La haute montagne romancée

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Par C. E. Engel.

Depuis fort longtemps, les Alpes ont servi de cadres plus ou moins lointains à toutes sortes d' œuvres d' imagination. Le Mont Cenis, tout particulièrement favorisé, semble-t-il, a vu passer la lady Roxana de Daniel Defoe en 1724, le sir Charles Grandison de Richardson en 1754 et l' Oswald de Mme de Staël en 1807. Il en serait de même pour beaucoup de cols et de vallées célèbres, le Simplon, le St-Gothard, Clarens, le Lac Majeur, mais ce n' est pas une liste de ce genre que je voudrais dresser ici.

Je me bornerai à étudier les romans de haute montagne — si l'on peut employer une expression aussi moderne — écrits à des époques où l'on ne faisait pas d' ascensions: œuvres d' imagination — oh combienoù les héros explorent les Alpes par goût et non par nécessité; où ils quittent les vallées, non parce que la route d' Italie passe le col, mais parce qu' ils veulent voir ce qu' il y a au-dessus des arbres. L' auteur ne parle pas toujours en connaissance de cause: il ne faut pas trop lui demander. Toutefois, il a fait un effort intellectuel, et c' est déjà louable. Les vallées des Alpes ont été rapidement connues et colonisées. Il y a eu très tôt des romans de basse altitude, dont le plus illustre est la Nouvelle Héloïse. En 1803, Lantier mélangea Rousseau et les livres de Bourrit à une intrigue pleurarde, agita longtemps et il en sortit Les Voyageurs en Suisse en trois volumes, où défilaient tous les thèmes et les points de vue célèbres. C' était un véritable guide romancé, mais où personne ne songeait à dépasser les grands cols. Il faut chercher ailleurs.

Un an après la publication de cette compilation paraît Obermann de Sénancour, le premier véritable roman de haute montagne, le seul, jusqu' à l' heure actuelle, où l' auteur soit parvenu à intégrer la philosophie des cimes et des déserts de glace dans la psychologie cohérente de son héros. Sans action, presque sans personnages, le roman est en grande partie autobiographique. C' est la confession d' une âme torturée par le sens du néant. Obermann — ou Sénancour — traîne sa mélancolie sans borne à travers le Valais, l' Oberland et la Gruyère. La plupart des motifs alpins que l'on jugeait alors indispensables le laissent absolument indifférent. En face des Alpes, il ne cherche ni les points de contacts, ni les transitions qui rappellent la vie d' en bas et auxquels se cramponnaient les voyageurs effrayés par la nouveauté presque tragique du cadre. Il se plonge, au contraire, dans l' isolement avec la nature, la vie lente des heures silencieuses, la paix immobile où s' engourdit l' inquiétude. Sénancour était arrivé en Suisse en 1789, à dix-neuf ans. Au cours d' une vie morne, faite de déceptions et d' échecs, il alla plusieurs fois demander un asile aux Alpes, lorsqu' il tentait de s' arracher à sa hantise immobile et désespérée. Il ne croyait plus, mais il voyait dans la montagne une sorte de symbole ésotérique et mystique: la permanence qui ouvre la voie vers la compréhension de l' âme du monde et de la vie.

Durant la première année de son séjour dans le Valais, il décide de passer le St-Bernard vers la fin de l' automne, seul et sans guide, uniquement parce que c' est dangereux. Il part trop tard de Liddes, est surpris par la nuit, puis par la neige. Au-delà de Bourg-St-Pierre, il lui faut rebrousser chemin, et il prend le parti de suivre le lit de la Dranse: « Alors s' établit la lutte contre les obstacles; alors commença la jouissance toute particulière que suscitait la grandeur du péril 1 ). » C' est une lutte folle menée « avec une indifférence qui sans doute tenait plus de l' irréflexion que du vrai courage ». Il ne se sauve que par miracle, et son récit se termine ainsi: « J' oublierai moins encore que les deux heures de ma vie où je fus le plus animé, le moins mécontent de moi-même, le moins éloigné du bonheur ont été celles où, pénétré de froid, consumé d' efforts, consumé de besoin, poussé quelquefois de précipices en précipices avant de les apercevoir et n' en sortant vivant qu' avec surprise, je me disais toujours et je disais simplement dans la fierté sans témoins: Pour cette minute encore, je veux ce que je dois, je fais ce que je veux. » Ce qui pourrait être la conclusion de n' importe quelle relation d' ascension très difficile.

Il n' y a pour ainsi dire pas de limite inférieure à la haute montagne. Au pied du petit glacier de Soix, qui s' étend à la base de la Cime de l' Est de la Dent du Midi, Obermann a une révélation des zones de grande altitude que bien peu d' alpinistes modernes seraient dignes de partager avec lui. Une nouvelle crise de découragement, d' exaspération l' arrache à son ermitage de Charrière et, pour y échapper, il part pour « la région des glaces perpétuelles » 2 ). L' ascension n' est pas très considérable. Encore est-elle strictement authentique, et certaines des observations de Sénancour sont-elles d' une exactitude frappante. « La journée était ardente, l' horizon fumeux et les vallées vaporeuses. L' éclat des glaces remplissait l' atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux, mais une pureté inconnue semblait essentielle à l' air que je respirais. A cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des cieux Insensiblement, des vapeurs s' élevèrent des glaciers et formèrent des nuages sous mes pieds. L' éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit les Alpes; quelques pics isolés sortaient seuls de cet océan de vapeurs Jamais le silence n' a été connu dans les vallées tumultueuses; ce n' est que sur les cimes froides que règne l' immobilité, cette solennelle permanence que nulle langue n' exprimera, que l' imagination n' atteindra pas. » Et dépassant même cela, la pensée s' élève en une lente méditation puissante et sobre: « Je ne saurais vous donner une idée de ce monde nouveau, ni exprimer la permanence des monts dans une langue des plaines. Les heures m' y semblaient à la fois plus tranquilles et plus fécondes, et, comme si le roulement des astres eût été ralenti par le calme universel, je trouvais dans la lenteur et l' énergie de ma pensée une succession que rien ne précipitait, et qui pourtant devançait mon calme habituel... Je vis que, malgré la lenteur des mouvements apparents, c' est dans les montagnes, sur leurs cimes paisibles, que la pensée, moins pressée, est plus véritablement active... Je voudrais avoir conservé des traces plus sûres, non pas de mes sensations générales dans ces contrées muettes — elles ne seront point oubliées — mais des idées qu' elles amenèrent et dont ma mémoire n' a presque rien gardé. Dans ces lieux si différents, l' imagination peut à peine rappeler un ordre de pensée qui semble repousser tous les objets présents. » Cette merveilleuse intuition qui fait découvrir à Obermann le message de la nature alpestre ne lui apportera pas le repos. Il ne tentera même plus de secouer sa lassitude morne et, pour lui, la paix des monts sera celle de la mort, car rien, même pas la permanence géologique des cimes, n' arrête la vie qui fuit. Le lyrisme contenu d' Obermann, sans éclat, tout chargé de symboles, atteint à une puissance poignante et finit par créer une sorte d' envoûtement presque douloureux.

Une telle noblesse d' inspiration ne pouvait guère trouver d' écho dans le public. De fait, Obermann a été ignoré, découvert à deux ou trois reprises, puis toujours oublié. Son auteur est mort presque inconnu en 1846. Pour son grand malheur, la littérature de montagne allait se développer suivant une voie toute différente. Sénancour avait eu la révélation de l' altitude, et une révélation se sent, mais ne s' explique pas et, surtout, ne se discute pas. De ceux qui allaient désormais composer des romans de montagne, plus aucun ne devait recevoir cette grâce supérieure; aussi, dans la « langue des plaines » ils allaient tous s' efforcer de décrire et de commenter ce que rien au monde ne pouvait leur faire imaginer: un monde neuf, inconnu, presque abstrait à certains égards et sans commune mesure avec les zones des forêts ou des prairies. Les résultats seront parfois extrêmement curieux, et il en sera ainsi jusqu' à la véritable exploration des cimes, vers 1850.

En 1792, Mrs. Radcliffe, qui n' avait jamais vu les Alpes, avait situé dans un Chamonix de fantaisie quelques scènes de son Romance of the Forest. Il y avait un lac avec des flottilles de petits bateaux, de la vigne, des myrthes, etc. Elle envoyait ses héros au Montenvers en les faisant escorter par quelques phrases de Saussure, perdues dans une description très vague. Aucun événement horrifique ne se situait dans ce cadre mais, vraisemblablement, cet embryon de roman alpin fut une illumination pour les fabricants d' histoires frénétiques. L' un des premiers qui exploita cette veine fut Ducray-Duminil; il publia en 1799 un roman attendrissant Célina ou l' Enfant du Mystère. L' action est située en 1770. L' auteur connaissait peut-être la Suisse et la Savoie, mais surtout les ouvrages de Saussure, de Bourrit et des Deluc. Toujours est-il qu' au tome I, des hommes armés de « glaives homicides » arrivent à Magland et que, dès ce moment, on est en pleine Savoie et en plein mélo. L' héroïne, la mystérieuse Célina dont les aventures sont bien trop embrouillées pour être racontées ici, figure dans des bergerades à Passy. Son bien-aimé a des goûts non moins alpins: il part un beau jour pour le Buet, entreprise réellement hardie, car la première ascension de la montagne par les frères Deluc, datant précisément de 1770, devait être fort récente. Au cours de cette expédition, il voit « une montagne de glace vive » et quelques séracs menaçants: la topographie des lieux a dû beaucoup changer, depuis cette date! Il admire « la légèreté des guides qui voltigeaient à droite et à gauche », et il frémit à la pensée d' avoir des coups de soleil. Au tome III, Célina est abandonnée et ruinée. Dans son désespoir, elle veut se précipiter dans la cascade de Chedde: « Je ne murmure plus, et je m' élance à jamais dans l' abîme de l' éternité! » C' est cet épisode que représente la gravure reproduite ici. Elle renonce à son fatal dessein et, pour retrouver son père, part à pied pour Chamonix, puis pour le Montenvers, de nuit; elle échappe aux avalanches qui balayent parfois le sentier et, arrivée au jour sur la glace, contemple le paysage: « A droite, c' est le Charmoz; à gauche, le Dru; en face, le Grand Jorasse et le Géant; et ces montagnes ont leurs bases en Italie! Quelles formes majestueuses que celles de ces monts sourcilleux! Leur nature est de granit! La main de l' homme n' y est nulle part empreinte. » Elle suit le Chemin des Cristalliers, puis s' arrête: « Elle est assise sur la glace, les mains levées vers le ciel et n' entend que le sifflement des vents et les cris des marmottes et des chamois. » Puis, elle se retire dans un petit chalet au bord de l' Arveyron, pour y vivre en ermite.

Au début du dernier volume — le sixièmetout s' est heureusement arrangé. Le mystère du titre est dévoilé, Célina retrouve sa fortune et épouse l' objet aimé. Le jeune couple part en voyage de noces au Jardin de Talèfre, ou plutôt deZalèfre, suivant l' orthographe de l' auteur, qui parle aussi des glaciers d' Escaut et de Takceba. Ils ont pour guides Jacques Balmat du Mont Blanc, ce qui laisse supposer que seize ans au moins se sont écoulés depuis le premier volume, et Michel Paccard: peut-être est-ce Michel-Gabriel Paccard, mais, comme Ducray-Duminil n' est pas exactement une autorité en matière d' histoire alpine, cela ne peut donner lieu à de nouvelles discussions sur la première ascension du Mont Blanc et les rapports qu' eurent ensuite entre eux le Dr Paccard et son guide. La traversée des glaciers est laborieuse, l' escalade des Egralets, « rocher immense dont la surface est absolument unie », redoutable. Mais enfin, depuis le Couvercle, la vue est superbe, et la description de Ducray-Duminil n' est pas mauvaise: « Les glaciers... devinrent plus merveilleux encore; la nature se faisait voir sous son aspect le plus terrible. Ils avaient devant les yeux une nappe de glace de vingt milles d' étendue, bornée de toutes parts par un glacier de neige nommé le Tacul, dont le plan est circulaire... Ce glacier est environné de rochers de forme conique, qui se terminent en pointes aiguës comme les tours de nos anciens châteaux; à droite s' élance une chaîne de majestueuses montagnes à pic, dont les intervalles sont remplis par d' autres glaciers, et le magnifique Mont Blanc, qui porte jusque dans les nues sa tête blanche, paraît commander à toutes les montagnes d' alentour. » Puis un orage éclate et, devant le beau temps revenu, Célina et son mari entament un duo sentimental.

Lu avec passion, arrosé de larmes, porté à la scène par Pixérécourt et de nouveau arrosé de larmes, ce roman connut une célébrité éclatante et pro- longée. Un peu plus tard, une autre région entra dans le domaine de la fiction alpestre. Un M. Adrien de Sarrazin publia en 1813 quatre petits volumes de Contes Nouveaux. Il n' espérait pas « une grande gloire » et voulait seulement montrer qu' il « possédait des sentiments et des principes qui ne seront désavoués ni par le cœur, ni par la raison pour peindre et faire aimer quelques vertus ». C' était estimable et modeste. Le premier conte, Le Spleen ou la Vallée de Lauterbrunnen, est l' histoire d' un jeune Anglais séduisant et neurasthénique — type cher au début du XIXe siècle — sir Thomas Wentworth, à qui les médecins conseillent une cure de repos et d' altitude. Il arrive à Berne et se rend dans l' Oberland. « La route de Berne à Lauterbrunnen était extrêmement pénible: souvent, il me fallut gravir des rochers escarpés et traverser des mers de glace. » Etrange topographie! Il se fixe dans cette vallée, regarde les montagnes, écoute le Staubbach, boit du lait et se transforme en berger: âge d' or, plaisirs champêtres, danses avec de jeunes bergères, etc. Puis cela devient plus grave: il découvre la haute montagne: « J' ai parcouru plus d' une fois les glaciers et monté sur les sommités de la Vierge et du Grimsel; je poursuivais le chamois dans ses retraites les plus inaccessibles et je franchissais, à l' aide de mon bâton ferré, les rocs les plus aigus et les abîmes les plus profonds. » La gradation des exploits semble mal établie. L' histoire se passe pendant la Révolution, en 1793: ainsi, sir Thomas a donc devancé les premiers vainqueurs de la Jungfrau, puisque les frères Meyer ne la gravirent qu' en 1811 ou 1812; par contre, le Grimsel, mentionné ensuite, forme un triste contraste avec le premier exploit de ce grand pionnier inconnu. « Au sommet de ces immenses pyramides qui le rapprochent des cieux », Wentworth se livre à des méditations religieuses. Toutefois, c' est à la Petite Scheidegg qu' il court le plus grave danger de sa carrière alpine: il doit arracher sa bien-aimée à une horrifique avalanche qui menace d' engloutir à la fois Grindelwald et Lauterbrunnen.

En Angleterre, les thèmes alpins empruntés à Mrs. Radcliffe avaient également connu la gloire. Une jeune Irlandaise anonyme et sentimentale avait publié à Dublin en 1795 The Mystic Cottager of Chamouni. Elle ne connaissait pas les Alpes et n' avait même pas lu Saussure; elle renchérissait encore sur le bariolage de Mrs. Radcliffe: ses bergères jouaient du luth, cultivaient des grenadiers et des rosiers en pleurant sur des urnes funéraires. La « bergère mystique », Rosalie Desmoulins, mettait des mitaines et un chapeau pour aller cueillir des raisins. L' intrigue était banale et les montagnes formaient un décor vague et majestueux — surtout vague. Puis parut une série de petits contes pour enfants, véritables manuels d' école du dimanche, où il y avait toujours des Alpes à l' horizon. L' un d' eux a été presque célèbre: Claudine, nouvelle anonyme J ) sur laquelle on pleura beaucoup. L' auteur avait pris pour cadre le Val de Bagne et pour épisode central l' inondation de 1817, car un témoin oculaire anglais lui avait raconté ce qui s' était passé: « Une masse de glace appelée pointe d' aiguille; l' une des gigantesques flèches de glace qui s' élèvent dans les mers de glace du Valais » était tombée dans la Dranse.Veut-il parler d' un sérac, ce qui serait trop peu, ou d' une aiguille entière, ce qui serait trop? Le pasteur Weimar est parvenu à sauver sa famille dans la catastrophe, mais il est ruiné. Sa fille, l' angélique Claudine, réconforte et soutient tout le monde, puis un beau mariage la récompense.

Le genre très sentimental, dans un cadre vaguement réaliste, s' impose pour toutes les nouvelles alpines. Les auteurs connaissent maintenant les vallées et les premières pentes. On leur a fait observer quelques couloirs en leur disant que les avalanches tombaient par là, au printemps, et ils ont eu très peur. Dans ces conditions, la haute montagne devient pour eux une sorte d' épouvantail, de réservoir de catastrophes, et toute histoire alpine doit comporter une tragédie, définitive ou non. Les spirituelles railleries de Töpffer dans Le Grand St-Bernard n' y feront rien, tant cette mode est fortement enracinée.

Mme de Montolieu, illustre bas-bleu romanesque, pour qui soupirèrent Gibbon, puis Alexandre Roger, publia en 1813 L' Avalanche 1 ). Comme elle aimait le genre troubadour, c' était une avalanche du XIIe siècle. L' histoire lui avait été racontée par son guide, « jeune pâtre agile, courageux, connaissant tous les pics, tous les glaciers, aussi bien que le chamois qu' il poursuivait ». Conrad, écuyer de l' empereur Rodolphe de Habsbourg, s' est retiré dans un village des Alpes. Il a une fille, la belle Hildegarde. Le fils d' un riche fermier de la vallée s' éprend d' elle, et ils vont ensemble visiter les glaciers. Elle lui apprend que les avalanches de printemps menacent la maison de ses parents, mais qu' elle s' est juré de ne jamais l' abandonner. Le prophète de la montagne, berger et voyant, confirme et aggrave ces sinistres paroles, mais il s' engage à avertir les jeunes gens lorsque le danger sera imminent. L' hiver passe. Au début du printemps, le prophète tient parole. Le jeune homme emmène alors Hildegarde chez lui pour l' épouser, toute sa famille la suit et l' avalanche tombe au jour voulu, écrasant les maisons vides et délivrant Hildegarde de sa terreur et de son serment. Le prophète est mort en paix avant la catastrophe. Peut-être y a-t-il une tradition locale sous cette histoire. Un roman paru l' an dernier, Jagged Skyline, de Mary Dunstan, a repris ce thème central, le pressentiment d' une chute d' avalanche là où il n' y en a jamais eu et la terreur sourde qu' il cause.

Autre drame dont l' auteur est bien plus célèbre, mais pas dans le domaine de la littérature: The Chalet in the Alps de la Comtesse of Blessington 2 ), cette séduisante Irlandaise qui fut la maîtresse du chevalier d' Orsay et dont la beauté, l' élégance, les excentricités, les dettes, puis la fin presque misérable à Paris défrayèrent toutes les conversations d' Angleterre pendant plus de trente ans. La comtesse écrivait à ses moments perdus. Son petit conte est situé dans « une région sauvage et désolée des Alpes. De chaque côté, les montagnes se dressaient sur d' autres montagnes, couvertes de neiges éternelles, séparées par des gouffres béants dont personne n' avait jamais tenté de sonder les profondeurs ». Dans cette vallée habite Martin Vignolles et ses deux kk' i, Annette et Fanchon. Michel Beauvais, fils d' un chasseur de chamois mort en montagne, fait la cour à Annette. Tout est pour le mieux, mais, un jour, Michel trouve un homme évanoui dans la neige et il le sauve. C' est un jeune peintre nommé Durant. Il revient à la vie, s' éprend d' Annette, fait son portrait, lui dédie des vers, joue avec ses cheveux. Michel voit cela et, désespéré, part et se jette dans un précipice. Annette devient folle. Durant secourt toute la famille, l' emmène à Paris, épouse Fanchon et fait admettre au Louvre le portrait d' Annette. On ne voit pas trop quelle portée l' auteur donne à ce dernier geste.

Enfin, il faut citer le conte de fée alpin, le vrai conte de fée à l' usage des enfants; il est dû à Ruskin: c' est The King of the Golden River, histoire très édifiante mais pas très drôle de deux méchants frères et d' un bon. La « très jeune demoiselle » pour qui ce fut écrit en 1841 ne dut pas beaucoup s' amuser! L' action se passe en Styrie. Deux frères Schwartz, ou Black, ou Noir, sont des monstres d' iniquité; ils tourmentent leurs voisins et leur angélique cadet Glück. Un jour, ils chassent un mendiant dont le nez a la forme d' un trom-bone à coulisse. Mal leur en prend, car c' est le Vent d' Ouest qui, désormais, refuse de souffler sur leurs terres. Après une période de misère, un petit nain, qui est le roi de la Rivière d' Or, consent à révéler le secret d' un trésor caché à Glück s' il monte jusqu' au glacier avec une bouteille d' eau bénite. Les deux frères apprennent cela, volent de l' eau bénite et partent. Le premier « avec la hardiesse d' un alpiniste entraîné » s' avance sur le glacier. « Mais il jugea qu' il n' avait jamais de sa vie traversé glacier plus étrange ni plus dangereux. La glace était excessivement glissante et, de tous les gouffres, s' élevait le bruit de l' eau bouillonnante qui, par moments, montait jusqu' à une étrange mélodie, puis se brisait en notes brèves et mélancoliques, ou en cris brusques, comme ceux d' une voix humaine dans l' angoisse. La glace était déchiquetée en mille formes confuses, mais aucune d' elles ne ressemblait aux séracs ordinaires. Leurs contours avaient une curieuse expression, une constante ressemblance avec des traits vivants, défigurés et méprisants. » Dans cette atmosphère de cauchemar, les deux méchants frères commettent faute sur faute, échouent dans leur recherche et sont changés en rochers. Naturellement, Glück part après eux, se conduit à merveille et trouve son trésor. C' est de la haute montagne moralisatrice, s' il en fut jamais.

Ruskin marque la fin de la période fantaisiste: après 1840, trop de gens connaissaient les montagnes pour qu' on pût encore en parler sans aucun autre document qu' une imagination surexcitée. Les ascensions qui se multipliaient révélaient les hautes altitudes.

Or, parmi les romans alpins écrits à une époque où les régions très élevées étaient tout au plus connues d' une quarantaine de personnes dans le monde entier — guides compris — il se trouve un récit d' ascension fabriqué à partir de détails très exacts. Dans The Peasants of Chamouni, livre anonyme publié en 1826 à Londres, l' auteur qui est une femme et qui écrit pour les enfants, intercale l' histoire de l' accident arrivé à la caravane du Dr Hamel en 1820, au cours de l' ascension du Mont Blanc; il n' y a pas une seule erreur. L' affabula tion est simple. Mr. et Mrs. A. et leurs enfants, Lorenzo et Harriet, voyagent dans les Alpes. Us arrivent à Chamonix et Mr. A. décide d' aller au Mont Blanc avec son fils. Ils partiront avec le Dr Hamel et, durant la course, les dames logeront dans la famille de leur guide, Carrier. Suit le récit de l' ascen, basé sur des documents authentiques habilement interprétés. Dans les bagages de la caravane, elle mentionne la présence d' un pigeon, transporté dans une marmite; les restes de la petite bête devaient être retrouvés une trentaine d' années plus tard, au pied des Bossons. La traversée de la Jonction, la nuit aux Grands Mulets sous un abri primitif est fort bien décrite. Au matin, un orage empêche la caravane de partir; il faut attendre tout un jour. Le temps semble meilleur mais, le lendemain, au Grand Plateau, une avalanche s' abat sur la caravane. Mr. A. est renversé et roule vers une crevasse où trois guides viennent de disparaître et que l' avalanche comble instantanément. « L' accumulation de la neige le rejeta immédiatement en arrière, et il fut entraîné, en dépit de ses efforts. En moins d' un instant, il fut lancé par-dessus la masse, grâce à sa résistance, grâce aussi au ralentissement de la vitesse de l' avalanche... Il fut obligé d' abandonner son bâton dans la lutte... Sa première pensée fut pour la sécurité de son fils. » Le jeune garçon est indemne, mais son guide est l' un de ceux qui sont morts, ensevelis dans la crevasse. Le passage a une certaine force simple, de même que le récit des tentatives de sauvetage, où l' émotion se dissimule sans sécheresse. Et, pour une description de seconde main, à une époque où la haute montagne était terre inconnue, c' est digne de grands éloges. Ce livre, qu' on donna à Albert Smith lorsqu' il était petit, détermina chez lui la passion des montagnes: toute sa vie, le Mont Blanc devait être pour lui une sorte de but mystique. Le célèbre diorama qu' il fonda à Londres commercialisa peut-être cet idéal, mais, en même temps, il révéla les Alpes à toute une génération de futurs alpinistes.

Dans son ensemble, le roman alpin trahit une véritable curiosité, née très tôt et qui a subsisté tant que la haute montagne n' a pas été explorée et même jusqu' à nos jours, sans perdre jamais son cadre fantastique. Peut-être était-ce, au XIXe siècle, l' écho des romans de voyages lointains ou imaginaires qui avaient charmé les siècles précédents, où l'on avait déployé tant d' imagina fébrile et frénétique. Seul, Sénancour a eu la lumineuse et calme révélation des régions où l'on sent enfin ce qu' il a nommé « la lenteur des choses ».

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