La vaisselle brisée

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par S.W. Poget

Dans chaque alpage il est une partie de terrain réservée à la récolte du foin.

Celle de Seron se trouvait à peu près à mi-chemin entre les deux chalets de Seron et de la Molaire, sur les pentes des Arpilles, au-dessus d' un petit banc de rocher surmonté d' un vieux sapin barbu, unique survivant des forêts d' autrefois.

Non loin de là se trouvait la région des « meules » où, en forme de gigantesques nids de guêpes, l'on entassait autour d' une perche centrale le précieux foin de la saison. L' hiver venu, on montait le chercher en longs convois de traîneaux qui stationnaient dans la vallée, les hommes le dévalant en trains de « filars » des meules jusqu' au bas de la pente sur une piste préparée à l' avance dans la couche profonde de la neige.

Les filles aînées de M. Lenoir - les fils étant occupés aux travaux du chalet - accompagnées d' un ou deux domestiques, passaient là-haut toute la journée à faner, partant tôt le matin après déjeuner et ne rentrant que pour le repas du soir.

Lorsqu' en fanant, le bas une fois récolté on était parvenu à la partie supérieure de la pente, on organisait parfois des trains de filars pour descendre le foin jusqu' à l' emplace des meules. Reliant les uns aux autres quatre ou cinq filars, un homme se plaçait devant, remplaçant la locomotive. Il devait d' abord non sans peine ébranler et tirer à lui cette lourde charge; mais bientôt, la forte pente aidant, le convoi se mettait à glisser, l' homme courant devant; puis, la vitesse augmentant, il sautait sur le filar de tête, le train poursuivant seul son voyage sur la piste déjà formée. Une ou deux fois l'on m' avait permis de m' agripper sur le filar de queue, sur lequel j' avais pu faire en plein été une sorte de partie de bob jugée splendide.

Quand j' étais en séjour au chalet, il m' arrivait de porter les « quatre heures » à la compagnie. De là j' aimais à gravir les pentes jusqu' à l' arête faîtière dont l' extrémité, dominant Seron et appelée le Rocher à l' Ours, dissimulait par ci par là des edelweiss et du dzenépi.

En me sentant là-haut, les demoiselles Lenoir n' étaient jamais tranquilles. Aussi au départ Louise, l' aînée, me faisait-elle de pressantes recommandations.

« Vous n' oublierez pas que nous sommes ici, Samuel! n' est pas? Vous ne soulevez pas de pierres. Vous me promettez. » L' enfant promettait tout, bien résolu, à ce moment, à tenir ses promesses.

A mesure que l'on s' élevait la vue augmentait en étendue et en beauté. Par delà l' abrupte Gummfluh, l' arête du Grand Meiel, la bosse de Clées, l' audacieuse Cape au Moine et la Tornette piquée de nombreuses taches de neige, on voyait peu à peu émerger puis grandir les sommets blancs de la chaîne bernoise et surtout, plus rapproché, le beau massif des Diablerets-Oldenhorn, ses parois grises, ses grands névés et ses glaciers. Belle vue, flore colorée, air frais et pur, sa voie à découvrir dans les rochers, totale indépendance, c' était le charme de la montagne qui grisait le jeune grimpeur.

Mais il y avait aussi, là-haut, autre chose qui s' imposait à lui, excitant toute son envie: ces pentes, longues et raides, sur lesquelles il eût été si désirable de voir rouler des cailloux qui, précisément sur ce faîte, gisaient en abondance...

Sur les pentes herbeuses il n' en était pas question. Celles-là, il les éliminait d' office, ayant appris à en comprendre la valeur et n' ayant nul désir d' y répandre des pierres. En outre et avant tout, c' était là au bas que l' équipe travaillait et il avait assez d' honnêteté et de respect d' autrui pour écarter d' emblée la tentation. Mais, un peu plus loin, se creusait un large et profond ravin, terrain inculte, mélange de terre et de pierres où il lui semblait qu' il pourrait sans scrupules se livrer au jeu passionnant des cailloux.

Là, sur ce terrain inutile séparé des pentes verdoyantes par la large coupure du ravin, il n' y aurait, se disait-il, aucun risque quelconque et ces lieux échappaient de toute évidence à l' emprise de la promesse. S' ils le voyaient, là, ils l' autoriseraient sûrement à y pratiquer son sport favori.

La conscience ainsi tranquillisée, il avait commencé par libérer une petite pierre à titre d' essai, pierre qui, en effet, avait docilement suivi le fond du ravin. Une deuxième lui avait succédé, puis une troisième, un peu plus grosse, toujours avec le même succès.

L' expérience étant concluante, on pouvait y aller sans arrière-pensée. C' était bien ce qu' il avait prévu. Tout risque était banni: il pouvait sans scrupule se livrer au jeu qu' il chérissait.

Il le semblait du moins.

Oui, mais dans toute entreprise il est un élément avec lequel il faut compter et que trop souvent on néglige: l' imprévu. Une autre vertu désirable est de savoir rester dans les limites d' un juste milieu, sans dépasser la mesure. Les anciens le savaient déjà qui parlaient de la « médiocritas », la taxant d'«aurea ». Que de fois l'on se serait trouvé mieux de n' avoir pas exagéré, de s' être contenté de Tassez sans pousser jusqu' au trop! Mais ce sont là réflexions et qualités d' adultes, dépassant l' entendement d' un enfant de treize ans.

Après une dégringolade générale effectuée sans le moindre accroc, avisant une pierre plus volumineuse à demi enfouie dans le sol, je m' approche, la dégage, l' ébranlé avec peine et la fais basculer.

Oscillant quelque peu au départ, elle trouve rapidement sa voie. La voici lancée. Comme elle file! Dans une trajectoire impeccable, sautant en bonds proportionnés à son poids, irrésistiblement elle s' élance avec une rapidité impressionnante. Oh! quel saut!... Il est si haut que je commence à trembler. Pourvu qu' elle n' aille pas sortir du ravin!... Elle est trop grosse, vraiment; aurais-je dépassé la mesure?... Non, sa trajectoire s' incurve dans la bonne direction. Quel bonheur!

Mais en retombant à terre, elle frappe juste sur une dalle. Le choc est si violent qu' elle se brise et qu' un éclat, lancé de travers, est projeté hors du ravin jusque sur la pente d' herbe aboutissant aux faneurs! Oh! que ne donnerais-je pas pour pouvoir l' arrêter!...

Atterré, maudissant ma passion, le cœur rempli d' intenses mais vains regrets, la conscience affreusement mal à l' aise, j' abandonne instantanément la place, osant à peine redescendre. « Si la pierre a atteint l' un d' entre eux! Malheureux! qu' as fait? » Bouleversé je m' approche, tremblant à la pensée de ce que je vais voir. Sitôt en vue je les compte: « Un, deux, trois, quatre. Où donc est le cinquième?... Ah! le voici qui sort de derrière la meule! » Quel réconfort! Ils sont tous là, travaillant. Donc il ne doit être arrivé rien de fâcheux. Quel soulagement!

Rassuré, je les rejoins.

Ce n' est pas l' accueil habituel, cordial et souriant, et cela me surprend...

Louise, bientôt, s' approche et d' un ton sévère: « Vous avez désobéi, Samuel! Vous avez roulé des pierres! Venez voir ce que vous avez fait! » Les transes à nouveau me reprennent. Quelqu'un peut-être est arrivé en mon absence et a été blessé?

On me conduit vers le lieu du pique-nique. Pâle d' émotion, j' appréhende de découvrir un corps étendu... Personne. Seuls, épars sur l' herbe comme à l' ordinaire, les habits enlevés et les outils non employés, ainsi que la hotte pleine de vaisselle, couchée, ouverture tournée vers le haut. C' est vers elle que Louise me conduit.

« Regardez, maintenant! » me dit-elle.

Des tasses, verres et soucoupes, il ne restait plus que des débris!

Par la malice des choses, une pierre avait terminé sa course par un dernier bond aboutissant - horribile dictu - exactement dans la hotte, y causant le désastre que vous pouvez imaginer!

« Et moi qui avais pris aujourd'hui la jolie tasse reçue à mon anniversaire », ajoute Louise avec tristesse, augmentant ma confusion.

« Le corbeau, honteux et confus, jura, mais un peu tard, qu' on ne l' y prendrait plus », avait dit La Fontaine.

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