La vie du chocard des Alpes

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Ce magnifique corvidé noir, au bec d' un jaune brillant, aux pattes rouge-corail, est connu de tous les montagnards. Sans peine, les chocards2 profitent des courants ascendants, longeant les parois de rochers pour se hisser jusqu' à 3000 ou 4000 m; avec plus de facilité encore, ils se laissent descendre en piqués impressionnants, prêts à lutter pour le morceau de pain que leur jette l' alpiniste. Quelle joie de vivre, dans leur vol si gracieux au-dessus des arêtes; quelle animation aussi dans leur cri cent fois répété, quand le montagnard se trouve subitement entouré de leur cohorte bruyante. On ne se lasse pas d' admirer leurs évolutions, rapides et précises. Malgré leur délicatesse apparente, ces oiseaux sont des représentants typiques de la haute montagne, originaires probablement des massifs de l' Asie centrale. On les chercherait en vain, au moment de la ponte, dans les régions basses du Jura ou du Plateau.

Corvidés, avons-nous écrit. Et comme chez tous les corvidés, le mâle ressemble à la femelle. Pas de dimorphisme sexuel. Tout au plus reconnaît-on les jeunes de première année à leurs pieds d' un brun noirâtre. Leur poids de 200 g égale celui de deux merles, ou le tiers du poids d' un pigeon domestique. Le chocard ne pourrait être confondu qu' avec le crave. Mais celui-ci a un bec plus long, recourbé vers le bas, d' un rouge éclatant, en nette opposition avec le jaune du chocard. Malheureusement, le crave n' est pas répandu. Il ne niche 1 Lettre de M1Ie d' Angeville à Mme Augerd ( septembre 1863 ). Mlle d' Angeville résidait alors à Lausanne où elle a passé les vingt dernières années de sa vie. Lettre publiée par Mlle Mary Paillon dans l' Annuaire du CAF 1893.

2 Et non choucas, comme on dit à tort dans la région Aigle-Leysin! N. du trad.

plus, et en petite quantité seulement, que dans la Basse-Engadine, dans l' Oberhalbstein et dans le Valais méridional. Résistera-t-il encore longtemps à sa totale extinction? Si nous avons des raisons d' être inquiet à son sujet, ce n' est heureusement pas le cas pour le chocard.

Régime alimentaire Les chocards sont carnivores et végétariens. Du printemps à l' automne, ils parcourent les pentes arides des hauts pâturages, à la recherche de vers ou d' insectes. Vers la fin de l' été, ils recherchent plus particulièrement les sauterelles, abondantes à ce moment. C' est ainsi qu' en juillet 1952, nous en avons observé 200-300, au-dessus de Schuls, tout à leur chasse. Aux approches de l' automne, nos oiseaux redescendent vers des territoires moins exposés aux intempéries. F. de Schœk, du 10 au 28 août 1933, puis du 6 au 15 septembre, en a noté un vol de 60 à 70, qui parcouraient les champs moissonnés de la campagne genevoise, occupés à ramasser les grains tombés au sol et à pourchasser la sauterelle. En plein automne, enfin, leur régime se compose essentiellement de baies et de fruits ( raisins, pommes, genièvre, airelles, etc. ). Au début du XVIIIe siècle, le pasteur J. Sprüngli, de Diemtigen ( Simmental ), notait déjà leur amour pour les cerises. De même Naumann note leur prédilection pour ce fruit, à tel point qu' il est souvent difficile de les chasser des vergers. Enfin A. Hess a remarqué, en Valais, vers 1920, la « propreté » de leur travail dans les vignes. Ils ne « vilipendent » pas les raisins comme le font les grives et les étourneaux.

A l' entrée de l' hiver, comme s' ils pressentaient l' arrivée imminente de la neige sur les hauteurs, ils descendent en plaine, envahissant les localités du bas et se nourrissant des déchets abandonnés par l' homme. Tschudi déjà signalait le fait, aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Leur vie au printemps et en été C' est dans la deuxième quinzaine de mars que les chocards abandonnent les régions basses, pour se rendre peu à peu dans les environs de leurs lieux de nidification, soit à la limite supérieure des forêts, vers 2000 à 2500 m ., près des parois de rochers. Le couple, qui semble être très stable à travers les années, commence assez tard la construction du nid ( première moitié de mai ). Celui-ci est établi sur les corniches des rochers, dans les fentes et les crevasses. Les cavités plus importantes peuvent en héberger plusieurs couples. Quant au nid lui-même, il se compose d' une assise faite de racines, de tiges sèches, de rameaux de sapin. L' intérieur est tapissé d' herbe sèche, de laine et de crins. En règle générale, la ponte est de 3 à 5 œufs, à la coquille mate tachetée de brun. L' incubation dure 18 à 19 jours. Nous sommes bien mal renseignés sur la biologie de la ponte et de l' incubation, et ceci pour des raisons faciles à comprendre! Mais notre ignorance à ce sujet ne saurait se prolonger longtemps encore. En effet, on en a découvert des nids dans les tunnels des chemins de fer de montagne, facilement accessibles ( Niesen, Pilate ).

Notre collaborateur F. Mühlethaler a déjà pu faire des observations intéressantes près de l' Hôtel du Niesen. Le Dr E.M. Lang et moi-même en avons trouvé un nid en 1937, dans la cage d' ascenseur du château de Tarasp ( 1414 m. ). Il semble bien que ce soit là le nid le plus bas observé dans les Alpes suisses. Comme à cette époque notre attention se portait surtout sur le crave, nous n' avons pu faire d' observations suivies. Depuis, l' endroit a, malheureusement, été abandonné par le chocard. Nous pouvons affirmer toutefois que le premier œuf avait été pondu le 30 mai. Puis il en vint encore deux. La première éclosion avait eu lieu le 18 juin. Les deux survivants ( le troisième n' arriva pas à l' éclosion ou périt ) furent bagués le 30 juin, et nous supposons qu' ils avaient quitté le nid vers la mi-juillet.

A la fin de juillet, on rencontre, dans les vols, de nombreux jeunes, encore dépendant des adultes pour la subsistance.

En hiver C' est l' époque de la descente vers les vallées et les prairies, à proximité des habitations humaines. Dans la plupart des cas, les régions basses ne sont fréquentées que de jour; pendant la nuit, les chocards regagnent leurs dortoirs élevés, souvent le lieu de nidification lui-même. Ce va-et-vient débute avec les premières neiges abondantes et dure tout l' hiver qu' en mars. En cas de neiges tardives, les chocards peuvent redescendre même en mai ( en 1952, p. ex ., à Altdorf, où ils collaborèrent efficacement à la lutte contre les hannetons, abondants cette année-là ). On observa les mêmes faits à Glaris.

Une descente prématurée, en automne, peut devenir catastrophique pour le paysan. C' est ainsi qu' à Brienz et à Glaris, à l' occasion d' une chute de neige en altitude, ils causèrent de grands dégâts aux vergers ( 1952 ). Le sol était jonché de pommes tombées et entamées. Malgré la sympathie des populations pour ces magnifiques hôtes d' hiver, leur présence n' est pas désirée si tôt dans la saison. Les bâtiments, même, n' échappent pas à leur ardeur. Du bec, ils piquent le crépissage des murs et des cheminées. Cherchent-ils de la vermine dans les interstices du ciment? Le font-ils par simple jeu? S' agit d' un besoin de chaux? Nous ne le savons. Même le mastic ne les rebute pas. A Ennenda, on les a vus en enlever 15 kg des verreries d' une fabrique! ( Mêmes observations à Aigle. N. du trad. ) Et ces mœurs ne sont pas strictement helvétiques. Des nouvelles semblables nous parviennent du Tyrol; à Innsbruck, les chocards pénètrent jusqu' au centre de la ville.

Ce n' est qu' exceptionnellement qu' ils se rendent dans les villes du Plateau suisse ( Bâle, Berne, Baden ).

Comme les mouettes, ils semblent, en hiver du moins, étroitement associés à l' homme; très familiers, ils acceptent volontiers les déchets domestiques ou autres, et malgré leurs dégâts occasionnels, ils ne sont pas vus d' un trop mauvais œil par la population du bas, et, dans les cliniques, par les malades. Ils mettent un peu d' animation dans les villages aux bruits assourdis par la neige.Trad. Edm. Altherr )

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