Impressions de haute montagne: au glacier d'Argentière

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par A. Baumann.

La chaîne du Mont Blanc est, dans le domaine des Alpes, une sorte de cité immense et féerique, où les alpinistes se sentent chez eux comme en une seconde patrie...

Les grands cirques de Talèfre, de Leschaux, du Géant, y représentent des places grandioses, bordées de splendides monuments et d' édifices réputés, que l'on va visiter de temps en temps, en y cherchant les lieux fameux et chargés de souvenirs, comme on va voir un musée, en retournant à la vitrine où repose un objet spécialement admiré. Carrefours certainement merveilleux, dont toutes les échappées semblent avoir été ménagées par un architecte habile pour laisser voir d' un peu partout les lignes majestueuses et puissantes du Mont Blanc qui domine les Aiguilles, semblable au château-fort surmontant les maisons hautes, étroites et serrées des vieux bourgs. D' un autre côté, c' est le massif du Trient, parc des belles promenades, avec les grandes rocailles, les coins pittoresques, les allées harmonieuses où l'on aime à revenir sans cesse, à se laisser vivre avec douceur, les points de vue charmants où l'on se rend pour admirer un coucher de soleil.

Aiguille d' Argentière. Au fond, le Tour Noir.

Dessin de P. Cottier, d' après une phot. d' A. Baumann.

Placé entre ces deux massifs très différents, le glacier d' Argentière est le sol d' une colonnade immense dont le ciel est le toit et où les grands piliers se nomment: Aiguille Verte, Triolet, Dolent, Tour Noir, Aiguille d' Argentière et Chardonnet. Une de ces colonnades comme celles des temples grecs retrouvés debout et solitaires, après des milliers d' années, sur les promontoires déserts de la Hellade, une colonnade de titans qui semble avoir été érigée là comme un temple immense de la nature. Tout alpiniste doit y avoir fait son pèlerinage.

II faut partir de la vallée lorsque le soleil d' un beau matin d' août, surgi entre deux de ces pilastres prodigieux, inonde brusquement de lumière la rampe gigantesque qui conduit des prairies, des torrents et des chalets à ces parvis étincelants, escalier monumental de séracs, un peu chaotique, analogue à ceux de ces grands édifices antiques, isolés sur des monts, où les intempéries ont raviné et fissuré les marches et où les tempêtes ont déchaussé des blocs. Ensuite, c' est le dallage plat du sol, marbre blanc dont les plaques descellées sont séparées par de profondes crevasses. Lorsqu' on a pénétré dans ce vaste édifice, on est isolé du reste du monde; il n' y a plus que des murailles vertigineuses qui se rapprochent les unes des autres là-haut, dans le ciel. A droite, c' est une grande paroi continue où alternent des colonnes de pierre cyclopéennes et cannelées, et de longs couloirs de glace, verticaux, blancs et irisés par la lumière, comme les grands murs de marbre qui réunissent les chapiteaux et les abaques. A gauche, semblables à des piliers géants, sculptés et ornés d' acanthes et de volutes, le Chardonnet, l' Aiguille d' Argen et le Tour Noir séparent des péristyles latéraux qui mènent à de grandes portes, ouvertes sur l' immensité bleue. Au pied d' un de ces piliers, en face de l' énorme fresque de granit sculpté que forme l' arête déchiquetée tendue entre le Dolent et le Triolet, la cabane est enfoncée dans le rocher, sur un replat comparable au rebord des socles de pierre, où le visiteur va s' asseoir pour admirer la hauteur prodigieuse des frises taillées et ciselées.

L' alpiniste parti le matin d' Argentière a senti d' abord le plaisir né de l' effort de ses muscles réchauffés sur la moraine pierreuse et le bienfait de l' air pur, joui de la grâce d' une anémone de glacier au bord d' un ravin et de la douceur des reflets matinaux sur les grandes forêts et les champs de rhododendrons. Ensuite, dès Lognan, a commencé le jeu du chemin et du hasard, qui a réveillé toute son énergie et tout son entrain de vieux coureur de glaciers, d' ancien lutteur de la montagne: c' est l' amusement du sentier qui zigzague, de la crevasse qu' on saute, du sérac que l'on contourne, de la belle pente de neige où l'on trace une ligne ponctuée qui serpente au gré des impulsions du moment jusqu' à la cabane posée sur son petit piédestal de cailloux. Puis, lorsqu' il a posé son piolet contre le mur, qu' il a laissé glisser le long de ses jambes la boucle relâchée de la corde, qu' il a placé son sac dans un coin, l' alpiniste, avec un sentiment de merveilleuse liberté, va s' asseoir les jambes pendantes dans le vide, le dos contre un gros bloc, face au soleil, pour contempler.

Alors il est saisi brusquement par le grand silence des glaciers, de cet édifice colossal et mystérieux, qui contraste si fort avec l' agitation amenée de la ville, et subitement calmée devant la splendeur de ces pylones immenses dont le sommet se perd dans le ciel bleu. Et il se met à écouter la voix de la montagne et à songer...

... Et la montagne parle ainsi à l' alpiniste en extase, jusqu' à l' heure où les reliefs s' accusent, où les cols verglacés et les aiguilles neigeuses se frangent de lumière irisante et où, serpentant parmi les grands sapins noirs, il redescend vers la vallée, pensif et heureux, pendant que se répand dans le soir le calme infini de la haute montagne, et que les ombres bleues des grands sommets s' allongent et recouvrent les colorations vertes et mauves des séracs étagés et des combes glacées...

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