L'Alpstein en traversée, par quatre à demi-tarif

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR CHARLES MOTTIER, GENÈVE

Voilà un titre qui exige quelques explications. En ces temps où les enfants ( et les grands aussi ) se délectent de l' histoire illustrée et romancée de hauts faits gaulois fantaisistes, on appellera les trois premiers des quatre: Erix, Denyx, cousins germains de même âge, et Claudixe; ils font 35 ans au total. La générosité de nos chers CFF, dont les tarifs font comme nous des ascensions périodiques, permet au quatrième ( nommons-le Carolix pour rester dans le ton ) de se déplacer à 50 % du tarif, parce que c' est un vieux de la vieille.

Samedi 12 juillet 1969, ils débarquent tous quatre, à 14 heures, du car postal à Brülisau; le ciel est couvert en bonne partie, et le trajet, qui est rude et raide, peut s' effectuer sans trop de sudation le long du Briielbach cascadant. Des touristes plus pressés que nous, aux deux sens du terme, sont entassés dans une « jeep » parmi leurs sacs et ceux du ravitaillement des auberges d' en haut; l' un deux est même assis en figure de proue sur le capot. Nous, nous ne faisons pas de 1'«artificielle ».

Notre premier objet est d' aller voir les deux charmants lacs de montagne que sont le Sämtisersee et le Fälensee dans leurs vallons retirés. Le premier est gracieux, il paresse dans son écrin de forêts et de prairies, tandis que le second, lui, c' est le montagnard aux sourcils froncés - es runzelt der See - que rendent sévère des flancs resserrés et abrupts ainsi que la nature sauvage du lieu. C' est tout juste si la pente laisse passer le sentier qui le longe; sa grave beauté, il doit la montrer lorsqu' un orage de montagne vient irriter ses flots et assombrir le décor. Il n' en ménage pas moins, à la Fälenalp, propice au bétail, un alpage qui rompt la solitude de ce site impressionnant. Pour l' atteindre du Sämtisersee, on suit le chemin escaladant un seuil rocheux de cent cinquante mètres, et l'on arrive à Bollenwees ( 1450 m ), d' où on peut le contempler, de haut, en enfilade, dans toute sa longueur.

Carolix vent en voir davantage; en trente minutes aller et retour, il monte à la Saxerlücke ( 1649 m ) pour connaître de près le fameux groupe des Kreuzberge, ces jets de lames calcaires, verticales, surplombantes, défiant l' équilibre, et qui rappellent la qu' Abotze, mais en combien plus grandiose. Du col, la vue est plongeante sur la vallée du Rhin et le Liechtenstein, et ce point de vue vaut la grimpée. En descendant, on peut admirer le ravissant petit vallon de Furgglen, si gai et si vert, autre passage reliant les deux lacs.

Il est 18 heures lorsque la troupe quitte Bollenwees pour la Meglisalp où les places ont été réservées au dortoir, car c' est fin de semaine. Bien que le parcours soit encore assez long, nous nous arrêtons quand même afin de suivre la manœuvre d' un varappeur acrobatique pendu sous un toit d' un mètre et demi de large pour vaincre le surplomb; voilà qui intéresse vivement la progéniture et élargit son horizon.

Au bas du seuil rocheux, un sentier bifurque de flanc à gauche pour grimper à la Widderalp. Pendant les haltes pour souffler, on se réjouit de la vue vespérale sur le Val de Sämtis et son lac enchanteur. Es lächelt der See.

Plus haut, le berger du chalet nous rattrape; il fait à Claudixe, 9 ans, qui attend l' arrière, un long discours dans son patois local qu' elle écoute patiemment d' un air ébahi, en se demandant comment on peut parler et même comprendre un si étrange langage. Puis l' orateur nous devance pour aller à Bötzel chercher du ravitaillement.

Enfin, il est 20 h 30 lorsque nous arrivons au col ( 1856 m ), d' où il faut passer à celui de 1865 mètres, de flanc, sur les pentes de neige et à éboulis du Freiheit; on y apprend à bien poser le pied dans la neige en frappant en avant avec la pointe pour assurer une bonne assise dans la trace du précédent, et aussi à poser le pied à plat dans les parties en éboulis. L' allure n' est pas rapide, et la nuit vient. Sur une pente de neige, voici tout à coup un couvre-chef qui se met à rouler, puis bascule et enfin s' arrête; il est ramené sans autre inconvénient qu' un nouveau retard. Chacun est fort aise de passer le second col, quoique le sentier reste bien pierreux et malaise à suivre dans la nuit. En bas, les baies éclairées de l' auberge de Meglisalp rassurent la troupe qui arrive au but à 21 h 30 et y trouve grande affluence, musique et danse. L' appétit et la soif satisfaits, nous ne tardons point à monter au dortoir.

Le jour suivant, le temps est meilleur; toutefois les renseignements que l' aubergiste obtient pour nous du Sämtis indiquent que le sentier est impraticable à cause de la neige molle, sinon pour des alpinistes entraînés, avec corde et piolet; en outre, il n' y a aucune vue: le sommet est dans les brouillards. Disons tout de suite que nous ne le verrons jamais de toute notre randonnée pour cette même raison. Eh bien, nous passerons par le Rotsteinpass, ce qui représente tout de même une bonne montée en perspective; mais notre petit monde s' en tire sans effort apparent, ce qui n' est pas le cas du quatrième dont le sac contient, par précaution, différents impedimenta et provisions de réserve pour parer aux imprévus et à une surprise due au mauvais temps.

Pour notre diversion et l' instruction des enfants, la montagne se fait connaître: plusieurs coulées de neige bruissantes comme des chutes d' eau rebondissent de ressaut en ressaut sur notre gauche, du haut en bas de la haute paroi; il convient donc d' être prudent et méfiant dans les parages où subsistent des amas de neige.

- Eh! des chevaux!

Un convoi de trois bêtes bâtées, des mulets bien entendu, vient du col; à leur passage on constate comme ces animaux ont le pied sûr dans ce terrain accidenté; on s' explique aussi pourquoi les provisions et boissons que l' auberge du col offre aux touristes sont grevées de taxes supplémentaires, mais encore bien raisonnables.

Voici aussi deux jeunes filles du personnel de l' auberge qui descendent; c' est dimanche, elles vont sans doute à la Meglisalp pour danser un peu; elles n' ont pas revêtu le costume national à la merveilleuse coiffe de dentelle, non; ce qu' elles portent, c' est un petit poste de radio qui, tout en brinquebalant, débite sa musique du dernier bateau.

Vu d' en bas, le versant nord de l' Altmann est fort rébarbatif; pourtant la carte y signale des passages; arrivés au col ( 2120 m ), nous voyons descendre plusieurs cordées de varappeurs, ce qui prouve que ces rochers offrent un champ d' exercice propre à satisfaire leur passion.

Durant notre pique-nique, les chocards s' approchent en virevoltant jusqu' à moins d' un mètre pour picorer ce que nous leur abandonnons de notre pitance, puis s' écartent et reviennent d' un coup d' aile virtuose; leurs tours agiles et gracieux réjouissent les enfants... et leur guide.

A la montée déjà, nous avions trouvé passablement de neige sur le sentier. Mais à la descente sur Schaf boden, cù elle est profonde et fondante, nous pataugeons dans le « margouillis »; aussi faut-il réconforter la cadette qui a les pieds froids et mouillés; avec les moyens du bord, et dans le brouillard, on remplace une des deux paires de chaussons par plusieurs feuilles de journal qui enveloppent les pieds, tandis que d' autres constituent des semelles; puis deux sacs de plastique qu' on perce au fond et qu' on fixe aux canons du pantalon feront l' office de guêtres pour empêcher la neige de pénétrer dans les chaussures. Apaisée et ragaillardie, Claudixe repart avec entrain. D' autant mieux que la vie de la montagne se manifeste à nouveau: trois sifflements stridents - est-ce un oiseau? -non, le signal d' alarme d' une marmotte en vedette et qui a déjà disparu; ou bien une forte pétarade retentit dans le vallon: c' est une grosse chute de pierres qui dévale sur la paroi à notre gauche et nous met en arrêt, car c' est amusant de voir des blocs heurter le rocher et rebondir en arrondissant leur trajectoire et recommencer plus bas, cependant que la pierraille coule comme une cascade; tous ces matériaux alimentent un pierrier qui se termine à petite distance des constructions. Sur ce versant sud, la flore déploie ses couleurs variées et bigarrées, et la délicate soldanelle n' at pas que la neige soit fondue: impatiente, elle passe à travers pour agiter ses clochettes frangées en plein soleil. C' était la fleur préférée de notre ancien président de la section Genevoise, le divisionnaire Grosselin, et elle avait fait dire à un loustic, par association d' idées, que son nom commençait comme soldat et finissait comme colonel!

Mais il faut aussi regarder plus haut, et l'on remarque combien les chaînons du massif sont déchiquetés, fragmentés, tourmentés, retournés, déversés, délités, entaillés, ravagés: des couloirs, des dévaloirs, des parois lisses, ici un petit Cervin, là une pyramide dont un pan est à pic, à l' horizon une lignée de dents de scie ou de peigne; il y en a pour tous les goûts, et nous avons une bonne idée générale de ce groupe, dont le patron, toutefois, persiste à rester encapuchonné.

Enfin nous atteignons le terminus d' une route récente, mais notre hâte de l' atteindre directememt pour quitter le sentier pierreux nous fait manquer la bifurcation à gauche, où nous aurions dû prendre la direction de Gamplüt. Nous nous en apercevons trop tard et ce sera un détour par Chueboden, puis la remontée fastidieuse par la route d' en haut pour parvenir à Wildhaus. Nous y trouvons, au Rösliwies, bon repas et bon dortoir, ce qui ramène la bonne humeur, un instant perdue. En outre les enfants apprennent, devant sa maison natale et son monument, qui était Huldrych Zwingli.

Lundi, avec le beau temps, nous faisons une rocade en car postal jusqu' à Stein-Toggenburg, en vue de traverser par la Vorder Höhi ( 1527 m ). Le sentier nous fait côtoyer le torrent où nous élargissons notre savoir: le Dürrenbach passe d' un échelon de son endiguement à l' autre; les paliers successifs sont formés de blocs cyclopéens de plus d' une tonne, et notre marmaille comprend pourquoi il faut chaque année, en Suisse, avec l' aide de la Confédération, consacrer des millions de francs à ces travaux destinés à empêcher les dévastations que causeraient les torrents déchaînés, au cours de la fonte des neiges ou de gros orages.

Mais, plus haut, sur un bon kilomètre, le chemin se transforme en un cloaque de boue; la neige y a séjourné longtemps et tardivement cette année, si bien que lorsque le bétail est monté à l' alpage, les bêtes ont piétiné profondément ce sol saturé d' eau; nous passons en faisant de l' équilibre, pas tou- jours stable, sur le fin bord des lacets défoncés. Jusqu' ici une brise agréable nous a rendu la grimpée aisée, mais voici que les mouches et les taons s' en mêlent et nous harcèlent; les troupeaux et les étables ne sont pas loin, ils ajouteront leurs émanations olfactives aux taquineries des insectes.

Le beau temps n' empêche pas des panaches de brouillard de passer sur le col pendant notre repas, et les dents des Churfirsten, le Glärnisch et autres sommets en sont aussi enrobés.

Pendant la descente finale de cette excursion, nous nous arrêtons quelques instants pour voir une scène typique de la vie du paysan-montagnard. Alors qu' une femme et des jeunes filles rassemblent le foin sec sur un champ en pente, l' homme, revêtu de sa blouse blanche, en lie un tas haut comme lui; ayant rabattu sur sa tête le capuchon de sa blouse, il se présente comme le paysan de nos écus de cinq francs; il se place maintenant sous le tas qu' il saisit sur ses épaules, puis, par une manœuvre précise, il tire la charge sur son dos en cédant des jambes et, dès que la masse a basculé, il se relève d' un puissant effort et, d' un pas lent et mesuré, s' en va la porter au fenil. Fait curieux illustrant comment la tradition se transmet, son fils, d' une dizaine d' années, fait la même opération avec une charge appropriée à son âge et ses forces. La vie du paysan de montagne n' est pas aisée et on la commence de bonne heure, comme nos trois petits bonshommes ont ainsi pu s' en rendre compte.

Un emballage de bonbon vient d' être abandonné sur la route. Ah! non, pas ça! Le fautif est requis de le ramasser et apprend à le froisser en une toute petite boulette qu' il pourra cacher dans les herbes de la rigole ou dans un buisson; après nos pique-niques, nous déposions nos pelures de fruits et autres restes sous une large pierre; quant aux emballages solides ou en plastique, on doit attendre de trouver un réceptacle à déchets pour s' en débarrasser: chez soi, on ne laisse pas traîner sa boîte de chocolat vide dans le corridor.

Nous arrivons à 15 heures à Amden, d' où l'on jouit d' un vaste et superbe panorama, en largeur et en hauteur; nous nous y attardons avec paresse et délices et, renonçant à poursuivre jusqu' à Weesen, nous y passerons la nuit en un confortable dortoir.

Mardi, le temps est au grand beau et les sommets sont dégagés, entre autres le Glärnisch et surtout le hardi Mürtschenstock, en face, au-delà du Lac de Wallenstadt. En une délicieuse promenade matinale qui nous permet d' admirer à loisir ce spendide coin de pays et la vue plongeante sur le lac, nous atteignons Weesen, terminus de notre traversée.

J' éprouve un sentiment de profonde satisfaction - et aussi de gratitude envers la montagne qui m' a procuré encore, à moi, vieux rôdeur croulant de quinze lustres, l' occasion et la joie de pouvoir initier mes petits-enfants aux beautés qu' elle offre à qui sait les voir, au respect qu' on lui doit, ainsi qu' aux difficultés qu' elle peut présenter, et surtout de me l' avoir permis dans ce massif si varié de l' Alpstein que nous, d' occident, n' avons guère la chance de visiter aisément; et pourtant, qu' il en vaut la peine! sillonné comme il l' est d' un réseau de sentiers qui en facilitent l' accès dans tous ses recoins, sommets élancés, riants vallons, crêtes allongées, verts pâturages; son nom est typique en cela: alpe et pierre.

Oui, mais comment l' histoire finit-elle? Eh bien, on aurait pu s' attendre à voir nos petits touristes assez las pour prendre à cette dernière étape pédestre un repos bien gagné; mais l' atmosphère est douce et légère, le miroir d' eau attire, il séduit- « es zaubert der See, er ladet zum Segeln » aussi ont-ils la gentillesse, comme digne fin du tour, d' embarquer leur mentor pour une croisière... en pédalo à quatre places, plein tarif.

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