Le docteur Chrétien De Loges

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Un Anniviard singulierPar Jean Rumilly

Les classiques de la littérature alpestre du XVIIIe siècle idéalisent, en général, la montagne et son peuple. Ne nous étonnons donc pas que les ouvrages positifs du docteur en médecine De Loges aient paru criants de parti-pris. Ces livres, mis à l' index, retirés au libraire, voués aux flammes, sont fort rares. Certaines brochures ( ainsi la thèse à la faculté de Montpellier ) restent introuvables. Ceux qui les détiennent peut-être ne veulent pas en nourrir notre curiosité. Chrétien Lauie, alias Loye, Laloye, se fit appeler Desloges ou De Loges, il était médecin habile, patriote suspect et paroissien détestable.

J.B. Bertrand a donné, dans ses études valaisannes, certains traits de cet Anniviard, né en 1760 à Grimentz ( on disait alors Grimentzi ). L' historien écrit: « Le brave homme ridiculisait les préjugés et les superstitions de ses compatriotes tout en commettant lui-même des bévues monumentales. » Brave homme! homme brave serait mieux dire, car De Loges, têtu et passionné, fonce sur l' obstacle. Quant aux erreurs — que M. Bertrand appelle bévues — elles découlent d' un système bien arrêté.

Peut-être entreprendrai-je un jour la biographie du bonhomme. On verra un montagnard orgueilleux, vindicatif, téméraire et impertinent ( mulet et taureau brun !). On verra un ambitieux qui rêva de jouer son rôle et subit d' inguérissables défaites. On verra enfin où, mal dirigés, vont se perdre la science, l' intelligence et un tempérament de feu.

Cette étude a le Valais pour limite, elle esquisse une faible part de l' ac d' un type hors cadres. De Loges peut paraître stupide dans ses dis- putes avec l' évêque de Sion et le Grand Baillif, et méprisable en tant qu' agent secret au service de la France. Mais il faut le créditer des choses originales qu' il écrivit sur sa patrie. Ceux-là même qui le pillèrent le plus eurent soin de ne pas le citer.

Notre homme se livre, fort jeune, à des fouilles dans les archives. Etudiant au séminaire de Géronde, il pressent les luttes à livrer pour défendre certains de ses droits; il recherche les titres de famille, trouve plaisir à déchiffrer les parchemins, et, de l' histoire de sa tribu ( une branche de la maison La Tour-Chatillon ) se met à la chronique de son pays. Ses Essais Historiques sur le Mont St-Bernard1 parurent en 1789. C' est le premier livre sur le plus célèbre de nos cols. De Loges s' éclaira aux lumières de chanoines de l' hospice, et singulièrement du prieur Darbellay.

Le chanoine Jérôme Darbellay ( 1726—1809 ), démocrate, libéral, se montrait adversaire résolu des gracieux et magnifiques seigneurs hauts- valaisans:

C' étaient de fiers gueusards, des ivrognes en chef Traînant de père en fils leur ignorance en fief...

Les épigrammes et les poèmes de ce prêtre ont un fort goût rabelaisien, ses sermons rappellent les diatribes vertes et directes des maîtres-prêcheurs 2. Ses manuscrits d' histoire servirent un jour à allumer les poêles de l' hospice; nous devons à De Loges d' avoir conservé des pages erudites condamnées à pleuvoir en cendres sur les neiges. Les Essais Historiques eurent donc un bon parrain. Le prieur en revit sans doute les épreuves; l' ouvrage n' est pas composé avec le mépris de la syntaxe qui caractérise les œuvres postérieures. L' Anniviard, livré à lui-même, écrit en effet comme on l' entend s' exprimer: avec une précipitation vicieuse.

De Loges interprète les inscriptions latines de la vallée d' Entremont avec fantaisie ( n' est pas péché véniel d' archéologue ?), mais il sauve des témoins qu' auraient fait disparaître l' essieu qui rogne la borne ou le montagnard qui répare son mur. Il nous dit que les tuiles du temple de Jupiter Pennin, près d' une source, non loin du monastère, portent le nom Hylse. N' est pas en souvenir d' Hylas, fidèle compagnon d' Hercule, qui fut enlevé par les muses alors qu' il s' abreuvait? « C' est peut-être aussi, pour ne pas tomber dans de semblables filets, note De Loges, que les statuts du Mont-Joux défendent aux jeunes religieux d' aller seuls se promener à cette fontaine. » Un bon esprit critique: Annibal traversant ici les Alpes est une grosse plaisanterie. Une vraie science: le premier refuge chrétien date de l' époque de Charlemagne; reconstruit, il fut placé sous le vocable de Saint Nicolas de Myre, l'on ajouta plus tard « au nom de ce patron d' élite, celui de son dévot serviteur Bernard ». De Loges croit à l' existence, au début du XIe siècle, de Bernard de Menthon, fils de Richard et de Berniole de Duin 8. Il relève que tout ce que les auteurs ont dit de ce premier prévôt de l' hospice « est marqué 1 Bibliothèque privée.

2 J.B. Bernard, Petites Annales Valaisannes, 1928.

3 M. André Donat, archiviste du Valais ( Saint Bernard et les Origines de l' Hospice du Monl-Joux ) démontre que Bernard de Menthon est un personnage légendaire.

au coin du merveilleux ». « Au lieu de nous présenter ce saint armé contre la superstition, on s' est borné à en faire un héros. » Ce géant Procus que l'on voit sur les images terrassé par Bernard, n' est pas le symbole de l' esprit du mal? Les uns prétendent que le saint relégua le démon dans les abîmes du Mont Malet d' où il continue à exercer ses maléfices! Les autres affirment que l'on retrouva ses os calcinés, sa pierre tombale et même la chaîne que Bernard lui passa au coli Pourquoi « fortifier ainsi les idées creuses du vulgaire », pourquoi « défigurer tout le vrai de l' histoire »? Procus signifie galant, cajoleur de filles! Qu' a à faire au Mont Joux? Ne serait-il pas un vague souvenir de ce cruel Arnaud qui, à la fin du IX« siècle, mit à sac et à mal le pays des Alpes au Jura?

Cet exemple illustre la méthode de l' auteur: afin de détruire la croyance superstitieuse on en cherche l' écho dans la mythologie et l' histoire.

De Loges attaque le merveilleux mais rend justice, ici et en d' autres livres, à l' œuvre humanitaire et à la science des chanoines du Grand Saint-Bernard. Il nous donne la liste des prévôts, dont certains, valets ou bâtards de princes, dilapidèrent la fortune de leur congrégation. Il transcrit quelques préceptes prohibitifs par lesquels on lutta contre abus et désordres1. Miracle que l' hospice ait survécu aux coups des hommes et des éléments: telle est la conclusion logique de cette étude.

Ce petit livre est encore le premier, si je ne m' abuse, qui apporte des conseils au voyageur hivernal près des sommets. Consulter « l' expert montagnard » si le temps est équivoque, suivre le guide pas à pas pour éviter l' avalanche. Se munir d' un long bâton sur lequel on s' appuyera pour se reposer, car il ne faut jamais s' étendre. Pour équipement: redingote, domino, passe-montagne, crêpe pour le visage, guêtres de drap, mouffles et chaussures où les doigts remuent à l' aise. Marcher d' un pas lent, égal, prendre de temps à autre une gorgée de bon vin avec un peu de nourriture, proscrire l' eau.

Que l' auteur ne s' en est-il tenu à des recherches utiles et objectives! Le renom d' un Bourrit, publiciste des Alpes, ne lui suffisait hélas point! Sa vie devint fort agitée dès 1789.

De Loges exerce son art à St-Maurice. Spécialiste des affections de poitrine, on l' appelle de loin. L' étude des épidémies meurtrières dans leurs rapports avec la climatologie, l' astrologie et la nature physique de chaque région l' intéresse prodigieusement. Il se mêle encore de politique. Les principes révolutionnaires l' ont séduit. On suppose, à Sion et à Sierre, qu' il agite le Bas-Valais contre le Haut, on l' accuse d' hérésie pour ruiner son crédit.

1 «... aucun ne pourra permuter, résigner, unir des bénéfices à des religieux étrangers... Ni s' adonner à la chasse, ni danser, ni rire haut, ni jouer... Ni porter habits, houppes de vives couleurs, ni robes à boutons, crochets, larges manches, ou chausses si étroites et si bigarrées, que ceux qui les portent, n' étaient pas mieux vêtus qu' Adam et Eve sous les feuilles de figuier... »A suivre )

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