L'ascension du Mont Forel 3360 m.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 3 illustrations.Par André Roch.

En 1912, le savant et explorateur suisse de Quervain traversait le Groenland de Godhavn, à l' ouest, jusqu' au Fjord de Sermilik, à l' est. A son arrivée à la côte est il découvrit une région montagneuse qu' il nomma le Schweizerland. Il baptisa plusieurs sommets parmi lesquels le Mont Forel ( en l' honneur de F. A. Forel, le grand naturaliste de Morges ), dont il identifia la position et estima l' altitude à 3400 m.

L' alpinisme au Groenland, ou si l'on préfère, l' ascension des montagnes, ne commença qu' en 1929. Cette année-là, Wordie dirigeant une expédition de Cambridge, atteignait le Petermann Peak, situé au nord du Scorsby Sund, cime dont l' altitude est de 2940 m. C' était le plus haut sommet atteint dans l' Arctique.

En mai 1931, lors de la magnifique expédition dirigée par Watkins: « The British Arctic Air Route Expedition », Wager, Stephenson et Chapman atteignaient, par l' Inlandsis, le pied nord du Mont Forel. Tandis que Chapman reste avec les chiens et s' occupe de travaux scientifiques, Wager et Stephenson tentent deux fois l' ascension de la montagne. Ils montent par un couloir glacé nord-ouest, entre le Petit et le Grand Forel, jusqu' à un col que nous avons toujours nommé: le Col Wäger. Ils sont arrêtés par la calotte glaciaire qui recouvre le sommet. Ils déterminent l' altitude de la cime à 3360 m.

La conquête du plus haut sommet du Groenland, le Gunnbjœrnsfjeald 3800 m. situé dans le groupe des Watkinsgjœrge, excite pendant l' été 1934 une certaine rivalité. Les Anglais Lindsay, Croft et Godfrey partent de la côte ouest, traversent l' Inlandsis en direction du Scorsby Sund. C'est la « British Transgreenland Expedition ». Arrivés en vue des montagnes de la côté orientale, ils longent celles-ci vers le sud. Ils passent à côté du Gunnbjœrnsfjeald; les mauvaises conditions atmosphériques les empêchent d' en tenter l' ascension. Ils découvrent la zone montagneuse au nord-est du Schweizerland qui se nomme: les Kronprinz Frederiks Bjœrge. Ils effectuent la plus longue randonnée en traîneaux sans dépôts et sans ravitaillement intermédiaire.

Cette même année, une expédition italienne dirigée par Bonzi s' embarque sur un bateau de pêche islandais. Les explorateurs tentent d' accoster à l' est du Gunnbjœrnsfjeald, mais leur embarcation est endommagée par les glaces et remise en état par l' équipage du Pourquoi Pas qui, lui aussi, est refoulé par les glaces. Sur le Pourquoi Pas se trouve une équipe française composée de Drach, Victor, Gessain et Perez qui ont aussi l' intention de tenter l' ascension du plus haut sommet du Groenland. L' impossibilité d' aborder les oblige à abandonner ce projet. Les Italiens, comprenant Bonzi, de Gas-parotto, Sommi, Martinoni et Figari, explorent la côte sud du Scorsby Sund et escaladent quatre sommets qu' ils baptisent: « Punta Balestreri » 1710 m., « Punta Roma », « Punta Gilberti » et la « Punta degli Italiani » 1910 m ., nommée la grande montagne noire par les indigènes.

L' année suivante, en 1935, le Gunnbjœrnsfjeald est gravi par les membres d' une expédition composée principalement d' Anglais: Courtauld, Laurence et Harold Wager, Longland, Sir E. Fountain et du Danois Ebbe Munck.

D' après les photographies des différentes régions montagneuses du Groenland, aucune ne paraît présenter de sommets aussi escarpés et de caractère aussi alpin que le Schweizerland. L' exploration de cette région avait été tentée déjà à plusieurs reprises par l' expédition française Transgroenland de 1936. L' expédition était dirigée par Paul Emil Victor et composée du Dr Robert Gessain, Michel Perez et Eigil Knudt. Leur projet était de traverser le Groenland en partant de l' ouest, de reconnaître, au passage, le plus haut point de l' Inlandsis et d' explorer le Schweizerland à leur arrivée sur la côte est. Les mauvaises conditions atmosphériques les ralentissaient. Il ne leur restait plus assez de vivres, de temps et de forces pour traverser les montagnes et ils suivirent un itinéraire sensiblement parallèle à celui de de Quervain en 1912.

Au printemps 1937, Paul Emil Victor et l' Esquimau Kristian atteignent le pied sud du Mont Forel en traversant la région montagneuse. Ils ne gravissent aucun sommet et paraissent avoir été gênés par le brouillard.

Le Mont Forel est une énorme masse tabulaire. Un gigantesque dôme de glace en constitue le sommet. Des pentes abruptes défendent l' accès à la calotte sommitale qui est surplombante presque de tous les côtés. La réputation de difficulté de l' escalade de cette montagne était bien établie au Danemark. Les Esquimaux l' appellent « Krakratewa » ce qui veut dire la grosse montagne. Quant à nous, nous n' avions aucune idée préconçue sur ce qu' en pourrait être l' ascension. En 1938, le Club Alpin Académique de Zurich avait organisé une expédition dont le but était d' explorer le Schweizerland. Après neuf étapes fort pénibles, les explorateurs, dont je faisais partie, campaient au pied du Mont Forel.

Coninx, Landolt et Wyss pensaient qu' en reprenant les traces de Wäger et de Stephenson ils auraient davantage de chances d' atteindre le sommet.

Les alpinistes anglais avaient, en effet, exploré tout le versant ouest, nord et est du Mont Forel avant d' en tenter l' ascension par le nord-ouest. En revanche ils n' avaient vu que la partie occidentale du versant sud qui n' est qu' un effroyable précipice, dans lequel aucun itinéraire pratique d' ascension ne paraît possible. Dans le simple but d' explorer ce versant sud, Piderman, Baumann et moi-même décidons d' y aller. Comme du camp le sommet nous est caché par de gigantesques contreforts, il est impossible de définir exactement la position de la montagne.

Le 2 août 1938 dès 2 heures du matin une activité fébrile règne au camp. Perez et Larsaï, l' Esquimau qui nous accompagne, partent déjà à 3 heures 30 avec les traîneaux et les attelages pour rechercher le dépôt de la veille. Quelques minutes plus tard le groupe de Coninx, Landolt et Dr Wyss s' élance à ski vers l' est pour tourner autour du massif. Pidermann, Baumann et moi-même, nous nous élevons en direction du nord par un glacier qui descend entre de hautes murailles rocheuses. Ce glacier se divise en deux branches; nous hésitons sur le chemin à suivre car nous n' avons aucune idée des meilleures voies d' accès, ni même de l' endroit où se trouve notre montagne. La branche de droite mène assez loin et le fond du glacier est dominé par une paroi de rochers dont l' escalade paraît possible mais difficile. La branche de gauche s' élève directement et se redresse de plus en plus. Elle est coupée par endroits d' immenses séracs que l'on peut, semble-t-il, contourner sans difficultés. Nous choisissons cette dernière où nous pourrons gagner rapidement de l' altitude. Nous avons mis les skis, auxquels ont été fixées les peaux de phoque, mais la pente devient si raide que nous abandonnons bientôt nos planches pour chausser les crampons. La raideur est désagréable; heureusement que sur la glace vive une mince couche de neige fondue et regelée permet de planter, aisément, les crampons. Nous montons vite; trois heures après notre départ du camp nous atteignons une vaste selle neigeuse à une altitude de 3000 m. En débouchant au haut de la pente, notre curiosité est tendue car nous nous demandons ce que nous allons voir de l' autre côté; peut-être sommes-nous sur une montagne complètement séparée du Mont Forel. Dans ce cas, il ne nous resterait qu' à redescendre. Il est aussi à craindre que la route de la selle au sommet du Forel soit impossible à suivre ou trop longue. Bref, les derniers mètres sont parcourus presque en courant et nous nous trouvons, subitement, en face de l' énorme masse du « Krakratewa ». Tout le versant sud précipitueux et raviné se trouve devant nous. Sur la droite, une croupe neigeuse domine notre col et une mince arête relie cette coupole au Mont Forel. La calotte de glace du sommet n' est, à cet endroit, nullement surplombante et l' arête se termine en pente douce. Notre itinéraire se trouve ainsi tout tracé. De la croupe neigeuse qui est à notre droite l' arête de neige doit être suivie en direction du Mont Forel. A un endroit cette crête redescend et forme un ressaut rocheux qui tombe d' une cinquantaine de mètres jusqu' à un petit col. Au nord du col, l' arête reprend, mi-rocheuse mi-glacée, en pente régulière jusqu' au sommet. A un endroit, le ressaut est absolument vertical et pourrait nous offrir quelques difficultés. A gauche un glacier descend vers l' ouest dans une gorge profonde et sauvage.

II est 7 heures du matin. Après un court repas, nous repartons en direction de l' épaule neigeuse. La pente devient, un instant, très raide, puis nous atteignons le faîte. La vue s' étend vers l' est, elle est extraordinairement nette; nous distinguons très bien la zone qui sépare la région montagneuse d' avec l' Inlandsis, l' immense plateau glaciaire uni et sans crevasses qui, vers le fond, disparaît à l' horizon.

Notre exploration qui, au départ du camp, était sans prétentions se transforme peu à peu en une triomphale ascension du Mont Forel, le plus haut sommet du Schweizerland et 1e second en altitude du Groenland.

Le soleil brille, il fait même très chaud. La vue des cimes qui se dressent sur le demi-tour d' horizon méridional est quelque chose d' unique. Une sensation difficile à définir s' empare de nous; c' est un mélange de joie infinie et de timidité respectueuse devant l' étendue de la région montagneuse et la quantité de pics qui nous entourent. On les regarde tous, il y en a une infinité dont aucun n' a été gravi, à l' exception du Petit Forel, par Wäger et Stephenson. Une si vaste région presque inexplorée, tant de montagnes vierges, tant de vallons où l' homme n' a encore jamais mis le pied, tant de cimes jamais vues, tant d' aspects nouveaux, tout cela, c' est notre récompense. Tous nos efforts, toute cette énergie concentrée pendant si longtemps vers un seul but, sont maintenant superflus.

Nous nous sentons petits devant cette immensité, et malgré ce sentiment d' infime petitesse un élan nous porte et nous pousse. Nous savons d' avance que le sommet est gagné; même si l' arête est en glace vive rien ne peut plus nous arrêter. Nous savons que la réussite de l' escalade est assurée, qu' un des principaux buts de l' expédition est atteint.

Nous goûtons la joie la plus pure, la plus intense, la plus sublime de l' exploration alpine.

Nous dépassons 3000 m. d' altitude. C' est haut pour le Groenland, et déjà toutes les montagnes environnantes sont en-dessous de nous. Vers l' est nous voyons le Perfect, 3000 m ., une pyramide qui sort de l' Inlandsis. Plus au sud quelques gros sommets comme la Table et le Pilz. Derrière, une montagne à la forme superbe, telle une lance, se détache de la masse, c' est la Pointe du Harpon. Bien loin, au sud, la silhouette du Rytterknœgten disparaît, déjà enveloppée de nuages qui sont poussés par le vent dans notre direction.

L' escalade continue. Après une marche le long d' un dos large et arrondi, l' arête s' élève aiguë et vertigineuse. A son sommet la glace est à nu et nous taillons des marches. La descente dans la brèche est facile, au début. Subitement une cassure du rocher à pic nous arrête. Nous doublons notre unique corde dans un anneau que nous fixons à un bloc, et nous nous laissons couler. La corde est juste assez longue pour que nous arrivions à un replat neigeux. Dès que nous avons tous passé, la corde est rappelée et nous nous rattachons pour reprendre notre grimpée le long de l' arête. Quelques corniches nous obligent à être prudents. Contre le Mont Forel lui-même l' inclinaison augmente; la pente exposée au sud est en glace vive et nous taillons de nouveau. Des îlots rocheux de plus en plus nombreux surgissent de la glace et facilitent nos progrès. Vers le haut, plusieurs petites parois rocheuses corsent l' escalade jusqu' à un mur qui barre nettement le passage. Sur la droite, une pente de glace permettrait, au prix d' une longue taille de marches, de tourner l' obstacle. Nous préférons chercher à gauche ( ouest ). Une cheminée copieusement enneigée se présente. Comme je me trouve en tête à ce moment, je m' engage dans cette cheminée. En me coinçant je peux m' élever, mais la sortie est délicate. Le gneiss est absolument arrondi et n' offre aucune prise. La neige poudreuse rend la recherche des aspérités plus désagréable encore. Le déblayage d' un amoncellement de neige me découvre deux blocs branlants posés au haut de la fente. Je saisis l' un des blocs que je jette dans le vide; l' autre est gros comme un gros melon, il pèse au moins vingt kilos, je ne peux pas le soulever pour le faire tomber. S' il bascule, il me tombe dessus. S' il reste en place, il m' empêche de passer. Je me colle tout près du bloc au fond de la cheminée, et d' une main je le fais basculer doucement sur mon épaule. Il est lourd; sans heurts il continue à se déplacer et roule le long de mon dos pour sauter dans le vide. Cette fois le passage est libre. Je me coince de plus belle, mais sans résultat. J' avertis mes camarades de ma position périlleuse afin qu' ils m' assurent de leur mieux. Par un suprême effort, pendant lequel je ne sais si je vais tomber ou tenir, je parviens à m' élever juste assez pour atteindre une position plus sûre. Quelques pas encore et je peux me placer confortablement pour assurer mes camarades. Trois ou quatre blocs, et la calotte est devant nous. Ici elle est débonnaire, une pente régulière nous mène sur l' esplanade culminante. Le brouillard nous enveloppe. Quelle malchance! Nous montons encore en pente douce sur un immense plateau qui forme le sommet. Là, nous ne perdons pas notre temps en vaines manifestations; sans nous arrêter nous traversons le plateau et redescendons déjà en direction du nord. Au bout de vingt minutes nous atteignons l' autre bord de la calotte qui se précipite vertigineusement vers l' Inlandsis. Nous espérons voir nos camarades qui devaient monter de ce côté. Dans les déchirures du brouillard nous apercevons le glacier en bas. La pente raide est peu engageante. Nous appelons et ne recevons pas de réponse. Malgré notre envie de faire du même coup la première traversée du Mont Forel, nous n' osons pas nous aventurer dans cette face.Vue d' en haut, cette pente de glace qui plonge de plus en plus raide, jusqu' à devenir surplombante, nous impressionne. Le Mont Forel est un sommet vraiment sérieux et bien gardé de tous côtés.

Nous sommes passablement descendus pour arriver au bord de la calotte et, malgré nos traces que nous suivons en sens inverse, la remontée est essoufflante. Le temps est maussade. Nos provisions sont presque épuisées. Les rations journalières sont si mesurées qu' à la seconde halte il ne nous reste déjà plus rien à manger.

L' escalade a été ardue et fatigante, il est 1 heure de l' après. Nous avons mis huit heures jusqu' au sommet et nous nous sommes promenés une heure sur celui-ci. Le meilleur parti à prendre est de redescendre par où nous sommes venus. Seule, la remontée du passage que nous avons franchi en rappel nous donne quelques inquiétudes. Le mur est vertical et si nous ne parvenons pas à y grimper pour passer par-dessus le gendarme, il nous faudrait contourner celui-ci, ce qui ne nous paraît guère possible. Ou bien alors descendre le long des flancs vertigineux de l' arête jusqu' au glacier, ce qui serait une rude affaire. Lorsque nous atteignons l' endroit délicat, nous examinons soigneusement toutes ces éventualités. Pour monter sur le gendarme, la meilleure voie paraît être une grande cheminée plaquée sur la gauche ( est ). Je monte autant que possible sur la muraille afin d' assurer, d' un peu haut, Pidermann qui va tenter l' escalade de la cheminée. S' il ne réussit pas, j' essayerai à mon tour. Il s' élève lentement, avec précaution, et peu à peu parvient en haut. Nous sommes hors d' affaire: notre retour est assuré. A nous maintenant; tenus par la corde, nous montons directement, sans faire le détour par la gauche. Nous constatons qu' il aurait aussi été possible pour le premier de monter directement. Toutefois le passage nous aurait désagréablement exposés.

L' arête de neige est franchie, la longue épaule est descendue et bientôt nous rejoignons le col. Il neigeotte, il fait chaud et lourd.

Du côté du pied nord-est du Mont Forel nous entendons des aboiements continus qui nous paraissent insolites. Peut-être est-ce Perez qui est venu établir son premier camp pour partir vers l' Inlandsis.

La dernière grande pente de mille mètres de dénivellation est en glace vive. La neige qui la recouvre est si fondante qu' elle rend la descente dangereuse. La corde bien tendue, nous plantons soigneusement nos crampons et descendons simultanément. Le moindre faux pas nous précipiterait dans une chute désagréable. Enfin nous atteignons une surface moins raide et moins glacée où nous avançons plus rapidement. Les skis sont retrouvés et nous terminons l' ascension par quelques « slaloms » des plus classiques dans une excellente neige de printemps.

De retour au camp nous apprenons par le Dr Wyss que Perez a vu un ours, qu' il a lâché une des meutes à sa poursuite. L' Esquimau Larsaï et lui sont partis en traîneau avec l' autre meute sur les traces de l' animal. Coninx et Landolt se sont joints aux chasseurs avec des appareils de prises de vues cinématographiques et photographiques. Nous comprenons, maintenant, pourquoi les chiens, qui avaient poursuivi l' ours jusque sur les flancs même du Mont Forel, ont aboyé sans arrêt pendant tout le temps de notre descente.

Dans leur reconnaissance de la montagne nos compagnons ont été trop loin vers l' est pour avoir le temps d' attaquer le Forel.

Le lendemain tout le monde est fatigué et, par une journée superbe, l' ours est dépecé et en partie mangé. Le 4 août le temps se gâte. En deux groupes nous gravissons le Fruebjœrg, 3100 m ., et le Perfect, 3000 m.

Le 5 août, le mauvais temps déverse une importante couche de neige sur les montagnes et arrête les tentatives de ceux des membres de l' expédition qui n' avaient pas encore pu atteindre le sommet du Mont Forel.

Une chance s' était présentée; elle avait été immédiatement utilisée, après quoi la voie d' accès au sommet s' était refermée. Sous une couche de neige fraîche qui, sur tous les flancs, menaçait les visiteurs trop audacieux, la montagne était redevenue inaccessible.

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