La nuit des Quatre-Temps.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Lilyane Melly-Antille, Zinal

Le vent souffle ce soir. L' entendez hurler à travers les sapins? Il s' est levé tout juste au moment où s' éteignait le ciel et où la terre semble se faner, juste au moment où tout d' un coup il fait plus froid.

Je l' ai bien senti, moi, je l' attendais. Tous les ans c' est pareil, tous les ans, à cette date, nous avons rendez-vous.

Cette date ne vous dit rien?

Oui, bien sûr, vous êtes des vivants, les vivants ne s' arrêtent jamais longtemps sur les calendriers, les vivants ont peur du temps qui passe. C' est bizarre, d' ailleurs, cette angoisse devant le temps. Je me souviens de l' avoir éprouvée, moi aussi, auparavant. Plus maintenant. Quelle importance?

Vous ignorez, sans doute, que nous entrons ce soir, dans la nuit des Quatre-Temps et que cette nuit nous appartient, à nous, les trépassés.

Le vent, notre allié, a remise chez eux les gens et les bêtes, qui sentent, d' ailleurs, que cette nuit n' est pas pareille aux autres. Ils sentent quelque chose dans l' air qu' ils ne peuvent définir et qui les oppresse un peu. Ils n' auront pas envie de sortir, ce soir. Les gens vont se serrer autour du vieux fourneau de pierre ollaire où cuisent doucement les grosses pommes dans un ronronnement juteux et chaud.

Ils vom parler, très peu et à voix basse, et les hommes, aux yeux de porcelaine figée, tireront longtemps sur leur grosse pipe familière. Puis, certains se glisseront au fond de leur lit, mais ils ne dormiront pas! Ils passeront la nuit, les yeux fixes sur la vieille poutre du plafond, à suivre, sans les voir, les signes anciens, les maximes latines creusées au couteau, dans le vieux bois sombre et chaud. D' autres veilleront toute la nuit aux frontières de deux mondes: le leur et l' autre... à attendre ils ne savent quoi...

Qu' ils se rassurent! je n' entrerai pas ce soir. Je suis allé jusqu' à l' étable, tout à l' heure, comme pour le plaisir, pour retrouver l' odeur familière, et les bêtes n' ont pas eu peur. « Victoire » a tourné la tête vers moi et a tire sur sa chaîne comme pour me suivre. Les bêtes vivent dans un monde aux dimensions différentes du nôtre: elles n' ont pas tout à fait les mêmes peines ni les mêmes peurs que nous les gens. Oh! je n' ai jamais eu envie d' ef frayer les vivants; je veux seulement retrouver, pour quelques heures, ma vie d' autrefois, lorsque j' étais de l' autre côté de la barrière.

J' ai rendez-vous, chaque année, depuis quinze ans, avec mon passé et, chaque fois, je peux revivre, au choix, un jour de ce passé.

Ce soir, cela fait quinze ans que je reviens d' un monde que vous ne comprendriez pas si je vous l' expliquais.

Quinze ans déjà!

Dieu! que je suis fatigue! mais c' est fini, c' est décidé: ce soir est mon dernier soir, je ne reviendrai plus!

Voilà pourquoi j' ai choisi de revivre mon dernier jour sur la terre. Revivre sa mort, n' est pas mourir inéluctablement?

Oh! ne craignez rien, ça ne sera pas triste! Voyez-vous, si j' avais pu choisir, c' est exactement ce jour-là que j' aurais voulu mourir!

Nous sommes le 20 octobre 1958. Il est 3 heures du matin. Je viens d' ouvrir les yeux. Je n' ai jamais eu besoin de réveille-matin. Les gens qui vivent très près de la nature sont comme ça. Ils décident: demain, je me lève à 3 heures. Et voilà, à l' heure pile, on ouvre les yeux. Ça ne s' explique pas!

Je quitte en frissonnant la douce tiédeur du lit. J' aime la morsure du matin sur ma peau. Tout mon sang, engourdi par la chaleur de la nuit, se cabre un instant dans mes veines, puis il se remet à couler vite et fort.

Devant ma fenêtre ouverte, je respire à fond, et l' air pur et froid me coule jusqu' au cœur et me lave les yeux. Je reste là, les bras ouverts, à vouloir capter en moi les forces vives de ce matin tout jeune.

Et la vie vient à moi, avec le glapissement pointu d' un renard, là-bas, dans la futaie. Plus près, dans le fourré de vernes, près de la fontaine, un jeune lièvre vagit comme pleure un enfant et, dans la grange, sur la plus haute poutre, le vieux hibou aux yeux d' or liquide, hulule une dernière fois avant le jour.

J' aime tant cette heure où ça n' est plus vraiment la nuit et pas encore véritablement le jour! C' est une heure hors du temps, une heure mystérieuse, toute chargée de vie étrange et neuve.

De ma fenêtre, j' étudie le ciel, les étoiles, le vent qui passe. Les étoiles m' impressionnent toujours, avec leur clarté minérale, presque inhumaine à force d' être lointaine. Un lambeau de brume bleuté se déchire, à la cime épineuse des sapins. Une lune de cuivre roule allègrement vers l' autre bout du ciel, à la recherche de la nuit.

Aujourd'hui, le temps sera beau.

A l' étable, « Dragonne » frotte ses cornes effilées sur le bois de la crèche: elle aussi s' impatiente, elle n' aime pas être enfermée.

Ah! l' odeur de la liberté! comme elle sent fort, au bord de la nuit! Elle m' appelle et, chaque fois, c' est pareil, je me laisse entraîner par elle...

Allons, la nuit pâlit, il faut se dépêcher.

J' entre dans la cuisine tiède encore d' hier soir. Une vague odeur d' étable flotte dans l' air, une odeur familière et rassurante. Dans le vieux fourneau tout noir, quelques braises rougeoient encore sous les cendres épaisses. Je les attire, j' y jette une ou deux brindilles de mélèze bien sèches et bientôt, une petite flamme bleue les lèche avidement, avec des sautillements de danseuse.

Je réchauffe mon café dans la vieille casserole de cuivre de grand-mère, celle des confitures. Maintenant, on ne fait plus les confitures, c' est bien dommage! Dans le grand seau de laiton, je puise six grosses louches d' eau, cela me suffit pour ma toilette du matin. A midi, j' aurai toute l' eau du torrent pour me laver, je n' aurai pas à compter. L' eau ruisselle sur mon visage, elle emporte avec elle les derniers lambeaux de sommeil qui me restaient au coin des yeux.

Jem' habille rapidement.Toutàcouple temps me presse. Les carreaux de la cuisine blanchissent déjà.

J' avale mon café brillant, avec une tombée d' eau, debout devant le fourneau. Le sac de montagne m' attend, tout prêt, au coin de la cuisine. Je le prépare toujours la veille pour être sûr de ne rien oublier. Je passe les lanières de cuir sur mes épaules, je saisis mon bâton et je sors dans le froid clair du matin.

Tout là-haut, sur le dos des montagnes, une ligne plus pâle sépare le ciel de la terre, et les étoiles se fanent étrangement.

Il est grand temps de partir.

Oh! je ne vais pas entreprendre une grande course, non, j' ai seulement envie d' aller pour quelques jours, courir la montagne, en solitaire, retrouver cet équilibre qui m' échappe lorsque je reste trop longtemps en bas...

Le sentier se faufile devant moi, tout couvert d' herbe rase et d' aiguilles de sapins. Je grimpe à travers les prés jaunis de l' arrière, qu' au bisse. Je m' arrête toujours un instant au bord de l' eau.

J' aime voir mon mayen au fond du pré, tout près de la forêt. Il semble se blottir contre elle et, de fait, elle le protège bien, lorsque le fœhn, ce vent fou, dégringole du col pour se ruer dans la vallée. Les sapins pleurent alors, mais ma maison le sent à peine. Seule la fumée bleue de sa cheminée se noie dans la fontaine au lieu de grimper dans les branches des arbres. J' aime à le voir dans cette clarté diffuse de demi-jour, avec son vieux toit de bardeaux moussus, et ses poutres couleur de pain trop cuit, avec son petit bassin de bois, comme une plaque d' argent, posée dans le vert passé du pré.

Je marche un moment au bord de l' eau. Elle chante, tout heureuse de m' accompagner un bout de chemin: elle roucoule entre les fougères humides, elle renâcle un peu sur les galets sombres, elle caresse le sable vert du fond, me cligne de l' œil dans un éclat de soleil.

Le sentier maintenant tourne carrément vers le haut. Je me glisse avec lui sous les branches souples des sapins. Les mélèzes, transformés en torches, flambent dans le petit jour. Cache dans les hautes branches, un geai fase à en perdre haleine, et l' ombre noire d' un ultime écureuil saute d' un arbre à l' autre.

Le jour est là, maintenant. Il se faufile jusqu' à moi par les trouées des sapins. Un jour clair et jeune qui m' éclabousse la figure et laisse dans mes yeux une flaque de joie. Et cette joie toute neuve me glisse jusqu' au cœur comme un rayon de miel sauvage. Je respire fort et l' air piquant me coule dans la gorge comme un vin capiteux. La tête me tourne!

Dieu! que la nature est belle et qu' il fait bon marcher dans ce silence frais et vert qui remplit le ciel! Depuis un moment je marche dans les pâturages d' herbe courte et drue. Les dernières petites fleurs me sourient au passage, les robustes, celles qui bravent les premiers gels, celles qu' on ne connaît pas ou que l'on connaît mal, parce qu' elles fleurissent trop tard et parce qu' elles n' ont pas les couleurs délirantes de l' été. Mais ce qu' elles ont, elles le donnent de toutes leurs forces, de tout leur petit cœur de fleur, et moi, je les aime, ces fleurs de l' arrière, ces derniers sourires de l' automne, ces fleurs oubliées! J' ai l' impression qu' elles n' ont fleuri rien que pour moi, et cela me rend infiniment heureux.

Je lève les yeux, la montagne est là, elle se dresse devant moi. Je l' ai toujours considérée un peu comme une déesse. Elle me donne toujours la même impression de ma petitesse. J' en ai chaque fois les larmes aux yeux et mon cœur cogne dur entre mes côtes. Un jour, je l' ai gravie, oui, une sorte de rage m' a pris, je l' ai empoignée à bras-le-corps, je me suis battu avec elle, pied à pied, et je l' ai vaincue. Ou plutôt, j' ai cru l' avoir vaincue, parce que, quand je l' ai regardée, d' en bas, elle n' avait pas l' air plus apprivoisée. Avec ses arêtes dures, enfoncées dans le bleu du ciel, elle semblait plus haute et plus fière que jamais et je croyais l' entendre: « Pauvre petit homme, si plein d' or, tu es arrive au sommet, et pour cela tu crois m' avoir vaincue! » Et c' était si vrai, cela, que d' un coup toute ma fierté, toute ma joie étaient tombées. Je crois bien que je ne me suis jamais senti aussi seul de ma vie, aussi misérable Par la suite, je l' ai gravie à plusieurs reprises et chaque fois, c' était comme un défi. Je crois bien avoir fait tous les sommets de par ici: ils ont l' air inaccessibles, mais je connais bien chaque défaut de leur cuirasse de pierre, la prise invisible, la corniche qui paraît impraticable, la fissure dans laquelle je glisse mon pied. Quelquefois, j' ai l' im que je pourrais grimper les yeux fermés. Mais, avec elle, ma déesse, c' est autre chose! Chaque fois me semble être la première et, chose bizarre, je n' y ai jamais conduit personne. Pourtant, j' aime bien avoir quelqu'un avec moi pour faire un sommet. Mais là, non! Seul, j' ai besoin d' être seul avec elle. La présence d' un tiers me semblerait insupportable. D' ailleurs, si quelqu'un m' accompagnait, il me prendrait sûrement pour un fou, parce que, tout au long de l' ascension, je lui parle, à ma montagne, je lui parle comme à une femme difficile que l'on vent conquérir ou comme à un cheval rétif qu' il faut calmer pour ne pas être désarçonné. Il m' arrive même de l' in, dans les passages dangereux.

Qui pourrait le comprendre?

Elle, oui, elle, je crois qu' elle me comprend. Je la sens vivre sous mes pieds, sous mes doigts et, voyez-vous, si elle répondait à mes insultes, je crois bien que je n' en serais même pas surpris...

Me voilà dans le pierrier! C' est bizarre, mais c' est toujours ici que j' aboutis, alors que mon but est tout autre. Oui, c' est étonnant! Qu' est qui m' attire si fortement vers cette montagne? J' ai essayé de le savoir; j' ai d' abord pensé que, vaincue, elle aurait eu pour mois moins d' attrait. Et, en effet, pendant quelque temps, je n' ai plus été préoccupé par elle. Pendant quelques semaines, elle a fait partie du décor, sans relief particulier. Je la regardais sans la voir, et puis, brusquement, un matin, il n' y eut plus qu' elle: elle remplissait mes yeux jusqu' au bord, plus rien n' existait autour d' elle... et l' obsession reprit. Elle ne m' a plus quitté. J' ai contemplé sans relâche cette montagne pour essayer de déceler, quelque part, sur sa face dure, parsemée d' éclats de neige, ce qui m' obsède à ce point... et peut-être que, lorsque je l' aurai trouvé, elle reprendra dans ma vie, ses dimensions réelles. Mais peut-être, alors, le regretterai-je? Allez savoir!

Et me revoilà en train de grimper!

Jegrimpejegrimpeavec, en moi, une rage froide qui bouillonne; je grimpe, les dents serrées, le corps noué par cette colère qui s' irradie jusque dans mes muscles et qui me fait mal physiquement.

Mais peu à peu, la tempête se calme, une grande paix m' enveloppe: mes yeux reprennent 1,8 leur couleur humaine et je recommence à sentir mes doigts au bout de mes mains. Je monte! Une allégresse incroyable déborde de mon cœur! Je lève les yeux, le sommet semble proche, mais les distances sont faussées dans la montagne. Je monte! Il me semble qu' aujourd tout est tellement facile, je ne me suis jamais senti aussi « en forme »! Je suis léger, très léger. C' est aujourd'hui que je vais gagner! Je le sens! Je grimpe dans un état second qui me donne des ailes...

Et, brusquement, il y eut ce cri!

Qui donc a poussé ce cri qui fait exploser le silence en éclats de pierres?

Qui donc a pousse ce cri inhumain qui fait basculer la montagne dans le ciel?

Moi? Est-ce réellement moi? Ce n' est pas possible!

Tous les sommets se bousculent dans mes yeux, se heurtent dans ma tête avec un bruit immense qui remplit peu à peu le vide glacé, creusé en moi. Et je deviens moi-même un bruit qui tombe et rebondit de paroi en rocher. La terre entière n' est plus qu' un cri retentissant à travers le silence sidéral et s' amplifiant jusqu' à la folie, jusqu' à la mort.

Le ciel et la terre roulent ensemble dans le vide, et je suis la terre et je suis le ciel et je tourne avec eux dans une ronde sans fin...

Puis tout éclate dans ma tête, en une gerbe de pierres et de feux.

Silence et vide!

On a ramené mon corps dans la vallée et on l' a enterré dans le petit cimetière aux herbes folles, que j' aimais tant, sous le sorbier feuillu, tout plein de moineaux piaillants.

Voilà, maintenant, tout est bien fini. Je vais m' en aller pour toujours et je n' aurai jamais plus envie de revenir.

Dormez, vivants!

L' aube approche, la nuit des morts est ter-minée1.

1 L' auteur de ce texte s' est inspiré d' une ancienne légende du Val d' Anniviers qui raconte que, une certaine nuit d' au, les morts reviennent hanter les lieux on ils ont vécu et qu' ils repartent, au matin, vers les glaciers, leur domaine.

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