La littérature de la montagne

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par le Dr E. Thomas.

11 n' existait à ma connaissance aucun travail résumant d' une façon générale l' histoire de la littérature de la montagne, malgré de nombreux mémoires déjà parus surtout dans les revues alpines.

L' an dernier, le hasard m' a mis en rapport avec Mlle C. E. Engel qui, dans une thèse de Dr ès-lettres en Sorbonne, fort remarquée, s' est donné pour tâche de décrire la littérature de la montagne en France et en Angleterre de 1685 à 1868 2 ).

Grâce à de nombreuses recherches bibliographiques, l' auteur a élevé un véritable monument, en rassemblant une mine de documents jusque là épars. Il n' entre pas dans mes intentions de passer en revue ce volume. J' y ai puisé des renseignements précieux, ai noté des appréciations intéressantes, mais j' ai franchi la limite du XIXe siècle en ajoutant des citations d' auteurs plus contemporains.

Il fallait d' ailleurs arriver à des considérations d' un ordre plus général.

Ni le XVIe, ni le début du XVIIe siècle ne nous fournissent de documents importants. Il semble pourtant que Léonard de Vinci, aussi grand peintre qu' architecte de génie, ait entrevu les montagnes et leurs beautés.

Ce n' est point à la cour du Grand Roi ou à celle de Louis XV qu' on aurait pu trouver des amateurs des scènes alpestres. Au reste les voyages, sauf sur quelques routes pavées, étaient difficiles; les pays n' étaient pas sûrs et à s' aventurer dans les Alpes, on aurait craint de rencontrer des brigands et des bêtes fauves. Aussi faut-il arriver à J. J. Rousseau que la proximité des montagnes pouvait attirer, pour trouver une ébauche de la description alpine.

Cependant, il n' a jamais connu ni aimé les Alpes. Mais le prestigieux succès de la Nouvelle Héloïse attira l' attention du monde en France et en Angleterre sur les beautés de la Suisse. On peut dire qu' il l' a mise à la mode. Il adorait la marche qui lui permettait de penser, de méditer; il savait voir les beautés de la nature, et ses descriptions du lac Léman, des rochers de Meillerie, sont célèbres. Gravissant le Chasseron qui jouit d' un beau panorama, il n' en est point impressionné.

On retrouve dans le roman la description d' une course en Valais; il décrit l' impression de l' air vif des hauteurs, les pensées deviennent plus pures, l' intelligence plus active, il estime qu' un séjour de montagne serait utile aux déprimés.

Sa conception de l' homme naturellement bon, que seule la civilisation a gâté, lui fait considérer les montagnards comme des gens simples, méprisant les richesses et très vertueux. Rousseau n' a rien apporté à la connaissance de la montagne, mais sa réputation fit connaître Genève où l'on parlait déjà des « glacières » de Savoie.

Les Anglais arrivaient à cette époque à Chamonix; ils découvrent aussi les montagnes de leur pays.

En France, c' est un homme de science, Buffon, que ce sujet préoccupe. Il suppute la durée de la formation des montagnes, 20,000 ans peut-être. Le problème des glaciers se pose à son esprit, il y voit la preuve palpable de la mort du monde.

Un Suisse, Grüner, a laissé des descriptions importantes, il a pénétré dans le Haut-Valais. Les frères De Luc de Genève, gravissent le Buet pour y faire des observations de physique et de météorologie.

Bourrit, chantre de la Cathédrale de St-Pierre, très remuant, devient aussi un hôte de Chamonix. Ce n' est point un bon écrivain; il était fort jaloux d' H. B. de Saussure. Peintre médiocre, il s' est pourtant essayé à représenter ces montagnes.

H. B. de Saussure est à cette époque le plus illustre des montagnards.

Non seulement il a gravi le Mont Blanc, a fait dans ces parages de nombreuses recherches scientifiques, mais il a poussé jusqu' à Zermatt. Des séjours au Col du Géant, au St-Théodule lui permettent de pénétrer les mystères de la montagne. De plus, c' est un excellent écrivain, enthousiasmé par ce qu' il voit.

Voici quelques citations:

« Comment faire passer dans l' âme du lecteur cette impression mêlée d' admiration et de terreur qu' inspirent ces immenses amas de glace entourés et surmontés de ces rochers pyramidaux plus immenses encore? Le contraste de la blancheur des neiges avec la couleur obscure des roches, la pureté de l' air, l' éclat de la lumière du soleil qui donne à tous les objets une netteté et une vivacité extraordinaires; le profond et majestueux silence qui n' est troublé que par le fracas de quelque rocher qui s' écroule, la nudité de ces roches où l'on ne découvre ni animaux, ni verdure. » De Saussure prête une personnalité à ces sommets: La haute et fière cime du Cervin toujours droite, en dépit des ruines amoncelées à ses pieds, semble un symbole de courage. On peut dire qu' il entend la voix de la nature.

« Le ciel était parfaitement pur, les étoiles brillantes répandaient sur les sommets une lueur extrêmement faible et pâle. Le repos et le profond silence qui régnaient dans cette vaste étendue m' inspiraient une sorte de terreur. Il me semblait que j' avais survécu seul à l' univers et que je voyais son cadavre étendu. » Comme nous le verrons à propos d' autres auteurs, la pensée de la destruction des montagnes est présente à son esprit.

Il est des descriptions plus poétiques, mais rares sont ceux qui à l' époque de de Saussure ont sû exprimer avec autant de vérité les impressions qu' il reçut. Que nous sommes loin du sentimentalisme à la Rousseau.

Presque en même temps que lui, un jeune professeur strasbourgeois, Ramond, explorait les Pyrénées jusqu' ici fort peu connues.

Incroyant, tourmenté, il est subjugué par la puissance de la montagne:

« Jamais, je ne suis redescendu de ces sommets sans éprouver qu' un poids retombait sur moi; j' étais dans la situation où se trouverait un homme qui serait rendu à la faiblesse de ses sens, après l' instant où ses yeux dessillés par un être plus grand, auraient joui du spectacle des merveilles cachées qui nous environnent. » Ramond adore la solitude dans laquelle « on entend cet étrange et indéfinissable appel des monts ».

Voilà le vrai alpiniste qui est né, non pas le grimpeur de sommets, mais celui qui sait tirer la leçon du spectacle de la nature.

La Révolution française, en chassant tant de familles surtout aisées, a contribué indirectement à faire connaître la Suisse et les Alpes. Sénancour est un des auteurs les plus connus de cette époque, surtout par son célèbre roman Obermann. Le paysage ne lui est pas prétexte à des descriptions plus ou moins poétiques, mais à des réflexions profondes.

Obermann est accablé, il voit fuir la vie qu' il juge inutile du reste et il recherche ce qui demeure. La nature lui est un refuge, il désire la solitude pour entendre ce qu' il appelle « la voix des choses ». L' existence près des cimes lui est douce, il n' est plus surexcité par le bruit des villes et le tumulte des passions. Il éprouve « la lenteur des choses », il comprend la beauté du rythme de la nature et y trouve une certaine paix.

Avant tout Sénancour est un penseur, il sait décrire un paysage, mais ce qu' il montre, c' est la réaction personnelle vis-à-vis des impressions qu' il reçoit.

En Angleterre, à cette époque, on trouve surtout des poètes doués d' une forte inspiration religieuse. C' est le cas de Wordsworth se rendant à la Grande-Chartreuse, au Simplon. « La montagne est un autel élevé au Seigneur, c' est une Bible. » Les prosateurs français de la Restauration après les guerres du premier Empire, Châteaubriand entre autres, n' ont rien compris à la montagne.

Madame de Staël admirait la vue de Coppet, mais la femme passionnée avait d' autres préoccupations.

Citons encore les poètes Shelley et Byron, ce dernier à cause de son célèbre Manfred, un désespéré qui cherche à oublier sa souffrance dans la contemplation des montagnes. Sa célèbre apostrophe: « Montagnes, pourquoi y a-t-il en vous tant de beauté », est peut-être une réaction contre ses propres sentiments.

A la période romantique, nous ne trouvons rien à glaner. Beaucoup de belles phrases, de beaux vers, l' expression de sentiments passionnés, mais ces hommes ne quittaient la France que pour l' Italie, l' Espagne. Lamartine connaît la nature, il décrit certains paysages, mais tout se rapporte à lui.

Une réaction ne tarde pas à se produire à Genève par les Voyages en zigzag de Töpffer.

Fils de peintre, Töpffer aurait voulu se vouer à cette profession; une maladie des yeux l' en empêcha. Très doué au point de vue littéraire, il ne tarda pas à fonder son célèbre pensionnat et inaugura les voyages avec ses élèves.

Il faut prendre cet ouvrage pour ce qu' il est réellement. Au retour, Töpffer s' amusait à décrire ces excursions en les agrémentant de dessins. Je ne crois pas qu' il ait réellement voulu en faire une œuvre adaptée uniquement à ses jeunes élèves. C' était pour lui, souvent porté à la dépression, une distraction. Mais son esprit devait créer cette œuvre unique en son genre.

Les voyages d' alors ne permettaient pas de s' élever bien haut. Zermatt, Evolène ont été les points culminants; sujet au vertige, Töpffer ne saurait être considéré comme un montagnard. Il est à certains égards un moraliste, il admire les mœurs simples des habitants, la beauté des paysages, il dessine, il croque suivant une de ses expressions favorites torrents, pâturages, montagnes, puis sa pensée s' élève. Nature enfantine à certains égards, il remonte au Créateur et écrit « Tel qui oubliait Dieu dans la plaine, s' en ressouvient dans la montagne ».

Grâce au fait que Töpffer avait des pensionnaires de diverses contrées, il a fortement contribué à la connaissance de l' Alpe.

C' est après sa mort que les ascensions commencent, la Jungfrau en 1847. Desor et ses compagnons à l' Hôtel des Neuchâtelois sur le Glacier de l' Aar se livrent à de patientes études géologiques et sur les glaciers, ils explorent les environs.

A cette époque apparaît un grand peintre anglais, Turner, connu par de magnifiques tableaux et qui en mourant disait: « Le soleil est dieu. » Chamonix fut un de ses séjours de prédilection, et Mlle Engel a fait une analyse détaillée de plusieurs de ses œuvres. Il cherche à reproduire l' atmosphère qui entoure et baigne les sommets qu' il ne fait qu' esquisser.

C' est au cours du 19e siècle que de Meuron, Calarne, plus tard Diday présentent au public leurs grandes toiles, dont le Mont Rose de Calarne est un exemplaire très net. Son Orage à la Handeck est une peinture puissante, mais grandiloquente. On sent que ces artistes ont beaucoup travaillé à l' ate; leur appréciation personnelle du paysage est trop évidente. On a reproché à plusieurs de leurs successeurs que leurs toiles étaient surtout de la photographie. De nos jours beaucoup d' artistes tiennent à nous faire part de l' idée qu' ils se font du paysage.

Le problème n' est pas facile à résoudre, mais à tout prendre, le peintre probe et consciencieux emportera souvent les suffrages.

L' Angleterre voit naître pour la gloire de la montagne celui qu' un de ses biographes, de la Sizeranne, a nommé le créateur de la religion de la Beauté; il s' appelait Ruskin.

Sa vie est remplie par ses études de peinture et de sculpture; lui-même n' était pas un artiste. Mais nature extraordinairement sensible, enthousiaste de ce qu' il voit, voyageant beaucoup, il a écrit de nombreux livres qui font encore autorité. Mystique à certains égards, les montagnes, Chamonix surtout où il séjourna à maintes reprises, l' enchantent.

En face du Cervin il écrit: « Le paysage entier semble un monde où non seulement les éléments humains, mais encore les spirituels ont péri, et l'on dirait que les derniers archanges qui ont bâti ces montagnes pour en faire leurs monuments funéraires, se sont étendus sous le soleil de l' éternel repos. » « Les montagnes sont les Cathédrales de la Terre, elles ont une paix que rien ne peut troubler. » Evidemment, de telles expressions ne sont plus guère à la mode et feront sourire ceux qui ne voient dans la montagne qu' un prétexte à vaincre les difficultés et à battre des records.

A ceux plus âgés qui se souviennent de leurs impressions d' antan, qui, des hauteurs, se sont donnés le temps d' admirer, de réfléchir, de telles paroles, malgré un certain archaïsme, trouvent le chemin de leurs cœurs.

Rambert, professeur de littérature française au Polytechnicum de Zurich, puis à Lausanne, où une mort prématurée l' enleva à sa famille, a joué un grand rôle dans notre pays. Un de ses principaux ouvrages est intitulé: « Les Alpes Suisses »; c' est une encyclopédie: la botanique, la géologie, la peinture, l' observation des mœurs, tout l' intéresse. Mais peut-être est-il mort avant cet âge où l' écrivain, se repliant sur lui-même, corrige ses œuvres, les approfondit. Quelques nouvelles valent la peine d' être relues.

Th. Gautier, avant tout poète et ne quittant guère Paris sauf pour quelques voyages, a été saisi par la vue du Cervin qu' il illustre de la manière suivante.

« Le ciel d' une sérénité glaciale avait des teintes d' acier bleui, sur le bord il était dentelé par les silhouettes sombres des montagnes formant le cercle de l' horizon. Au-dessus de ces découpures jaillissait le pic du Cervin, avec un élancement désespéré, comme s' il voulait atteindre et percer la voûte bleue. Enfin, du côté de l' orient une lueur d' or rougi colore une bande de petites nuées clapoteuses comme une mer agitée qui s' allongeait sur la crête d' une zone de montagnes lointaines. Aussitôt s' alluma sur la pointe du Cervin une légère flamme rose. » Cette description est bien celle d' un homme qui sait voir et traduire ses impressions.

Un médecin littérateur, le Dr Cazalis, connu sous le pseudonyme de Jean Lahor, athée mystique tout pénétré de la philosophie boudhiste qu' il avait spécialement étudiée, a été lui aussi transporté par ces merveilleux effets du soleil levant: « Sous la nuit fourmillante d' étoiles, sous son mystérieux et effrayant silence, un cercle illimité de montagnes ondulant comme de larges houles.

De ce sommet dans l' air froid, j' attends le lever du soleil... Une lumière vague, apparaît, grandit, envahit l' est, très loin encore. La lueur jaune s' avive de rose, monte dans le ciel, s' étend, et dans sa radiation conquérante, une à une s' effacent les étoiles.

Longtemps elle reste indécise jusqu' au moment où éclate par une progression magnifique en un final fulgurant et sublime cette symphonie de la lumière.

Des rayons jaillissent, teintant les sommets qui plongent encore par leur base dans l' ombre. La lumière croît, des rouges glorieusement triomphent dans l' horizon jaune. Et voici que sur un fond d' éblouissante splendeur, étincelant, magnifique surgit le Dieu1 )... » De tels accents sont bien aptes à montrer les impressions profondes que peut donner ce spectacle.Voici sous une forme plus moderne deux poèmes en prose que son auteur, admiratrice passionnée de la montagne, a publiés il y a quelques années 2 ).

Contemplation.

Les montagnes géantes, l' une à l' autre enchaînées, se reposent de leur travail et rêvent du soleil dont le baiser à l' aurore viendra les éveiller à l' ombre de la pente qui s' élève derrière nous. Nous attendons que la lune donne sa lumière. Elle dessine le contour des hauts sommets dans le ciel où s' allument de rares étoiles et revêt d' une lueur diaphane la blancheur des glaciers que voile la nuit enveloppante.

Dépouillé de son manteau de neige par les chaleurs persistantes de l' été, le Cervin dresse dans une majestueuse nudité son immuable pyramide.

Vieillard robuste, une lassitude paraît le pénétrer. Debout dans une attitude confiante, il fait accueil au soir et pense au drame de sa vie qui compte les siècles ainsi que l' homme fragile compte les années. Comme les grands vaincus, il demeure vainqueur par la persévérance et la volonté.

Il écoute la voix du torrent qu' a gonflé la chaleur du jour. Elle se fait entendre distincte dans le silence et des profondeurs bleues monte jusqu' à nous. Sauvage, monotone, elle est plus profonde par instants et plus impérieuse...

Clarté.

Autour de moi dans l' espace libre, tout est paix et beauté. Pas une figure humaine sur le pâturage où l' herbe rase et sèche est dorée par le soleil. Plus bas le long de la pente abrupte, les pins aroles montant persévérants. Leurs grands bras noueux sont levés vers la Clarté, comme en un geste d' im, et leur verdure sombre paraît immuable ainsi que la montagne vers le sommet de laquelle tend leur effort. Quelques-uns en avant de leurs frères, courbés par le labeur de la marche ascendante, vont péniblement.

Vieillards pleins de vigueur, sous les morsures des intempéries, ils sont le symbole de l' endurance et de la foi qui soutient leur vie fruste et simple...

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