Le Mont Blanc, versant du soleil Randonnées à skis autour du Rifugio Bonatti

Centre névralgique de l’alpinisme, le massif du Mont Blanc est réputé engagé et difficile. Au cœur du val Ferret italien, le Rifugio Bonatti démontre le contraire. Dans le décor exceptionnel de la face sud des Grandes Jorasses, il donne accès à des itinéraires abordables.

Il est bientôt 10 h, les rayons de soleil ont commencé leur précieux travail sur les pentes sud de la Tête entre deux Sauts. Depuis ce belvédère vient le moment de jeter un dernier regard panoramique sur le versant sud d’un massif géant, du Mont Blanc au Mont Dolent. Au centre se dresse la Pointe Walker des Grandes Jorasses. Le versant sud paraît presque débonnaire comparé à sa face nord, dans laquelle Walter Bonatti signa l’un de ses premiers exploits, en août 1949.

Pour nous, il est temps de faire demi-tour sur les skis pour profiter de la «moquette», cette belle neige de printemps qui donne aux skieurs des allures de danseurs. On finit par une longue traversée pour gagner l’ombre de la Grande Rochère et les neiges froides qu’elle abrite encore. Nous goûtons un luxe rare: avoir commencé la journée par une descente dans des neiges chaudes pour la poursuivre dans la poudreuse … C’est l’art des enchaînements que peut permettre une cabane bien placée comme le Rifugio Bonatti au val Ferret.

Un refuge à l’image de Bonatti

Depuis son ouverture en 1998, ce grand chalet a vite trouvé ses adeptes. Las des courses débutant systématiquement par des remontées mécaniques, de l’engagement ou du peu de pentes vraiment skiables sur le versant français du massif, beaucoup traversent la frontière pour pratiquer un ski sauvage, mais pas sorcier.

Ce lieu confortable est bienvenu pour transmettre d’autres valeurs que la recherche du danger, de la peur. Un lieu pour découvrir la montagne dans d’autres dimensions. Il est particulièrement heureux qu’il porte le nom de Walter Bonatti. Dans son livre A mes montagnes (Arthaud, 1962), le célèbre grimpeur italien disparu en 2011 explique que les alpinistes ne sont pas des casse-cou: «Au contraire, ils aiment la vie avec enthousiasme. Ils aiment se rapprocher le plus possible de la nature, effleurer au besoin les limites extrêmes de cette même vie, pour savourer la volupté de vivre intensément, toujours attentifs à ne jamais dépasser les bornes de leurs possibilités.» Après de folles aventures, celui qui apparaissait comme l’un des alpinistes les plus audacieux de sa génération avait su très tôt passer à autre chose. Agé de 34 ans en 1965, il ouvrit en solitaire une voie dans la face nord du Cervin, puis il tourna définitivement la page du grand frisson permanent. Il abandonna l’alpinisme de difficulté, devint reporter et parcourut le monde à la recherche d’aventures plus humaines.

Montagnes aux noms franco-provençaux

Notre «aventure» du jour se poursuit, après une courte, mais mémorable expérience poudreuse à l’ombre de la Grande Rochère. Caché jusque-là par un éperon, l’objectif devient clair sous nos yeux: une pente évidente et de plus en plus raide qui conduit à l’Aiguille de Malatra par le glacier de la Grande Rochère. Il n’y a rien de bien difficile, mais suffisamment d’inclinaison (40°) pour nécessiter une analyse de risque un peu détaillée et l’usage des crampons sur la fin. Du sommet, nous apercevons les traces de la veille dans le col de Malatra et la belle arête qui mène au Mont des Rots. La toponymie des lieux rappelle l’histoire d’une vallée qui a toujours parlé français, ou plutôt franco-provençal (lire l’encadré). Tout en développant une culture montagnarde originale encore présente à travers ses jeux traditionnels (tsan, rebatta, filet, palet, etc.) ou les combats de vaches.

Après une troisième nuit au refuge, le retour vers Courmayeur se fait sous un ciel couvert, mais dans une montagne sereine. Pas un skieur à l’horizon, le vallon d’Arminaz est particulièrement isolé. Au fil de notre ascension vers la Tête de Bernarde, nous entendons les roucoulements de lagopèdes, avant de les voir s’envoler devant une petite harde de chamois.

Il nous reste à regagner Planpincieux dans une neige très molle pour poursuivre notre découverte du val d’Aoste, ses villages aux toits de lauzes, les gîtes d’agrotourisme qui permettent de rencontrer les paysans de la région, ses viticulteurs qui entretiennent les vignes les plus hautes d’Europe aux cépages de pieds francs, ou les thermes de Pré-Saint-Didier pour un moment de détente bien mérité.

Une identité forte

Le val d’Aoste démontre que la notion de frontière géographique est sans grande pertinence culturelle. Coupée du Valais et de la Savoie par les plus grands 4000 des Alpes, cette région dont les eaux coulent vers la plaine du Pô a choisi le français comme langue officielle ... en 1561. Tandis que le restant de la Savoie rejoignit la France en 1861, le val d’Aoste fut rattaché à Rome, qui tenta d’imposer sa langue. Mais l’attachement des Valdôtains à leur identité fut le plus fort et il permit à la région d’obtenir un statut d’autonomie en 1948.

Aujourd’hui, le symbole le plus vivace de cette résistance à l’acculturation reste l’usage du valdôtain, un dialecte franco-provençal resté vivace dans tous les villages. Avec le bilinguisme officiel, la connaissance du français a progressé chez les nombreux arrivants attirés par le dynamisme économique de la région, mais la langue de Molière recule dans les usages publics et domestiques au profit de l’italien.

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