La Ruinette vue du Creux du Van

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 4 illustrations ( 35-38Par R. Zellweger

Rétrospective d' une course de Pâques Cabane Perrenoud \ le 4 janvier 1953.

L' idée de monter au Crêt Teni pour y composer, au cœur de l' hiver, un récit de course de Pâques pourrait paraître extravagant ou ridicule. Je vous prie donc de croire qu' en prenant ce matin le tram de Boudry pour gagner le Chasseron en passant par le Creux du Van, mon intention, même inavouée, n' était nullement de me livrer sur ces hauteurs à des exercices de composition littéraire, d' y rechercher des effets de style. Au contraire, aussitôt dépassé l' asile de Pontareuse, je n' étais plus attentif qu' aux dérobades du sentier que bientôt d' ailleurs je perdis définitivement dans le dédale des fameux chemins dits de « dévestiture », qu' aux charmes trop libéralement vantés des sous-bois enneigés à souhait, sournois cependant et agaçant le skieur pressé de rejoindre les clairières et plateaux plus propices. Dans la région de la Grande Ecoeurne la partie semblait gagnée, mais un autre problème se pose alors, celui de ne pas perdre le nord dans le brouillard qui enveloppe les crêtes. C' était l' occasion d' apprécier avec humilité le confort rassurant des losanges jaunes tout givrés que docilement je suivis du Signal de Lessy au Pré au Favre, du Pré au Favre à la Grand' Vy et de là au Croza de l' Eau. Que ces lieux sont inhospitaliers! pour rien au monde on ne s' y arrêterait. D' ailleurs il ne s' agit pas de cela; en terrain désormais plus familier, mon cheminement sera facile sinon de tout repos, car la bise que depuis longtemps j' entendais rager au-dessus de moi veut maintenant se faire connaître. J' essaie de couper au plus court, mais sur la crête elle souffle en tempête, m' aveugle et, sur le plateau, aura tôt fait de me dérouter de mon chemin. Sac à terre! les gants entre les genoux, j' ar les peaux; carte et boussole restent où elles sont, le moment est trop affolant! En vain je gratte les lunettes opaques comme du verre dépoli et me retourne pour m' orienter, peines perdues. La bise féroce, impitoyable et dense comme un mur m' impose la direction, me pousse, me précipite vers La Baronne, havre de grâce. Cette brave Baronne, ferme bonasse du haut Jura « ouverte tous les dimanches, même en hiver », était, ce jour-là, fermée et hostile comme tout ce que j' ai rencontré jusqu' ici. Courage donc, et en avant pour la cabane toute proche. Le trajet est très court, mais follement exposé. Surtout pas d' erreur maintenant. Voici, bravo!, les petits sapins, et voici - chancele muret conducteur. Il reste les trois cents mètres de plateau raboté. De toutes mes forces j' appuie à gauche pour ne pas être déporté. Je regagne sur le gazon ce qu' à chaque pas je concède sur la glace. Les cheminées pointent, j' y suis, il était temps!

J' atteignis le refuge au moment où les derniers visiteurs des fêtes de l' An s' apprêtaient à le quitter pour descendre sur Provence. Devant la perspective de passer la soirée en ermite frileux j' hésite d' abord un instant, puis je reste; j' ai mon idée! Pour rédiger en marmotte consciencieuse mes souvenirs de la Longue Nuit, je disposerai, en guise de « tablettes » d' un paquet de formules oblongues de chèques postaux. En route donc pour le Val de Bagnes.

LE TOUR DE LA RUINETTE EN QUATRE JOURS. Je n' aime pas fixer à l' avance le but précis d' une course de Pâques. Comment connaître en décembre les conditions du mois d' avril, les goûts de l' équipe des fidèles et les besoins du jour de la trésorerie familiale? Conciliant toutes ces exigences, nous avions fini par 1 Cabane privée de la section Neuchâteloise, située au Creux du Van au lieu dit Crêt Teni, à 1422 m.

Die Alpen - 1953 - Les Alpes8 nous entendre; franchissant de nuit le pas de nos portes - le passage-clé de bien des courses - nous retrouvons enfin, au jour dit, sur le chemin de Chanrion. Le temps est clair, la Ruinette visible. Saluts au gardien à Lourtier, saluts aux collègues montant à Panossière, saluts à Fionnay aux mânes du Grand Farinet, saluts aussi, mais un peu attristés, à la chapelle de Mauvoisin. Et dès la sortie du tunnel, la haute vallée de Bagnes, toute sonore en été des cascades innombrables, nous salue à sa façon par des coups de canon d' avalanches de glace: garde-toi à gauche, garde-toi à droite! il est midi, la course enfin a commence et une halte s' impose.

« Mauvoisin est un endroit très dangereux », lit-on dans le guide 1, et quoique la galerie souterraine ait transformé les lieux, cette montée en cabane, jalonnée sur la carte d' une vingtaine de flèches rouges, nous donna à Neuchâtel matière à réfléchir. Sur place, la consistance de la neige fait tomber notre appréhension. L' itinéraire, deux ou trois couloirs exceptés, n' a rien d' inquiétant. Allons-y tranquillement. Mais une fois en route, la fièvre nous saisit; quand on a vraiment soif, on vide son verre d' un trait: nous montons au refuge bien plus vite qu' il ne faut.

Le lendemain matin, le temps est bouché et nous sommes hésitants. Les uns craignant le vent sur les arêtes, les autres l' inconfort de certaine cabane italienne, nous décidons de continuer notre marche de la veille, plein sud, vers Crête Sèche. Du sommet du Mont Gelé nous tournons sans regret nos regards vers la Ruinette qui montre toujours de profil sa silhouette de machine à vapeur. Paysage sévère, gris blanc et noir. Du haut de notre point de vue fort exigu et venté nous l' apprécions très globalement pour nous lancer presque aussitôt sur la tôle ondulée du Glacier de Faudery qui se déroule vers l' Italie comme une immense écharpe. Au bout de dix minutes nos tibias n' en peuvent plus, et la halte de la journée a lieu vers midi au pied de la sombre muraille des sommets du Morion. Si jamais on écrit la « Psychologie du Ski Alpin », un chapitre essentiel devrait y traiter des haltes. Je n' entends pas par là, bien sûr, la quarantaine énervante vécue parfois en cabane, mais la fascination du quart d' heure d' escale au milieu d' une grande journée de course mémorable. Récif d' immobilité frémissante au milieu d' un océan de mouvement, oasis du souvenir dans le désert d' oubli des longues marches, dans I' année d' un voyage les relais sont les vacances: journées de solstice, où le sentiment de vie vécue prête à !Instant la durée. Ainsi, il arrive qu' au cours d' une interminable descente le premier s' arrête sur la rive du glacier et, s' adossant contre un bloc, il se retourne en y posant son sac. Points noirs sur la toile blanche, le dernier presque imperceptible, les copains filent vers l' îlot de paix en virant et en louvoyant, puis courant droit au lieu de refuge. Les rites de l' intermède, garantis par nos habitudes et l' unité d' intention, s' accomplissent alors dans un calme parfait et le joyeux silence de l' unanimité. Au mot de Whymper au Cervin, prononcé à I' heure du triomphe 2, je préfère celui-ci; il faut le citer tout bas: « Rarely, rarely, contest thou, Spirit of Delight l3 » - Le moment venu, nous quittons à tour de rôle cet endroit enchanté; nos ombres se remettent à bondir autour de nous, par moment, sur des plaques de cristal foncé, il nous semble apercevoir nos propres fantômes attachés à nos pieds, la falaise noire à notre gauche rehausse le crissement des carres: nous descendons en Italie dans un vacarme de sarabande.

Vingt-quatre heures plus tard nous levons les yeux vers la Ruinette depuis le bord du palier supérieur du Glacier de Breney. Il ne reste des brumes de la veille qu' un panache de fumée s' échappant par le sommet dans le ciel bleu et de son faîte horizontal la vaste 1 M. Kurz, Guide du skieur dans les Alpes valaisannes, vol. I, page 66, edit. 1939.

« Une heure débordante de vie glorieuse. » P. B. Shelley, Song: « Rarement, rarement tu parais, Esprit de Félicité ».

voilure blanche légèrement gonflée descend vers nous sans aucun pli. Pendant les heures de la matinée nous avions observé, émerveillés et navrés à la fois, le rapide changement du ciel. Engagés trop tôt dans les pentes de poudre moelleuse du passage des Portons, nous montions vers la Petite Lire en même temps que les brouillards bleus. Au col, le décor est changé; le conte d' hiver - Blanche de neige et Rose de rose - est terminé, et nous assistons, impuissants, au triomphe du soleil. Nous avons gâché notre chance, mais il nous reste le plaisir d' une montée tranquille jusqu' au Pigne et puis, à l' heure idéale, celui d' une descente prudente tout d' abord, mais bientôt régulière, rapide et de plus en plus folle jusqu' à la cabane des Dix. Donc rien ne presse, rien ne rappellera aujourd'hui la longue fin d' étape d' hier avec sa double remontée depuis les derniers arolles d' Italie jusqu' au Col de Fenêtre et enfin jusqu' à Chanrion. Prolongeons donc la sieste, nous avons encore devant nous toutes les belles heures d' une après-midi de printemps.

La journée suivante ne fut guère moins parfaite, et à midi, du sommet de la Rosa Blanche, nous recherchons une fois de plus la Ruinette qu' on devine maintenant bien au sud derrière le Mont Pleureur. Le temps est calme; il ne fait pas froid et certes le panorama en vaut la peine: de l' est à l' ouest, en passant par le midi, se lèvent et pointent les sommets familiers qu' on salue par leurs prénoms, mais entre eux s' étendent par vagues, ondoient à perte de vue, des plages de neige que pendant tout l' hiver nulle trace ne sillonne jamais. Il n' en est pas de même au nord: le Grand Désert fourmille de monde; plus près de nous, dans la brèche, à nos pieds, la foule des jours de fête se presse comme à la station d' arrivée des télésièges. Nous avons subi ses encouragements dès la dernière montée du Glacier de Prafleuri; à présent plus d' un touriste pousse le zèle jusqu' à nous rendre visite sur notre belvédère. « Bonjour! Il y a de la place pour tout le monde! » Mais tournons encore nos regards vers le soleil, le paysage d' or et d' argent, le royaume parcouru en ces trois jours de vacances, car tout à l' heure la marée descendante nous emportera au loin; nous aurons bouclé la boucle: la fête touche à sa fin. Et, sur le chemin du retour, nous retrouverons à la cabane du Mont Fort la cohue pire que jamais, un gardien sur les dents, l' horreur et l' insolence des grosses lunettes d' écaille. Puis ce seront, hélas, les stations successives de notre déchéance: les autobus pris d' assaut, la descente en enfer!

« Genug ist nicht genug », un sursis intervient. Nous touchons barre à Lourtier et remontons le soir même à la cabane Brunet, nous partager, à deux, le sympathique refuge et terminer le lendemain la course au Mont Rogneux. Journée sereine de solitude et d' en idéale. Au retour du sommet, bien avant de nous envoler dans les superbes pentes au nord, nous faisons notre halte sur quelque grand rocher verdâtre, plat et confortable. Au bien-être de l' heure s' ajoute le bonheur très particulier d' avoir achevé I' ouvrage en beauté et par une réussite. Nous fêtons l' événement par une boîte d' ananas et puis, la pipe au bec, adossés à nos sacs, reparcourons encore ces quatre belles étapes: les glaciers du Mont Gelé austères et figés comme leur maître, l' immensité des champs de poudreuse drapant le Pigne majestueux, la Rosa Blanche dont le nom poétique dépeint bien la double face et le Mont Rogneux débonnaire, solide pierre d' angle du quadrilatère. Nos souvenirs en font le tour, et fixant le lieu géométrique, l' objet de nos vœux concentrés, les diagonales de désirs se croisent sur la Ruinette. Mais nous la contemplons maintenant sans orgueil et sans dépit, un sentiment de gratitude nous remplissant tout entiers. C' est aussi sans regrets que nos yeux se dirigent vers l' ardente promesse d' été des pentes vertes de Sarreyer, vers la brume argentée des vallées et que nos pensées pressentent la vague mélancolie de printemps dans les plaines. Bientôt, nos traces de plus en plus profondes dans la neige lourde et pourrie se perdront dans les gazons gris. A la première fontaine les skis seront lavés et rentreront tout ruisselants dans Verségère, premier village. N' abrégeons pas les instants ultimes de vision et de rêve.

Au Creux du Van la tempête lentement se calme et je vais tâcher de dormir. Je ferai peut-être un « rêve de pierre », retrouverai-je la Ruinette encore?

« Ailleurs, bien loin d' ici! trop tard! jamais peut-être !»

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