La baume

PAR J.P. HUMBERT

- Ah! comme ça, vous vous intéressez aux baumes... me dit le père Barbezat.

Puis il ne m' en parle plus de toute la journée.Vers le soir, s' adressant à sa femme et me guettant du coin de l' œil, il dit à haute voixS' pourrait bien que j' aille donner un tour du côté de la grande baume, demain matin.

Je comprends. Le père Barbezat ne s' expose jamais à un refus quand il tient à quelque chose; c' est pourquoi il ne m' a rien demandé. Il attend que ce soit moi qui propose. Et je joue le jeu:

- Je viens avec vous, grand-père.

Le père Barbezat ne répond rien; il ne veut pas avoir l' air d' y tenir, mais j' ai vu, à une imperceptible lueur plus claire dans ses yeux d' eau transparente, qu' il était content. Tard dans la soirée, comme nous le quittons:

- C' est trop tôt, 8 heures?

- Non, ça va. Bonne nuit, grand-père.

Le lendemain, comme je sors, prêt, équipé, je le vois déjà en route, à cent mètres de moi, et qui ne jette pas un regard en arrière. Mais je connais le père Barbezat; c' est un vrai Neuchâtelois: il a guetté, du chemin, l' ouverture de ma porte, et quand je suis apparu, il s' est mis en route comme s' il était parti depuis un bon moment et ne m' avait pas attendu. Il m' offre ainsi une chance de l' accompagner, mais il ne veut pas me laisser croire qu' il comptait sur moi. Et de fait, quand je l' aborde:

- Ah, bonjour, dit-il, comme surpris de me voir là.

Il tire une charrette qu' il a chargée d' une vieille bouille remplie de cailloux. Comme je m' attelle à ses côtés:

a va faire un sacré vacarme quand on foutra ça dedans, dit-il, en désignant la charge.

Et il rit, sur son absence de dents, d' un rire profond qui sort d' entre ses côtes et glougloute sur sa langue, dans ce trou noir entre ses gencives.

Brave père Barbezat, comme il s' est mis en frais, de tirer à septante-six ans, par des chemins raboteux, cette lourde charge, pour me faire « entendre » la profondeur de sa baume!

Ayant peiné, épaule contre épaule - lui roulant sa chique d' une joue à l' autre -, nous arrivons au bord du gouffre, couronné à bonne distance d' une clôture de barbelés. Là, il s' arrête avec respect. Sa voix marque une pointe d' émotion quand, tendant son doigt recourbé, il me déclare:

- C' est là.

Malheureusement, d' ici on ne voit pas grand' chose: un trou d' un diamètre suffisant pour engloutir quatre chambres meublées, mais descendant jusqu' où?

Je franchis le « clédare » de l' enclos, par où les paysans introduisent les bêtes crevées qu' ils précipitent dans le vide. Les rebords s' inclinent en dedans comme autour d' un entonnoir.

- En 70, les Bourbakis y ont jeté 70 chevaux d' un coup, me dit le père Barbezat. Et le lendemain, on n' en voyait plus un seul au fond. Ça communique par dessous avec l' eau. Ah, c' est dangereux, ce que vous faites là! Faut pas rire avec ces trucs-là! Faites attention, faites attention, n.. de D...!

Je n' ai en fait aucune envie de rire avec ces trucs-là, mais solidement encordé, j' avance sur un promontoire terminé par un arbre, et qui surplombe le gouffre. Appuyé sur le tronc, on plonge dans un abîme dont le fond ne peut se distinguer. Les parois lisses dévalent avec la roideur d' une cheminée jusque dans une pénombre profonde où le soleil ne doit jamais atteindre et où le regard se perd. Une odeur fade en monte, avec un grand souffle froid.

- Attention! crie le père Barbezat qui, de derrière la « barre », lance son projectile sonore. La bouille roule docilement vers le vide et, d' un coup, se fait happer. Je la vois un moment tourbillonner sans appui et, peu après, l' ayant perdu de vue, je l' entends cascader en heurtant des obstacles, dans un tintamarre assourdissant qui peu à peu diminue. Puis, un long silence. Puis un dernier bruit de chute, mat. Je quitte des yeux l' aiguille de ma montre:

- Sept secondes! criai-je au père Barbezat.

- Elle fait trois cents mètres, me déclare-t-il catégoriquement comme je le rejoins, mais on n' a jamais touché le fond, j' entends le fin fond, le tout dernier...

Peut-être les trois cents mètres n' y sont-ils pas tout à fait, dans la baume au père Barbezat, mais de toute façon elle est diablement impressionnante...

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