivons sur un berceau de neige moins raide, il était temps. D' un côté les quatre Sherpas creusent une plateforme pour y établir une tente, de l' autre Flory et moi creusons pour la nôtre, tandis que Aubert retient les sacs sur la pente. A peine montée, nous pénétrons dedans, et ainsi commence une nuit épouvantable en froid et en position pénible. Impossible d' étendre les jambes, nous n' osons pas bouger de peur de rouler avec la tente en bas du couloir. Nous sommes toujours encordés et avons encore les crampons, impossible d' étendre un matelas ni un sac de couchage, enfin situation tragique et peu intéressante pour la suite de l' assaut à cause de la fatigue supplémentaire qu' elle provoque.

Puis Tenzing vient de l' autre tente, encordé, avec du thé et quelques vivres. La nuit passe, longue et douloureuse. Grelottants, nous attendons le jour. J' avais fixé mon piolet d' un côté et passé mes cordes dessus de manière à nous assurer au cas où la tente, poussée par le vent, file en bas la pente.Vers 6 heures l' aube pointe, le Nuptsé s' éclaire, le fond de la vallée vers le Pumori aussi, bientôt le soleil. Dès qu' il lèche notre pente, nous commençons à plier bagages, la tente est roulée et nous la porterons. Les Sherpas aussi se préparent, mais ils sont un peu malades, deux redescendent chercher les charges laissées en route, Tenzing va continuer avec nous. Nous montons, les muscles raides, froids, vers les 8000 m. et arrivons enfin sur une bosse de glace, face à l' Everest, le dos vers le Lhotsé. Le Col Sud devant nous, environ 130 m. plus bas, balayé par le vent qui ne laisse que des pierres. Je prends quelques photos.

Tenzing laisse son sac que je descends au Col Sud, pendant qu' il redescend chercher le reste du matériel à l' endroit où nous venons de passer la nuit et aussi pour ramener les trois Sherpas peu bien. Puis au col vers 10 heures, nous montons nos deux tentes, péniblement à cause du vent terrible. A quatre pattes par terre nous nous cramponnons pour établir notre campement. Il fait beau, mais ce vent nous tuera. Puis à l' abri nous nous reposons. Tenzing et les trois autres reviennent, mais nos trois jeunes Sherpas sont bien éprouvés par l' altitude. Pasang veut mourir ici, Phu Tarkay marche en zigzag comme soûl. Da Namgyal a mal à la tête. Enfin une équipe finie; demain ils devront redescendre, et cela nous ennuie beaucoup, car nous aurions voulu qu' ils montent encore de quoi établir le camp à 8400 m. Que faire? Nous partons le lendemain, 27 mai, après une nuit meilleure, mais ventée, où les toiles des tentes n' ont pas cessé d' être battues. Vers 10 heures, les trois Sherpas malades remontent la bosse pour redescendre au camp V. Nous quatre nous nous dirigeons vers la base de l' arête sud-est de l' Everest au pied d' un grand versant rocheux à un petit col à gauche du point 8015 m. En deux heures nous atteignons ce point, belle vue sur le Thibet, vallée de Kangshung. Mais pour remonter le ressaut rien à faire, Flory pousse un peu plus loin, mais la pente est raide et il ne faut pas songer monter là. Nous revenons sur nos pas et longeons avec Tenzing la base de l' éperon versant Col Sud.

Ainsi faisant, nous nous approchons d' un grand couloir que nous remontons entre rocher et neige, facilement, en faisant de bonnes traces, Aubert et Flory nous suivent. Puis le couloir se rétrécit et bientôt se présentent à nous des dalles faciles à droite. Nous quittons la neige, et Tenzing et moi nous nous accordons un instant de repos et décidons d' attendre les deux amis en ouvrant un canister d' oxygène. Cela nous remet d' aplomb, mais pas pour longtemps, seulement 20 minutes environ. Les deux copains arrivent et en font autant. Je repars en tête dans les rochers pendant 50 m. environ, puis de la neige mélangée à des rochers, et vers 15 heures je suis tout étonné de me trouver sur l' arête même de l' Everest et au sommet du premier éperon partant du petit col. Vue sensationnelle sur le Thibet, sur la face Est de l' Everest, tombant de 5000 m. sur le glacier de Kangshung. Plus loin les montagnes rondes et petites du Thibet. Derrière nous le Lhotsé a baissé, nous sommes presque à la hauteur de son sommet, le Nuptsé bien petit à l' ouest. Moment poignant et grandiose qui fait venir les larmes aux yeux. A ce mo- ment, et je venais d' y penser, Tenzing me propose de coucher là dans la tente qu' il porte depuis le matin, et demain faire un assaut vers le sommet Je suis très d' accord, malgré l' absence de réchaud, de matelas et de sacs de couchage; tant pis, l' occasion est là et il le faut dans l' intérêt de l' expédition. Nous avons tous deux le plus de chances, car notre forme physique est bonne et la tête aussi.

Quand Flory et Aubert arrivent, nous leur faisons part de notre projet, et comme la situation pouvait être délicate, nous parlons à cœur ouvert; cela s' arrange, Aubert et Flory redescendront au camp VI du Col Sud pour nous attendre. Nous montons la tente, prenons des photos et à 16 heures nos deux compagnons redescendent. Tenzing et moi allons nous cacher dans notre glacière. Encore une nuit terrible qui passa à nous taper mutuellement pour maintenir la circulation; rien à boire, sauf un peu de neige fondue à l' aide d' une bougie, peu de vivres et le froid. Enfin l' aube du 28 mai 1952 arrive, car tout arrive. Frigorifiés, nous sortons de notre tente, déception, de gros nuages roulent sur le Nuptsé, vent d' ouest. Vraiment, le temps n' est pas sûr. Sur le Thibet, beau et clair. Enfin, vers 6 heures, nous partons avec trois canisters et un peu de vivres. Lentement nous nous élevons en utilisant la neige et les rochers faciles en contrebas de l' arête versant Col Sud. Le brouillard et la neige gênent notre progression, mais par moments le Lhotsé apparaît et s' enfonce. Donc nous montons; deux ressauts sont ainsi vaincus, puis une zone de corniches reliant le dernier ressaut à la tête du sommet sud. Nous traversons encore ces corniches enfonçant dans la neige jusqu' aux genoux, nous nous relayons pour faire la trace, la marche est lente. Trois pas et arrêt pour respirer, la neige tombe, par moments le sommet se découvre et nous laisse voir ses derniers 150 m. Que faire? Le vent et la neige risquent de nous causer des ennuis sérieux. Nous sommes vers des rochers, les derniers avant le sommet, mais le temps se gâte et la sagesse nous demande de retourner sur nos pas. Nous prenons encore un peu d' oxygène, mais j' ai pu constater qu' à 8600 m. l' état dans lequel je me trouvais était bon, sauf une espèce d' euphorie agréable, je marchais et à l' arrêt un sentiment de bien-être; c' est peut-être le pire, car tout a l' air d' aller bien et c' est précisément le moment où l'on s' éteint. Tenzing aussi avait par moments l' équilibre qui faisait défaut. Je ne sais pas, mais heureusement lui et moi avons toujours conservé notre tête sur les épaules, c'est-à-dire que nous avions conscience de ce que nous faisions et aussi de la situation dans laquelle nous étions. L' oxygène nous a aidés, mais impossible de pomper en marchant et à l' arrêt cela dure 20 minutes et nous retombons. Alors la descente est décidée, nos traces ont presque complètement disparu, et lentement avec de nombreux arrêts nous rentrons. Il nous faut nous arrêter aussi souvent en descendant qu' en montant. Et voici la tente du camp VII que nous laissons pour la deuxième équipe. Puis le couloir et le Col Sud vers 15 heures. Aubert et Flory, inquiets, viennent à notre rencontre et nous font du thé et à manger. La journée a été dure. Tenzing dormira sans bouger jusqu' à demain matin. Evidemment, le vent souffle avec fureur, et nous dormons encore une nuit vers les 7880 m. dans le vent et le froid de ce sacré Col Sud.

Le 29 mai au matin le café est prêt et j' appelle Flory pour venir le boire, il fait beau et nous devons partir vers 10 heures pour rentrer au camp V.

Nous laissons les tentes au Col Sud et la cuisine et vivres pour la deuxième équipe. Puis lentement, nous remontons la bosse du Col Sud. Encore des photos et c' est la descente interminable des 1200 m. qui nous séparent du camp V. Enfin, en approchant de l' éperon, nous apercevons l' équipe n° 2 montant avec les Sherpas x; nous leurs faisons part de notre reconnaissance. Nous sommes heureux de nous revoir et leur souhaitons bonne attaque. Pour nous, il faut encore descendre, et c' est à 16 heures que nous arrivons au camp V, où Ang Dawa nous offre du the et du jus de fruit.

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