Le Kamtchatka. Au pays des ours et des volcans

Le Kamtchatka.

éparé du Kremlin par neuf fuseaux horaires, le Kamtchatka est la province orientale la plus éloignée de la Russie. Baignée par les mers d' Okhotsk et de Béring, elle était interdite aux étrangers jusqu' en 1991 1. Les nombreuses montagnes de cette presqu'île du Pacifique, longue de mille deux cents kilomètres et large jusqu' à quatre cent cinquante kilomètres, abritent le plus vaste ensemble volcanique de la planète ( 160 volcans, dont 29 encore actifs ), ainsi que le plus gros et sauvage représentant de l' espèce des ours bruns. Participant à une grande expédition nordique entre 1733 et 1743, Wilhelm Steller 2 écrivait dans son carnet de notes: « Il existe au Kamtchatka un nombre incalculable d' ours bruns que l'on voit se promener par troupeaux entiers dans les prairies. » De nos jours, plus de trois cents de ces plantigrades vivent encore dans la réserve naturelle du lac Kouril, au sud du Kamtchatka. En été, on peut les observer en groupes, occupés à pêcher le saumon. Un rapport sur ces animaux m' a véritablement fasciné et incité à les découvrir.

Arrêtés si près du but

Le 20 juillet 1996, une semaine après notre arrivée à Petropavlovsk, je m' envole pour Ozernovski avec Wolfgang, étudiant en géologie de nationalité allemande. Notre but est de rencontrer des ours de Sibérie. Ozernovski se trouve à cinquante kilomètres du lac Kouril, sur la côte sud de la presqu'île du Kamtchatka. Importante base militaire aujourd'hui encore, cette localité fait partie des nombreuses régions où l'on ne peut se rendre que muni d' une autorisation officielle que, d' ailleurs, nous n' avons pas. A l' aéroport, des soldats nous arrêtent et nous conduisent au poste militaire tout proche où ils

S

1 Cf. Les Alpes 9/1996 2 Théologien et naturaliste allemand ( 1709–1746 ), qui a notamment travaillé comme physicien avec l' explorateur danois Bering.

T E X T E / P H O TO S Romano Schenk, Teuffenthal ( BE )

AU PAYS DES OURS ET DES VOLCANS

AU PAYS DES OURS ET DES VOLCANS

LES ALPES 3/2003

nous offrent du thé et du caviar! Puis ils nous remettent aux mains de la police qui confisque nos passeports et nous loge provisoirement dans une auberge.. " " .Cela ne nous enchante guère de nous trouver en état d' arrestation si près des ours.

Le matin suivant, nous quittons subrepticement l' hô et faisons de l' auto. Une heure plus tard, nous arrivons à Paoujetskaïa où l' Union soviétique a construit sa première centrale géothermique en 1947. Nous rejoignons un groupe d' indigènes se rendant au lac Kouril où, une semaine auparavant, le Japonais Mishio Hoshina, célèbre photographe d' ours, a été tué et dévoré par l' un d' entre eux.. " " .Attitude atypique car, si les ours tuent parfois des humains,ils ne les mangent pas.. " " .Même Bill,spécialiste américain de ces plantigrades et observateur de leur comportement depuis deux ans dans la région, ne trouve pas d' explication à ce drame.

Face à face avec un ours

Le surlendemain, nous nous rendons avec Bill à l' extré du lac, point de rencontre de la plupart de ces plantigrades. Nous tirons le canot sur la berge d' une crique et longeons la nappe d' eau à pied en suivant une trace d' ours. Arrivés dans une clairière et sur une petite éminence, nous découvrons une femelle suivie de ses trois oursons, cheminant pesamment dans notre direction. Nous pensons éviter la rencontre en nous écartant prudemment de sa route, mais nous nous trouvons soudain face à face avec un autre ours gigantesque. Par chance, ce n' est pas ma première expérience de ce type, sinon l' émo m' aurait fauché les jambes. Il est trop tard pour le contourner, d' autant plus que la mère et ses petits ne sont qu' à cinquante mètres de nous sur la plage. Bill empoigne

Trois des 160 volcans du Kamtchatka: à droite, le Kliuchevskoi ( 4750 m ), devant lui le Kamen et le Bezymjanny avec le nuage de fumée Au bord du cratère fumant du volcan Avacha. A l' arrière, le mont Koriak Photos: Romano Schenk LES ALPES 3/2003

un spray contre les ours, sorte de pulvérisateur de poivre moulu, ressemblant à un petit extincteur. Le vent nous est favorable et Bill décharge une bouffée de poivre en direction de l' animal. Guère impressionné, il éternue un peu et poursuit sa progression vers nous.. " " .Notre situation devient critique, mais se détend brusquement, lorsque l' ourse et ses petits quittent la berge pour disparaître dans les broussailles en nous laissant une échappatoire. Nous poussons tous un profond soupir de soulagement, surtout Wolfgang, tout pâle de sa première rencontre avec un ours. Il faut toujours observer la direction du vent avant d' utiliser un spray contre les ours si l'on veut éviter soi-même le nuage de poivre en cas de vent contraire!

Les journées suivantes nous donnent l' occasion d' ob de tout près des ours à la pêche au poisson. Instants inoubliables! Il nous faut cependant songer à notre retour à Ozernovski, que nous avons quitté sans autorisation. Notre arrivée soulève quelques problèmes. Furieux, le chef de la police vocifère et je ne saisis rien à son discours. Nous sommes finalement obligés de quitter la région avec

Sur le Kamtchatka les ours ne manquent pas. Ici, un groupe d' ours se prélassant sur la plage Un ours en route pour le déjeuner. Dans le fleuve, il ne tardera pas à pêcher quelques saumons Lors de fortes chaleurs, les ours aussi vont se baigner Pho to s:

Rom ano Sc henk LES ALPES 3/2003

le premier avion pour Petropavlovsk, où l'on nous restitue nos passeports.

Randonnée à ski

Lors de mon premier vol au-dessus du j' en ai admiré les vastes paysages vierges et me suis promis d' y revenir en hiver. Cinq ans plus tard, nous sommes en pleins préparatifs pour une traversée hivernale. Avec ma femme Silvia et mon ami Cyriak, j' ai formé le projet de parcourir, à ski et avec des traîneaux, les 600 km qui séparent Petropavlovsk du nord,là où se trouvent les volcans les plus élevés de l' Eurasie.. " " .Pour le moment,notre cuisine s' est transformée en atelier; car je construis moi-même nos pulkas. Au début de mars 2001, nous nous envolons pour Moscou, puis pour le Kamtchatka avec cent cinquante kilos de bagages. Un froid de canard règne à Petropavlovsk, aussi bien à l' intérieur des bâtiments qu' à l' extérieur, car la ville n' a pas encore payé sa dernière livraison de mazout. A l' hôtel « Edelweiss », le thermomètre affiche péniblement cinq degrés au-dessus de zéro. Après avoir effectué tous nos achats, nous partons cinq jours plus tard pour une contrée presque intacte.

Quarante jours de solitude glaciale

La première étape nous conduit au camp d' Avacha, où le club alpin de Petropavlovsk a dressé quelques cabanes,ré-gulièrement visitées et approvisionnées en hiver par des équipes en motoluge. Sur la piste bien aménagée, notre avance est certes rapide, mais le deuxième jour, le timon de ma luge casse et je ne dispose que d' une cordelette pour le réparer. Deux jours plus tard, par une violente tempête, nous atteignons notre but, magnifiquement situé à neuf cents mètres d' altitude entre les volcans de Koriak et d' Avacha. On nous attribue un refuge en tôle pour cinq dollars par personne. Le vent se calme vers le matin et nous entreprenons une randonnée à ski au sommet du volcan actif de l' Avacha ( 2741 m ). Le long de ses versants abrupts, nous progressons avec peine sur une croûte de neige durcie, car nos couteaux à ski sont restés à la cabane. Plus haut, ce sont des bourrasques qui nous assaillent. Au bout de plusieurs heures, nous abordons le rebord du cratère, accueillis par des vapeurs de soufre. La force et la beauté de cette nature sauvage nous impressionnent vivement.

L' ours a aperçu le photographe – une situation pas toujours très agréable Un ours brun en train de pêcher – sans succès tout d' abord

Notre expédition se poursuit par le blizzard et les chutes de neige. Tantôt nous avançons assez péniblement, tantôt nous attendons sous la tente de meilleures conditions. Une couche de deux mètres de neige fraîche nous oblige à tracer la piste et les kilomètres s' addi lentement à travers de splendides forêts de bouleaux. Une grande surprise nous attend au bord de la rivière Nalytchévo: elle n' est pas gelée! Pourtant c' est le premier hiver depuis vingt ans que la baie d' Avacha, proche de Petropavlovsk, est à nouveau complètement prise par les glaces.

Les sources chaudes de Goryacherechensky nous procurent une agréable détente et une pause bien méritée, pendant laquelle nous planifions notre progression ultérieure, car nous devons la modifier en raison du solde insuffisant de nos provisions. Le temps continue de nous être défavorable. Une nouvelle tempête de neige nous rattrape lors de la montée à un col, haut de mille deux cents mètres.. " " .Cette fois-ci,nous creusons un trou pour protéger notre tente. Le lendemain matin, notre seule idée est de descendre le plus vite possible dans la vallée suivante. Mais il nous faut tout d' abord chercher notre chemin, et j' ai l' impression de jouer à colin-maillard, car le but nous est inconnu et la visibilité se réduit à cinquante mètres.. " " .Au moment où nous décelons enfin le passage, une violente rafale nous plaque au sol. Nous progressons en rampant. Je tente une descente sur l' autre versant escarpé avec la luge et le vent dans le dos. Juste avant l' abîme, je stoppe mon élan en chutant volontairement. Silvia et Cyriak me suivent à quatre pattes en considérant le vide avec effroi. J' ancre la luge au sol et dépose mon sac à dos à côté des autres bagages. Je continue de descendre pour trouver un chemin praticable. Je demeure impassible en apprenant qu' un coup de vent plus fort que les autres a emporté mon sac, car ma seule idée est d' atteindre le fond de la vallée avant la nuit.. " " .Avec nos luges attachées par une corde de sécurité, nous progressons péniblement, mais dans toutes les règles de l' art.. " " C' est là que je réalise la portée de la perte de mon sac à dos; une natte et deux sacs de couchage ont disparu dans la tempête. La rage, la déception et l' impuis m' envahissent, mais nous devons poursuivre notre chemin. Soudain, au bord de la piste, mon sac réapparaît comme par enchantement!

Pho to s:

Rom ano Sc henk Vue sur l' Avacha du mont Koriak ( 3456 m ) Souvent, les nuages bas restent accrochés aux flancs des volcans et contribuent à animer de beaux jeux de lumière LES ALPES 3/2003

En longeant la vallée, nous arrivons enfin, après deux jours de marche, à une petite route où nous avons la chance de rencontrer un camion de la voirie qui nous ramène à Petropavlovsk. Après quarante jours dans une solitude glaciale, nous regagnons l' hôtel « Edelweiss ». Les chambres sont maintenant chauffées car la facture de mazout a été réglée entre-temps, et nous bénéficions même d' une douche chaude.

En route pour les volcans

Six semaines plus tard, je me remets en route, mais seul cette fois. Juillet est là et je désire me rendre vers les volcans les plus élevés de la région, à soixante kilomètres de Kozyrevsk, distance que je parcourrai à pied. Juste à la limite de la forêt, un splendide spectacle s' offre à mon regard; les cinq cônes volcaniques du Kliuchevskoi, du Kamen, du Bezymjanny, du Tolbachik et du Zimina dominent un haut plateau verdoyant, constellé de blocs de lave. Au moment où je l' aborde, les nuages masquent le volcan et un coup de tonnerre rompt le silence. Tout à coup,la couche nuageuse s' entrouvre et j' aperçois une colonne de cendres monter au-dessus du cratère du Bezymjanny. J' établis mon campement sur les pentes du Zimina qui lui font face, en attendant une nouvelle éruption. Le temps se gâte et l'on entend le tonnerre rouler sur les pentes du Bezymjanny. Après quatre jours d' épais brouillard, je lève le camp pour me rendre plus loin, au Tolbachik. Deux jours plus tard, profitant d' une éclaircie, j' entreprends l' ascension de ce cône volcanique culminant à 3641 mètres d' où, par un ciel sans nuage, j' admire les cimes enneigées des autres volcans. Quant au Bezymjanny, il est à nouveau en repos.

Pêche illégale

Avant mon retour en Suisse, je passe encore quelques jours à Kozyrevsk, chez Valentina, ingénieur-forestier à la retraite dont j' ai fait la connaissance lors de mon précédent voyage au Kamtchatka. Je lui fends, pour l' hiver, un camion entier de bois tandis qu' elle me fait apprécier les délices de la cuisine russe, surtout composée de légumes et de poisson, qu' elle se procure chez Sergueï. Kozyrevsk comptait naguère trois mille âmes. Depuis le démembrement de l' Union soviétique, les conditions de vie se dégradent, la majorité des entreprises a fermé et les emplois font défaut. De nos jours, il ne reste, dans ce village, que mille cinq cents habitants tout au plus, qui subviennent à leurs besoins grâce au produit de leurs potagers et au poisson des eaux environnantes. Un jour, j' ac Sergueï à la pêche au filet, activité nécessitant un permis. Mais il n' en a pas, comme la plupart des gens ici, car la redevance dépasse ses moyens financiers. Il pêche donc en pleine illégalité et risque une sévère amen-

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de! Nous nous glissons jusqu' au fleuve par des chemins de traverse, munis d' un petit canot pneumatique et d' une nasse. Avant de la jeter dans une vaste nappe d' eau, nous scrutons les alentours avec les jumelles, à la recherche d' un éventuel garde-pêche. Toutes les trois heures, nous relevons et vidons le filet. Sergueï attrape ainsi en moyenne huit saumons par jour. Il conserve dans l' huile, pour l' hiver prochain, ce qui n' est pas consommé tout de suite. Deux semaines plus tard,je prends congé de mes amis,car il est temps de regagner la Suisse en avion. Mais je reviendrai certainement au Kamtchatka, dans cette nature vaste et encore vierge, et auprès de ses habitants aimables et hospitaliers. a

Traduit de l' allemand par Cyril Aubert

Pho to s:

Rom ano Sc henk Les premiers rayons de soleil éclairent le Plotina-Camp et les parois du Zimina La vallée du fleuve Nalytchévo avec le volcan Zhupanovsky à l' arrière Eclosion matinale du Bezymjanny LES ALPES 3/2003

Escalade libre / Compétition

Arrampicata libera e di competizione

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