«Il préférait une montagne sans chichis à un assaut de la montagne» | Club Alpin Suisse CAS

«Il préférait une montagne sans chichis à un assaut de la montagne» Erhard Loretan vu par un jeune alpiniste

Le Gruérien Erhard Loretan est décédé il y a dix ans. Comment un jeune montagnard de 25 ans perçoit-il cette légende de l’alpinisme? Interview de Johannes Konrad, président du Groupement Jeunesse de la section La Gruyère du CAS.

Johannes Konrad, vous aviez 15 ans lorsqu’Erhard Loretan est décédé. Vous souvenez-vous de lui en vie?

Non. La première fois que j’ai entendu parler de Loretan était justement le jour de son décès. C’est d’ailleurs assez bizarre que je me souvienne précisément de l’endroit où je me trouvais à ce moment-là: je participais à un camp de grimpe OJ dans les Calanques et soudain, la monitrice a lancé: «Oh putain, Loretan est mort!» Plusieurs d’entre nous ont demandé: «C’est qui, Loretan?» Le reste de la journée a été teinté d’une ambiance particulière, comme si nous sentions tous que quelque chose de vraiment grave et important s’était produit.

Par la suite, vous avez cherché à en savoir davantage sur cette figure de l’alpinisme suisse.

Jean Ammann, l’auteur du livre Les 8000 rugissants (n.d.l.r.: paru en 1996 aux éditions La Sarine et consacré aux exploits d’Erhard Loretan), est un ami de la famille. Il m’a offert l’ouvrage, que j’ai lu au moins cinq fois. J’étais scotché.

Pourquoi cette fascination?

Je parlerais plutôt d’identification. Allemand d’origine, je connaissais l’incroyable parcours de l’alpiniste Reinhold Messner. Mais ses exploits me paraissaient tellement distants… Tout à coup, j’ai découvert qu’un type qui vivait à dix minutes de chez moi avait gravi tous les 8000 de la planète.

Un lien de proximité encore renforcé par le fait que Loretan a beaucoup exploré les Préalpes fribourgeoises…

En effet, lorsque je me suis intéressé au parcours de Loretan, je suis sans cesse tombé sur des montagnes que je connaissais bien. Par exemple la Dent de Broc, qu’on aperçoit depuis la terrasse de la maison de mes parents. C’est sur son arête ouest que Loretan, alors âgé de 11 ans, a fait sa première sortie de grimpe en compagnie de son mentor Michel Guidotti. La Dent de Broc comme tremplin pour les 8000, c’était forcément inspirant pour un jeune alpiniste gruérien comme moi… J’ai d’ailleurs eu beaucoup de plaisir à incarner ce même Michel Guidotti dans le film documentaire Du Pommier aux 8000 (n.d.l.r.: sorti en 2016), qui reconstitue cette première ascension.

On comprend bien le lien régional qui vous unit à Erhard Loretan. Mais au-delà de la Gruyère et du canton de Fribourg, a-t-il vraiment marqué les esprits et continue-t-il à le faire?

Oui, il s’agit d’une figure emblématique de l’histoire de la montagne en général. Loretan a été le précurseur d’un nouvel alpinisme rapide et léger, qui continue d’ailleurs à se développer aujourd’hui. Logiquement, il s’agit d’un modèle idéal sur lequel les alpinistes plus jeunes peuvent essayer de se caler. Même s’il en existe bien sûr d’autres, par exemple Doug Scott ou Riccardo Cassin, qui sont des visionnaires issus de l’époque précédente. Cela dit, je suis obligé de nuancer en rappelant que Loretan est quelque peu tombé dans l’ombre de la génération suivante de superperformeurs à la Ueli Steck, Dani Arnold, Kilian Jornet ou Tommy Caldwell. Notamment parce que ces derniers sont ultramédiatisés et présents sur les réseaux sociaux. D’après ce qu’on m’a dit, Loretan n’était pas du genre à se mettre en avant. Il faisait le minimum de publicité nécessaire pour attirer des sponsors et financer ses expéditions.

Loretan est connu en particulier pour ses exploits en tant qu’alpiniste, notamment l’ascension de l’Everest par la face nord en 43 heures en compagnie de Jean Troillet. Comment évalueriez-vous ses talents de grimpeur?

Je le qualifierais d’excellent alpiniste doublé d’un bon grimpeur. Comme il était doué d’une force mentale incroyable, il a pu réaliser de jolis défis même en escalade. Ouvrir la voie Les trapézistes à la Waldeck, dans les Gastlosen, c’est un truc de malade! (Rires) Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’à l’époque, l’équipement de grimpe était différent. On mettait par exemple beaucoup moins de spits dans le rocher, ce qui fait qu’on ne pouvait pas se permettre de prendre le risque de tomber. Aujourd’hui, à l’inverse, on travaille une voie, on la grimpe encore et encore, jusqu’à ce qu’on arrive en haut sans tomber. Le niveau est forcément plus élevé…

Il faut dire qu’à l’époque, l’escalade sportive ne s’était pas encore démocratisée.

La plupart des grimpeurs étaient avant tout des alpinistes. Pour Loretan, la pratique de l’escalade était probablement un entraînement pour l’alpinisme, voire un divertissement. Certes, on trouve encore de jeunes alpinistes qui, à son image, sont polyvalents. Moi-même, j’ai tendance à pratiquer la grimpe en fin de saison, lorsque je n’en peux plus de la neige et des longues courses. Mais de façon générale, le monde de la montagne s’est spécialisé, probablement parce que le niveau est devenu tellement élevé dans chaque discipline qu’il est devenu impossible de toucher à tout. Et avec le boom des salles de grimpe et de l’escalade sportive, une génération de purs grimpeurs a vu le jour. Parfois, ils ne connaissent de la montagne que le rocher, voire le mur artificiel. Cette vision est très différente de celle de Loretan…

En parlant de vision Loretan: est-ce justement sa philosophie de la montagne un peu particulière qui a contribué à sa notoriété?

Oui, Loretan préférait une montagne sans chichis à un assaut de la montagne. Je suis un fan absolu de la vidéo (disponible sur YouTube) dans laquelle on le voit installé sur un éperon rocheux, en train de se régaler de lard et de fromage, le tout arrosé d’abricotine. Personnellement, j’adhère totalement à cette philosophie bon vivant. Mais il faut admettre que des performances telles que celles d’un Kilian Jornet ne seraient probablement pas compatibles avec la diététique sportive telle que prônée par Loretan.

Pensez-vous qu’à l’ère de l’ultraspécialisation, de l’ultraperformance et de l’ultraentraînement, cette montagne «sans chichis» n’est plus d’actualité?

Moi, je trouverais dommage de complètement perdre ce côté convivial. A mon avis, l’un n’empêche pas l’autre. Loretan en est une preuve. Les bandes de jeunes grimpeurs que l’on entend rigoler au pied des voies lorsqu’on se balade dans les Gastlosen en sont une autre. Après tout, la montagne doit être un plaisir, pas une obligation!

Qui est Johannes Konrad?

Johannes Konrad est le président du Groupement Jeunesse de la section La Gruyère du CAS. Né en Allemagne en 1996, il a grandi à Bulle, où il vit toujours. Après avoir fait ses armes à l’OJ, il a été successivement membre du groupe espoir de l’Association valaisanne des guides de montagne, puis du Team d’expédition du CAS, volée 2017-2019. Il est intervenu lors de deux événements organisés en novembre dernier à l’occasion des dix ans de la mort d’Erhard Loretan. Ces événements se sont tenus respectivement au Musée Alpin Suisse à Berne et au Musée gruérien à Bulle.

Photo: Hugo Vincent

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