Kuima (5570 m), Artisión (5430 m) et Runasayoc (5400m)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR JEAN-JACQUES ASPER

Après la conquête des Nevado Camballa et Soirococha, nous sommes tous réunis au camp de base afin de prendre un ou deux jours de repos avant de déplacer partiellement ledit camp pour tenter l' ascension du Nevado Panta, le plus haut de la chaîne que nous explorons.

En effet, le Nevado Panta étant situé à l' autre extrémité du groupe, à environ 10 km à vol d' oiseau, il ne peut guère être attaqué du camp de base du Camballa, car il nous faudrait traverser lourdement charges un col à 5200 m, ce qui nous retarderait et nous fatiguerait inutilement.

Le 11 juin, pendant que nos camarades préparent les charges nécessaires au nouveau camp et qui seront acheminées à dos de mulet, Geny Steiger, Marcel Bron et moi-même quittons le camp à 6 h. 15 en direction du Nevado Kuima, 5570 m, situé au sud-ouest dans le prolongement du Nevado Soirococha sur l' arête qui relie les Nevado Camballa et Panta.

Kuima signifie en quechua ( langue des Indiens ) trijumeaux. En effet, le sommet est forme de trois tours de glace bien individualisées.

Deux heures de marche à un train d' enfer dans des moraines, puis en remontant un éperon rocheux, nous amènent au début du glacier descendant des flancs ouest du Soirococha. Nous remontons le glacier en louvoyant entre les crevasses, puis tirons à gauche pour passer sous le sommet précité et bientôt venons buter contre un immense mur de glace. Nous essayons de le forcer à l' aide de broches à glace, mais devons renoncer, la glace étant extrêmement dure et le passage très exposé. Nous cherchons un autre itinéraire et après le passage d' une zone sournoisement crevassée nous sommes à l' aplomb d' une pente raide nous conduisant au col situé entre les Nevado Soirococha et Kuima. Une halte de cinq minutes au col où nous laissons nos sacs, puis nous entamons l' arête terminale qui se redresse de plus en plus et bientôt nous ne sommes plus qu' à 20 m du sommet, arrêtés par une tour de glace qu' il faut contourner. De chaque côté, des pentes extrêmement raides nous font redoubler de prudence. Récompensés de nos efforts, nous touchons au but à 12 heures, gratifiés ce jour-ci, comme les autres d' ailleurs, par un temps magnifique. La vue y est très belle. A notre droite, le Nevado Camballa a une allure presque terrifiante, tellement son sommet est redressé. Ses arêtes hérissées de gendarmes s' élèvent d' un jet jusque sous son sommet, qui n' est autre qu' un immense champignon aux faces verticales. Cela nous réjouit d' autant plus à la pensée que nous l' avons déjà gravi. A notre gauche le Nevado Panta, grosse masse glaciaire aux flancs raides, domine souverainement sur ses voisins.

Afin de faire d' une pierre deux coups, nous décidons de retourner par le Nevado Soirococha. Après nous être reposés quelques instants au col, nous entamons la montée vers le sommet. Le versant que nous empruntons étant situé au sud - qui correspond, pour l' insolation, au nord dans les Alpes -, la neige y est poudreuse, aussi la trace est pénible à faire. Bientôt la pente s' incline et nous retrouvons des traces anciennes, celles de nos amis qui ont gravi ce sommet voici quelques jours. Une halte d' une demi-heure nous permet de faire un panorama photographique des montagnes qui nous entourent. Nous apercevons quelque mille mètres plus bas, ceinturé par d' immenses moraines, notre camp de base qui se distingue par la couleur orange de ses tentes. En quelque trois heures nous serons de retour au camp de base, heureux d' avoir gravi deux sommets en un jour.

Quelques jours plus tard, pendant que trois de nos amis tentent la première du Nevado Panta, nous décidons, nous les trois Genevois, de gravir le dernier sommet à l' ouest de la Cordillère de Vilcabamba, le Nevado Artisión, de 5430 m. Départ à 6 heures, au petit jour, du camp de base de la Panta. Nous remontons des moraines, passons un petit col rocheux pour prendre pied sur le glacier descendant de l' arête joignant le Nevado Panta au Nevado Artisión. Nous gagnons cette arête et en suivons le fil en gravissant plusieurs petits sommets caparaçonnés de glace. Bientôt l' arête se meurt, et une grande dépression nous amène sur un plateau que nous remontons en direction nord-ouest.

A notre gauche, le Nevado Artisión, notre objectif, et à droite, le Nevado Runasayoc, que nos camarades graviront dans deux jours.

Le glacier se redresse et nous venons buter contre un couloir-dièdre rocheux. Nous le gravissons en quelques longueurs pour nous rétablir sur l' arête neigeuse devant nous amener au sommet. Nous la remontons dans la neige profonde et fondante, où l' avance est assez lente. L' altitude se fait également sentir, quoique nous soyons bien acclimatés. A 11 h. 30, par un temps radieux, nous foulons la cime, heureux de mettre une victoire de plus à notre actif.

Au loin nous apercevons nos amis qui montent au camp d' altitude du Nevado Panta et essayons vainement de signaler notre présence au sommet par des cris gutturaux. Mais c' est en vain: ils ne nous entendent pas, et d' ailleurs ils sont charges et pensent plus à souffler qu' à regarder dans notre direction. Après un repos de quelques instants nous songeons au retour. Nous empruntons à la descente un autre itinéraire plus rapide, et en une heure nous sommes de nouveau au plateau. Là aussi, afin de ne pas remonter sur la crête neigeuse, nous cherchons un cheminement sur la branche septentrionale du glacier qui est très crevasse. Cela nous oblige à faire passablement de détours pour aboutir au haut d' une immense chute de séracs. Où passe un itinéraire dans ce dédale? On cherche à droite, puis à gauche, et finalement, sur le bord extrême gauche du glacier, nous découvrons un passage éventuel. Nous assurons solidement le premier qui descend en taillant et en faisant une gymnastique de pantin pour aboutir à un relais sur un sérac instable. Nous le rejoignons et poursuivons notre route. Bientôt le glacier est moins tortueux et nous avons passé la zone très tourmentée. Par une vaste traversée nous rejoignons le bord droit du glacier, passons une zone rocheuse pour franchir finalement une dernière section glaciaire. En une heure nous sommes de retour au camp de base.

Quelques jours plus tard, après que nous ayons tous réussi l' ascension du Nevado Panta, G. Steiger, H. Frommenwiler et E. Spiess, le topographe, profitant du dernier jour au camp de base, se décident à gravir encore le Nevado Runasayoc, 5400 m, sommet côtoyant le Nevado Artisión comme je l' ai signalé plus haut. Leur itinéraire emprunte notre voie de descente pour accéder au grand plateau. Ils gravissent le sommet par son arête nord et portent ainsi à sept le nombre des sommets vierges vaincus, à savoir tous les principaux.

La moisson a été fructueuse, et c' est le cœur ravi de tant de belles réussites que nous quittons cette région, inexplorée jusqu' alors, et même inconnue.

Feedback