La querelle des anciens et des modernes

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par E. Rime.

Dans le genre badin...

Pour l' alpiniste d' autrefois — Rions-en, nous autres modernes — Les montagnes les plus paternes Etaient des séjours pleins d' effroi, De mystère... et de balivernes.

Tous les pics étaient sourcilleux,

Tous les abîmes insondables,

Tous les sommets touchaient aux cieux

Et tous les trous plongeaient au diable...

On ne croyait point arpenter Un sentier sage et sans malice: Dès qu' on se mettait à monter, C' était « gravir des précipices ».

On ne pensait point, sous ses pas, Fouler un névé débonnaire: « On affrontait mille trépas Parmi les horreurs des glacières. »

Arrivait-il d' apercevoir Sur sa route un fragment de roche? On rebroussait, de peur d' avoir A sortir les mains de ses poches.

Pour un faux pas, c' était la mort, Pour un regard, l' affreux vertige, Et si l'on parlait un peu fort, L' avalanche, nouveau prodige 1

Et pour ne point s' estropier, Ces gens-là devaient, je suppose, Marcher sur la pointe des pieds, Les yeux fermés et bouche close...

Mais que diable allaient-ils quêter Dans ces lieux remplis d' épouvante? Quel profit, quelle volupté Neuve, poétique ou savante?

L' un cherchait des fleurs, des cailloux; Pour l' autre, il s' agissait d' émettre Selon quelle règle l' eau bout D' après l' état du baromètre;

Beaucoup s' en venaient aérer Un morne ennui dans les abîmes, Ou bien leur cœur désespéré Et tout épris d' horreurs sublimes;

Mais tous, à peine revenus

Sains et saufs d' entre ces fantasmes,

Dans des cantiques ingénus

Ils épanchaient leurs enthousiasmes,

Tandis que les dévotieux — 0, plaisante littératureS' en allaient avec sérieux Dresser un temple à la nature!

Dieu soit loué, nous n' avons plus Ces sornettes dans la cervelle: Les mystères sont résolus, Et nous en tenons les ficelles.

Les respects, les étonnements, Les terreurs sont passés de mode, L' horrible est devenu charmant, L' impossible s' est fait commode;

Tout marche enfin d' un tel essor Que les enfants à la mamelle Auront peine à trouver encor Des montagnes à leur échelle.

Adieu, touristes démodés!

Adieu, siècle mythologique I

Ceux d' aujourd se sont guindés

Plus haut que vos monts horrifiques;

Avec ces vieux monstres domptés Le plus lâche et le plus timide A des familiarités Que n' osaient pas vos intrépides:

On se moque de leurs courroux, On rit de leurs dents émoussées, Autant qu' on s' amuse de vous Et de vos terreurs insensées;

Et quand les hommes tout petits Vocifèrent et gesticulent, Ce sont les glaciers qui reculent Et l' abîme qui s' aplatit Devant leur gloire majuscule!...

Dans le genre sévère...

Ils allaient autrefois, craintifs et malhabiles, Ayant peine à quitter leur être citadin, Demander on ne sait quel plaisir incertain Au monde exagéré des montagnes hostiles.

Sous leurs yeux effarés, les mirages fertiles Multipliaient l' obstacle et les périls soudains, Mais leurs âmes savaient, ignorant nos dédains, Des adorations naïves et faciles;

Et parfois, quand le temps émoussait leurs terreurs, Ils trouvaient, au-delà des premières erreurs, La splendeur véritable et nouvelle des choses...

Mais nous avons voulu découvrir mieux encor, Et l' Alpe est devenue un complaisant décor Que notre orgueil remplit de son apothéose...

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