Le Binntal. L'appel des sirènes | Club Alpin Suisse CAS

Le Binntal. L'appel des sirènes

Binntal. Prononcez ce nom en présence d' un cristallier – l' un de ces étranges arpenteurs de l' alpe en quête des joyaux sertis au cœur de la pierre – et vous verrez à coup sûr son regard s' illuminer. Mais n' es pas qu' il vous transmette l' emplacement précis de ses découvertes. Notre homme ne tient guère – tout comme le photographe animalier compte garder secrètes ses places d' affût – à divulguer d' où il revient, le sac plus ou moins plein des trésors que la montagne a daigné lui livrer. Ainsi donc, le Binntal est connu de tous les cristalliers suisses et même par-delà nos frontières. Mais oublions pour un temps les cristaux...

Une vallée ramifiée et protégée

Le Binntal, situé sur la rive gauche du Rhône, dans la vallée de Conches en Valais, se caractérise par une morphologie complexe. Plusieurs petites ramifications, qui donnent accès aux cols alentours, bordent la vallée principale. Défendue de tous côtés par des remparts montagneux, et donc à l' abri des vents, elle bénéficie du climat le plus chaud de la vallée de Conches. La richesse des sites archéologiques et des vestiges de l' époque romaine ( voies et monnaie ) découverts dans le Binntal atteste de la clémence du temps, déjà fort appréciée dans un passé lointain. Aujourd'hui, les habitations se répartissent en plusieurs hameaux ( Binn, Wilere, Giesse, Ze Binne, Fäld, etc. ), disséminés le long des différentes vallées.

Protégé par les infranchissables gorges de Twingi qui le rendaient inaccessible depuis la vallée du Rhône, le Binntal resta longtemps à l' abri des invasions. Si Romains et Barbares mirent un pied dans le Binntal en découvrant l' Albrunpass, leur conquête s' arrêta au seuil desdites gorges. On suppose donc que la germanisation de la vallée se fit sur une longue période et que l' infiltration alémanique se produisit depuis sa partie orientale.

Sous Charlemagne, qui accordait une grande importance aux passages transalpins, une brèche s' ouvrit dans les gorges de Twingi où un accès fût aménagé. Puis, dans la seconde moitié du XVII e siècle, les habitants du Binntal purent se rendre à l' église d' Ernen à laquelle ils étaient rattachés, grâce à un chemin passant par Binneggen.. " " .Ainsi, la vallée se désenclava progressivement. Mais ce n' est qu' en 1965 qu' on creusa un tunnel routier à travers la montagne, pour éviter les insondables gorges de Twingi. Avant cette date, le Binntal était inaccessible en hiver... Malgré toute la malice de l' être humain, quiconque

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De la partie inférieure du Tälligletscher, vue du Binntal; au fond au centre, les Bättlihörner Pho to :S téph ane Ma ire

T E X T E / P H O TO S Stéphane Maire, Champex

LES ALPES 3/2001

L' APPEL DES SIRÈNES

LE BINNTAL

Du Tälligletscher, l' Hohsandhorn est en vue Peu avant le col sur l' arête ouest de l' Hohsandhorn, vue vers l' ouest et les sommets de la rive droite du Binntal En route pour la Binntalhütte, nous passons devant la petite chapelle de Figgerscha Pho to s: St éph ane Ma ire LES ALPES 3/2001

remonte la route de la vallée de Conches en véhicule en imagine difficilement l' existence.

En plus de ses défenses naturelles, le Binntal profite aussi de la bienveillance de ses habitants. Nature et patrimoine sont ainsi sous protection depuis 1964, soit une année à peine avant la construction du tunnel... La vallée héberge des habitations datant du XV e siècle et conserve

une tradition encore vivace de la sculpture sur bois.

La nature semble donc avoir été sauvegardée et ce n' est pas le moindre des charmes de cette région des Alpes valaisannes, qui accueille une flore aussi rare qu' abondante et recèle de véritables trésors géologiques. Historiquement, les minéraux du Binntal étaient déjà appréciés par le passé: on a retrouvé dans la vallée des haches en serpentine ( un minéral qui a parfois l' aspect d' une peau de serpent ) datant du néolithique. Mais la recherche « spécialisée » remonte aux XVII e –XVIII e siècles où l'on exploitait alors les minerais de plomb et de fer. On recense quelque 190 minéraux différents dans le Binntal, qui est de ce point de vue la vallée la plus riche des Alpes. Plus de la moitié des minéraux nouveaux découverts en Suisse proviennent du Binntal, qui en renferme même seize ne se rencontrant nulle part ailleurs. Si d' aventure vous pos-tiez une carte à Binn, le tampon porterait la mention « Tal der Mineralien » ( vallée des minéraux ).

Comment découvrir le Binntal

Depuis l' ouverture du tunnel routier, on accède au Binntal toute l' année. Quelle aubaine, quand on sait combien la région se prête au ski de randonnée. La prudence reste cependant de rigueur au cœur de l' hiver: les flancs escarpés menacent la plupart des voies d' accès.

La Binna s' écoule sous le regard de l' Ofenhorn au crépuscule Descente dans le Binntal, en admirant au passage le Kleines Schinhorn baigné des derniers rayons du soleil

L' alpiniste qui cherche à gravir des sommets de prestige peinera quelque peu à trouver son bonheur ici,puisque les géants valaisans se situent plus à l' ouest. Mais le défaut d' altitude des montagnes se trouve aisément compensé par leur beauté farouche. En effet, la majorité des sommets qui forment l' arête frontière avec l' Italie sont d' accès difficile, car le versant suisse présente de sérieuses défenses naturelles et manque cruellement de refuges,ce qui implique de partir du fond des vallées. Aussi, le randonneur – ou l' alpiniste – qui pour un temps préfère délaisser d' autres régions valaisannes, trop courues, trouvera ici solitude, paix, nature sauvage et aura souvent l' impres de replonger au temps des pionniers, tant les décors semblent immuables.

Mais quand bien même une visite dans le Binntal ne parviendrait pas à étoffer le palmarès des alpinistes les plus exigeants, la plupart des sommets qui entourent la vallée forment de magnifiques belvédères et offrent un coup d' œil superbe sur les géants du reste du Valais, en particulier sur la région d' Aletsch.

Le Binntal au fil des saisons

Printemps: randonnée à ski à l' Hohsandhorn

Au fond du Binntal, l' Ofenhorn domine de son imposante masse. Au printemps, des hordes de skieurs arpentent ses flancs. Plus au nord, l' Hohsandhorn bénéficie d' un peu plus de quiétude, bien qu' il offre d' aussi belles possibilités de ski que son voisin. Comme mon amie et moi recherchons la solitude, nous ne nous laissons pas influencer par le prestige de l' Ofenhorn.

Lorsque nous quittons Fäld en ce début avril, le jour et la température commencent à peine à décliner et nous laissent profiter d' une merveilleuse montée vers la Binntalhütte: lumières de fin d' après, puis coucher de soleil, au son du chant des oiseaux réveillés par le printemps.. " " .A l' arrière plan, l' Ofenhorn nous nargue de son allure souveraine et semble claironner: « Ici, il n' y a qu' un roi, c' est moi. Oubliez l' Hohsandhorn !» Mais nous résis-terons... Une fois à la cabane, les premières étoiles animent déjà le crépuscule.

Au matin, nous prenons la direction de l' Hohsand. Une brève descente permet de contourner la base du contrefort occidental de l' Ofenhorn, avant de coller

Aux abords du Ritterpass, sous les yeux du versant nord de l' Hillehorn LES ALPES 3/2001 De l' arête terminale de l' Helsenhorn, vue plongeante sur le Chriegalptal, dominé par le sommet de Scherbadung Depuis le Bättlihorn, vue générale sur le Binntal; au fond à gauche, l' Ofen, au centre, le Scherbadung et l' Helsenhorn, à droite, l' Hillehorn Pho to s:

St éph ane Ma ire LES ALPES 3/2001

nos peaux. Très vite, la pente augmente, et force à utiliser les couteaux. Comme cette entrée en matière se révèle brutale, nous progressons sans hâte afin d' économiser nos forces.

Lentement, l' Ofenhorn dévoile ses trésors: de belles grappes de séracs ornent ses parois nord-ouest,tandis que quelques grosses crevasses déchirent le Tälligletscher, à son pied. Au nord, l' Hohsandhorn offre une vision beaucoup moins impressionnante, bien que ses pentes sud laissent imaginer une superbe descente. Par un parcours en arc-de-cercle, nous gagnons un col ourlé de corniches ouvert à l' ouest du point culminant. Le coup d' œil sur les géants de l' Oberland Bernois est époustouflant – sous cet angle, le Finsteraarhorn dessine une pure merveille – et nous pouvons pleinement en profiter jusqu' au sommet, où une grosse croix métallique et un petit vent revigorant nous accueillent.

Vient l' heure du retour. En montant, nous avons croisé un peu tous les types de neige: poudreuse par endroits, soufflée et cartonnée ailleurs, dure comme du béton... J' ignore ce que nous réservera la descente. Déjà, les premiers virages nous donnent confiance et, au terme des 1000 m de pentes qui reconduisent à Blatt, une seule constatation s' impose: descente extraordinaire! Pentes assez soutenues, neige juste revenue, décors magnifiques, soleil généreux et températures plus qu' agréables. Autant d' ingrédients qui concourent à rendre cette visite à l' Hohsandhorn mémorable...

Eté: alpinisme à l' Helsenhorn

Terré au fond du Lengtal, l' une des vallées latérales du Binntal, l' Helsenhorn se mérite. Tout comme ses voisins d' ailleurs, Hillehorn à l' ouest et Scherbadung au nord-est. D' Heiligkreuz, le sommet ne se gagne qu' au prix de 1800 m de dénivelé. Un ami m' accompagne cette fois, et je suis heureux de lui faire découvrir cette région dont le charme ne m' a pas laissé indifférent.

Après une nuit sous tente au bord de la Mättitalwasser, nous partons de bon matin. Le sentier nous mène agréa-

Retour au Geisspfadsee, en été LES ALPES 3/2001

blement jusqu' à Egga, où nous découvrons une vraie plantation de myrtilles. Préférant faire halte au retour, nous ne nous attardons pas. Au lac d' accumulation de Chummibort, nous nous engageons dans le vallon du même nom. Longeant la Chummewasser, nos regards se hissent le long de l' imposante face nord-est de l' Hille, que je crois encore vierge. Les montagnes qui demeurent en ces lieux protégés, loin du tumulte des autres vallées, gardent encore quelques mystères...

Le sentier s' insinue entre des barres rocheuses, puis se dirige vers le Ritterpass, à la frontière avec l' Italie. Sans nous rendre jusque-là, nous bifurquons lentement vers l' Helsegletscher, un tapis de glace qui survit péniblement au pied de l' Helsenhorn. Si les quelques crevasses qui le déchirent par endroits, ne semblent pas inquiétantes, le pierrier qui lui fait suite, dernière défense avant l' arête terminale menant au sommet, est désagréable. De l' arête, nous jouissons d' une très belle vue vers le nord-est. Un à-pic impressionnant plonge vers le Chriegalptal incitant à la prudence sur le fil rocheux qui conduit au point culminant. Assis derrière des rochers, nous contemplons le panorama. Belle journée, dans une non moins belle région. Pour le retour, nous décidons de privilégier la découverte et de ne rejoindre le sentier du Ritterpass qu' après une boucle. L' arête nord-ouest, qui paraissait en assez bon rocher, dévoile une montagne délabrée lorsque nous la quittons. Il faut prendre garde à ne pas déclencher une avalanche de pierres, et revenir lentement jusqu' au glacier, où le chemin est moins aléatoire. Ainsi, nous rejoignons sans peine Egga. Des myrtilles, disais-je plus haut. Tellement abondantes que nous nous livrons à une véritable orgie et emplissons chacun un sac plastique. Après les cristalliers, qui creusent les montagnes du Binntal, voilà que les randonneurs se mettent à en piller les ressources alimentaires! Quoique le terme soit un peu fort: après plusieurs dizaines de minutes de cueillette, nous avons tout juste ramassé de quoi faire un bon dessert, que nous savourons, cela va sans dire...

Automne: randonnée au Geisspfadsee

Novembre est là. Avec lui, les premiers flocons. Comme à chaque automne, après s' être langoureusement prélas-sée au soleil et avoir vu ses prés virer au roux, la moyenne montagne se farde soudain de blanc. Mais la transition est belle: cette femme-là sait user avec art de son ma-quillage. J' essaie alors d' imaginer le Geisspfadsee, ce lac où m' attirent mes pas. Serti dans son écrin de roc à la belle saison, le voilà assailli de tous côtés par le manteau blanc. Une belle image, en trichromie: le bleu cristallin du ciel d' automne, la blancheur immaculée des premières neiges et le bleu-noir des eaux qui prennent leurs dernières bouffées d' air frais, avant de se recouvrir de leur linceul hivernal. Ajoutez à cela une solitude qu' assu cette période de l' année et vous obtenez un très beau but de course.

Quittant Fäld, j' atteins rapidement la carrière de dolomie du Lenge Bach, où quelques enfants creusent en quête de trésors enfouis. Un chemin longe tout d' abord le torrent, puis me conduit à travers les splendides forêts de mélèzes de Mässeralp, enflammés de teintes automnales. Plus haut, j' atteins le Mässersee, lieu idyllique propice au ressourcement. Une crête encore et le sentier amorce une descente avant de mener par un petit défilé jusqu' au Geisspfadsee. Dès lors, je ne tarde pas à m' enfoncer dans

Le Mässersee avec, au fond, les sommets de la région d' Aletsch Pho to s:

St éph ane Ma ire LES ALPES 3/2001 Le Rothorn domine le Geisspfadsee, pris dans les premières neiges de l' automne Pho to s:

St éph ane Ma ire LES ALPES 3/2001

une épaisse couche de neige, en partie transformée où chaque pas demande des efforts. Derrière moi, je laisse la signature de mon passage, seul lien avec ces traces ténues de civilisation que représentent les hameaux du Binntal et leurs habitants. Devant moi, des champs de neige vierges. La nature se montre si belle et harmonieuse qu' on n' ose à peine fouler son seuil. En certains endroits protégés, on peut parfois lire: « N' emportez que des photos et ne laissez que vos empreintes. » Ici, cela semble déjà presque trop... Mais l' attrait du Geisspfadsee a vite raison de mes scrupules. Si j' ai bien souvent eu la joie de voir renaître un lac en été, je tiens aujourd'hui à prendre congé de l' un d' eux avant sa longue hibernation. Aussi, je reprends mon chemin.

J' extirpe mes pieds l' un après l' autre de l' emprise des neiges et bientôt, l' objet de mes convoitises se dessine sous mes yeux. Juché sur un promontoire, je me laisse aller à la rêverie. L' esprit bercé de douces images, je reviens vers Fäld après avoir rendu visite au Züesee et à un dernier plan d' eau, tous deux alimentés par le Geisspfadsee, alors que le jour s' amenuise, comme un rêve prend fin...

Renseignements pratiques

Accès

On peut rejoindre Lax ou Fiesch en train depuis Brig, puis Binn en car postal. Depuis ce hameau, les possibilités de courses sont nombreuses, mais nécessitent de longues approches avant de pénétrer les différentes vallées latérales et d' être à pied d' œuvre.

Hébergement

A Binn même, on trouve deux hôtels et un terrain de camping: Hôtel Albrun, téléphone 027/971 45 82; Hôtel Ofenhorn, téléphone 027/971 45 45; Camping Giessen, téléphone 027/971 46 19

Au fond du Binntal, non loin de l' Albrunpass, la Binntalhütte du CAS peut recevoir 60 personnes. Réservations auprès de Jean-Louis Imhof, Côte-au-Loup 6, 2800 Delémont, tél. 032/422 37 64. Tél. de la cabane: 027/971 47 97

Matériel

Matériel standard de randonnée estivale et à skis.

Cartes et guides

CN 1:25 000 Binnta11270, Helsenhorn 1290, CN 1:50 000 Nufenenpass 265 avec itinéraires à ski.

M. Brandt, Du Simplon à la Furka, guide des Alpes valaisannes, tome 6, CAS, 1976

Philippe Metzker, Alpes valaisannes, guide de ski alpin, tome 3, CAS, 1989 a

En montant au Geisspfadsee, la neige fait son apparition au-dessus de la combe de Mani-bode, dominée par le Stockhorn Dernier petit lac – gelé – de la journée, avant le retour sur Fäld; au fond, les montagnes de la région de Fiesch

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