Le Ruwenzori ou les fantaisies de la météo

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Jürg et Barbara Lichtenegger, Zurich Ruwenzuru ( Ruwenzori ) signifie dans un dialecte bantou « roi des brouillards, faiseur de pluie ». En janvier 1977, nous avons exploré ce massif en géographes passionnés de montagne. Ce désert equatorial de roche et de glace qui nous attirait beaucoup, nous l' avons parcouru avec crampons et piolet, mais notre but était surtout d' observer cet étrange univers montagneux avec sa faune et sa flore, ses formes rocheuses et ses conditions météorologiques. Notre « expédition » de deux personnes, équipée de moyens modestes, a passé douze jours au Ruwenzori dont sept dans la vallée de West Stanley. Ce qui nous a poussés à rester si longtemps sous notre petite tente, par un temps déplorable, fut autant la curiosité scientifique que le goût de l' aventure - et une troisième raison encore: l' espoir d' une journée claire qui nous permette d' escalader un sommet...

Equipés d' un grand altimètre Thommen ( type 3 B 1 ), d' un psychromètre ( appareil qui mesure la température par rapport à l' humidité ), d' un thermomètre indiquant les minima et les maxima, ainsi que d' un pluviomètre, nous avons cherché à fixer régulièrement le temps en chiffres. La boussole, le clinomètre, le double mètre et la pelle nous servirent à toutes sortes d' observations. La voie ouest a été assez peu étudiée jusqu' à ce jour. Seules deux expéditions nous sont connues, la première en 1932, dirigée par de Grunne, et celle de Heinzelin, au début des années 50. Cependant quelques expéditions botaniques et ornithologiques s' y sont rendues. Nous avons parcouru et même en partie traîné avec nous leurs rapports et toute la littérature disponible sur le Ruwenzori.

LE RUWENZORI, SITUATION, EXTENSION ET GÉOLOGIE Bien que ce massif africain soit familier aux alpinistes, nous allons brièvement rappeler sa position. Il forme une partie de la frontière entre les Etats du Zaïre ( ancien Congo belge ) et de l' Ouganda. Sa plus grande extension, du NNE au SSO, est de 150 kilomètres, sa largeur d' environ 50 kilomètres. Au sud, le pied du versant touche .tout juste l' équateur. Si l'on coupe ce massif le long de la ligne d' altitude de 1500 mètres, on constate qu' il recouvre assez exactement les Alpes bernoises, limitées au nord par les vallées de la Simme et de l' Aar et au sud par celle du Rhône. Les isohypses de 4100 mètres du Ruwenzori contien-draient encore les hautes Alpes bernoises entre les massifs de la Blümlisalp et du Wetterhorn. Du point de vue du caractère montagneux, cette comparaison est justifiée: on trouve ici comme là un grand choix de parcours, des courses glaciaires simples à la varappe difficile. En revanche, l' accès de ces régions n' est pas comparable. Les quelques sentiers du Ruwenzori sont raides et glissants ou marécageux. Les cols sont rarement empruntés et les traces de sentier sont rapidement recouvertes par une végétation presque impénétrable. Jusqu' à une altitude de 4500 mètres, chaque pas dans cette brousse signifie un grand effort pour les bras et les jambes. On enfonce très souvent dans le sol recouvert de troncs de séneçons pourrissants ou d' un épais tapis de mousse.

Six massifs séparés par des cols et des vallées font partie du Ruwenzori: Emin, Gessi, Speke, Stanley, Baker et Luigi di Savoia. Tous ces massifs possèdent des sommets de plus de 4500 mètres, le Mont Stanley à lui seul a l i sommets, dont 4 dépassent les 5000 mètres. De nombreux ruisseaux prennent leur source dans les glaciers du Ruwenzori et, nourris par les pluies abondantes, se jettent dans le Nil, puis au bout d' un long parcours, dans la Méditerranée.

Le Ruwenzori, le Mont Kenya et le Kilimandjaro sont les « trois grands » d' Afrique et sont souvent cités ensemble. Pourtant le Ruwenzori se distingue des deux autres sur plusieurs points. L' un d' eux est la géologie. Tandis que Kilimandjaro et Mont Kenya sont de puissants volcans, le Ruwenzori est constitué principalement de roches primi- tives. Ce sont des masses rocheuses soulevées par pression, un horst géologique, à la lisière est du fossé d' Afrique centrale. On en attribue la formation à des poussées du Postmiocène; des épaulements aplanis, correspondant à des phases de repos tectonique, le démontrent parfaitement. Des transformations de la roche ( métamorphoses ) se sont produites sous l' effet des forces de poussée et probablement à la suite d' un réchauffement d' origine tectonique. Les zones de micaschistes sensibles à l' érosion forment les vallées actuelles, tandis que les sommets sont constitués d' amphi et de gneiss. Les poussées latérales ont provoqué un charriage des couches vers le nord; cependant on ne sait pas encore avec certitude s' il s' agit d' une couverture géologique ( 2 ).

LE TEMPS Le Kilimandjaro et le Mont Kenya présentent, malgré la proximité de l' équateur, une saison sèche marquée. En revanche, au Ruwenzori, les mois de décembre à février et de juin à août sont simplement un peu moins humides que les autres. C' est exclusivement durant ces périodes qu' on se rend dans le massif. Mais malgré tout, les expéditions parlent toutes de pluie et de neige persistantes, de brouillard qui masque vallées et sommets et de rares éclaircies, limitées souvent au matin ou au soir. Elles parlent d' escalades hâtives, de tentatives d' atteindre un sommet avant que les nuages ne l' enveloppent et de la déception de ne voir de la cime que « du blanc sur du blanc ». Comment comprendre ce temps boudeur? La météorologie classique voit ici quatre causes principales:

- la provenance des masses d' air qui se trouvent au-dessus du territoire en question et s' y gentl' ascension des masses d' air le long des montagnes, provoquée par le ventun effet de tourbillon sur le flanc de la montagne situé sous le ventdes formations nuageuses journalières conditionnées par la température.

Alors que la zone equatoriale de l' Etat du Zaïre reçoit, toute l' année, des précipitations importantes, on connaît en Afrique orientale une à deux saisons sèches marquées. Le front intratropical ( zone des pluies zénithales ), au-dessus de l' Afrique orientale, se déplace fortement durant la saison sèche vers le nord, respectivement vers le sud durant l' hiver boréal. Mais, au-dessus de la plaine située à l' ouest, se forme une zone secondaire de convergence, donc de précipitations.

Le régime des vents au-dessus de l' Ouganda est dominé durant fete boréal par le vent alizé SE et en hiver par l' alizé NE; au-dessus souffle continuellement un vent d' est.

Au contraire, au Zaïre, c' est le vent equatorial d' ouest qui semble exercer une influence décisive. Son origine n' est que partiellement éclaircie; il semble dû au passage de l' alizé au-dessus de l' équateur et à la répartition des masses d' air relativement à la mer ( 3 ). De l' ouest, des masses d' air humides pénètrent profondément à l' intérieur du continent, même pendant la saison sèche, et peuvent déterminer le temps jusqu' en Ouganda, par-delà le fossé d' Afrique centrale. Ce sont probablement ces masses d' air qui produisent les longues périodes de mauvais temps du Ruwenzori. A côté du taux d' humidité, l' importance de ces masses d' air semble déterminante. Si un vent sec d' alti venant de l' est peut maintenir la couche nuageuse en basse altitude, on assiste à une mer de brouillard fortement agitée au-dessus de 4500 mètres. Le vent d' est en altitude a également une teneur en eau variable. S' il est sec, les sommets se dressent dans un ciel clair. Mais s' il atteint le point de saturation, en montant le long des flancs orientaux, on assiste à la formation de nuages. Comme vent descendant, à l' ouest, il peut être sec à la façon du fœhn. Nous avons mesuré une humidité minimale relative de 37% à la vallée de West Stanley. Plus le vent d' est est humide, plus la base des nuages est basse également à l' ouest. A une altitude inférieure ( entre 2500 et 4000 m environ ), il rencontre un courant contraire montant de la vallée et provoqué par un tourbillon du versant sous le vent. Dans cette zone, correspondant peut-être aussi à l' inversion des alizés, se trouve la zone la plus humide du Ruwenzori. Elle est caractérisée par une forêt de bruyère, pauvre en espèces et avec d' épaisses barbes de lichen ( usnée ) et un tapis de mousse d' un mètre d' épais.

Un phénomène étrange que nous avons pu observer quelquefois trouve, là également, une explication possible: des lambeaux de nuages montant de la vallée se dissipaient avant le lever du soleil à environ 4500 mètres; ils se fondaient dans le vent sec et ascendant.

Le long de l' itinéraire normal d' ascension par l' ouest, de Mutwanga à Kiondo par Kalonge et Mahangu, nous avons constate des limites de végétation plus élevées que du côté est. La limite des bruyères arborescentes se trouve de 200 à 400 mètres plus haut. Comme il est tout à fait possible que des influences locales se manifestent, on ne peut poser une affirmation générale à partir d' une observation si restreinte. Cependant cette différence d' altitude d' un étage de végétation s' expli par la rencontre du vent descendant, chaud et sec, avec le vent ascendant.

Nous pouvons déduire de nos propres observations météorologiques et de celles faites par d' au expéditions que le taux d' humidité d' une masse d' air qui détermine le temps dans ce massif reste constant pendant un certain temps. Comme pour le temps de l' Europe centrale, les masses d' air ont ici aussi des origines diverses. Nous avons vécu deux changements de temps, et tous deux nous ont été annoncés clairement par une modification du taux d' humidité de l' air avant que la nébulosité ne change.

Quel que soit l' air qui parcourt les étroites vallées d' altitude, le temps est caractérisé par un déroulement journalier précis, provoqué par le fort rayonnement solaire tropical. La chaleur agit en effet sur les versants exposés au soleil déjà peu de temps après l' aube. L' air ascendant se rafraîchit et enveloppe les hauteurs dans les nuages déjà vers to heures. Comme il ressort d' une étude du climat de la station météorologique d' Ulese ( 4 ), les sommets enneigés ne sont visibles de ce lieu que 8 à 15 jours par mois, à 6 heures du matin. La diminution de la visibilité au cours de la matinée ( observations toutes les heures pleines ) est indépendante de la saison. A 1 o heures les sommets ne sont visibles qu' une fois par mois et à 13 heures, ils ne l' ont encore jamais été depuis le début des observations ( 1957 ). Ce n' est qu' à 16 heures qu' ils reparaissent derrière les nuages, mais seulement quelques jours par mois. Au crépuscule, à 18 heures, les montagnes sont visibles à moitié aussi souvent qu' à 6 heures. La limite supérieure de ces nuages masquant la vue doit se situer, à l' est, vers 3800-3900 mètres et, à l' ouest, vers 4100 mètres, ce qu' on peut voir à la limite abrupte des épaisses barbes de lichen sur les arbres.

Contrairement à ce qui se passe dans les Alpes, la quantité de précipitations diminue à nouveau en haute altitude. Certes le pied est du massif, à Ibanda ( 1400 m ), reçoit 1600 millimètres et le pied ouest, à Ulese/Mutsora ( 1330 m ) 1405 millimètres d' eau par an, tandis qu' à 3300 mètres, le flanc est reçoit 2600 millimètres. Mais déjà à 4000 mètres d' altitude, il n' y a plus que 2000 millimètres de précipitations annuelles. A 4925 mètres, on a recensé une accumulation annuelle de neige qui correspondrait à une quantité d' eau de 863 millimètres seulement. Mais la fusion ne semble pas justifiée dans ce cas.

Il faudrait encore ajouter que la quantité de précipitations au Ruwenzori dépasse celle du bassin du Congo. La quantité annuelle de pluie à Ulese/Mutsora dépasse aussi de beaucoup celle de lieux situés dans le fossé centre-africain comme Goma, Bukavu et Rwindi ( 6 ).

Pour résumer, nous donnons ici les températures extrêmes et l' humidité relative que nous avons mesurées. Les indications d' altitude se fondent sur Mutsora ( 1200 m d' après la littérature spécialisée ) ( 15 ).

Désignation Altitude Tempéra- Humidité Nombre géographique ture relative % d' obser °C vations Kiandolire...

1760 7,6 96 1 Cabane 2098 4,8-15,4 85-9> 3 Kalonge

Cabane 3363 6,7-10,2 88-99 3 Mahangu

Cabane 4325 1,5-6,0 60-95 6 Kiondo

Lac Gris

4371 0,6-6,0 37-99 12 Pic Margherita 5122 -3,5 77 1 LES GLACIERS OCCIDENTAUX DU MONT STANLEY Comme les glaciers alpins, ceux de l' équateur ont des phases de crue et de recul. Sur le flanc est du Ruwenzori, on trouve la moraine glaciaire la plus basse derrière Ibanda, à 2100 mètres. Une seule datation au Carbone 14 a été faite ( à 3000 m ) dans des sédiments du lac de moraine frontale Mahoma. Le matériau situé le plus profondément dans ce forage avait un âge de I4 7oo± 200 ans, ce qui correspond à peu près à notre stade intermédiaire de Boiling. Avec une même quantité de précipitations qu' actuellement on devrait supposer une température de 5° C plus basse pour la dernière glaciation au Ruwenzori ( 8 ). Mais comme la végétation tropicale de plaine a survécu à cette période rude, bien des questions d' histoire du climat restent encore ouvertes.

Sur le versant ouest du Mont Stanley, on n' a trouvé des moraines que jusqu' à 3600 mètres ( 9 ). Le flanc ouest était-il beaucoup plus sec pendant la période glaciaire ou bien les moraines d' alti inférieure ont-elles disparu par l' érosion, active dans ce terrain abrupt? Une exploration plus systématique de ces vallées difficiles d' accès serait nécessaire pour répondre à cette question.

Depuis que des expéditions s' intéressent à ce massif ( 1906 ), on constate un recul des glaciers. Mais il est difficile de suivre ou de reconstituer la fonte des glaciers. Des mensurations systémati- ques n' ont été faites à notre connaissance qu' en 1906 et dans les années 50 ( établissements des cartes ) ( I o ). Les erreurs qui ont été commises dans ces mesures barométriques et photogrammétriques doivent être importantes d' après la comparaison que nous avons faite entre les résultats de ces deux époques. Comme les photos aériennes et obliques sont très rares, on dispose surtout de photos au sol prises par les anciennes expéditions, dans la mesure où elles ont été publiées. Nous avons comparé une série de ces prises de vue ( 9 ) avec nos observations, nos diapositives et nos photos en noir-blanc et avons constaté ainsi un recul accéléré du glacier de West Stanley depuis - En 1932, le glacier remplissait encore le petit bassin de l' actuel lac Blanc ( env. 4409 m ).

- En 1952, un nouveau lac, le lac Blanc, s' est formé devant la langue glaciaire. La glace atteint encore un verrou rocheux au nord du petit lac et s' arrête à 6 mètres au-dessus de la surface de l' eau, donc à 4415 mètres environ.

- En janvier 1977: en reculant, ce glacier s' est partagé en deux langues. Celle du nord est en grande partie interrompue ou s' est effondrée en avalanche de glace. Celle du sud, une mince couche de glace raide, atteint encore 4465 mètres. Relativement au Gîte de la moraine tout proche, la langue s' arrête 65 mètres plus bas. Si l'on compare les états du glacier en 1952 et 1977, on remarque qu' il a reculé de 50 mètres ( ou en moyenne de 2 mètres par an ).

De Heinzelin a observé en 1952 que les buissons d' immortelles les plus élevés se trouvaient au lac Blanc. Actuellement, ces plantes poussent déjà au-dessus du Gîte de la moraine; elles ont donc gagné plus de 150 mètres d' altitude.

Le glacier d' Alexandra: d' après une photo du duc des Abruzzes prise en 1906 ( 1 ), l' arête de neige du Pic Albert ( sommet NW de la Margherita ) est pratiquement horizontale. Aujourd'hui le Pic Albert se présente comme une tête rocheuse surplombant l' arête neigeuse de 15 mètres. Nous ne connaissons aucun document sur la partie infé- rieure du glacier d' Alexandra. L' extrémité de sa langue est voûtée dans la partie sud du glacier et a une pente d' environ 700. La partie nord est plane et partiellement recouverte de neige d' avalanche. Le point le plus bas atteint par la glace est situé à 1 t mètres au-dessous du Gîte de la moraine. Nous n' avons pas pu, par manque de temps, aller au glacier Moebius, au SO du Mont Stanley. Avec le glacier Moore du Mont Baker, plus connu, c' est le glacier le plus bas ( en altitude ) de l' Afrique. De l' arête entre le lac Vert et le lac Catherine, nous l' avons observé et photographié et avons estimé l' altitude de sa langue. Elle se situe aux environs de 4300 mètres, donc 220 ou 250 mètres plus bas que la cabane. Le glacier a perdu le caractère tourmenté et crevassé qu' il avait en 1952 pour devenir un glacier de vallée, lisse, presque dépourvu de crevasses, couvert d' éboulis à son extrémité.

Nous avons déterminé l' altitude de l' extrémité des langues glaciaires par rapport à la cabane nommée Gîte de la moraine ( ou Glacier Hut ). De cette façon, on évite de grosses erreurs de mesures, et une comparaison avec des mesures ultérieures est possible. Cette cabane est bâtie sur le rocher et située au point le plus bas et le plus occidental de la selle entre les glaciers d' Alexandra et de West Stanley. Cette selle est formée principalement par une puissante moraine médiane. L' altitude officielle de la cabane est de 4350 mètres. La carte ( to ) indique 4496 mètres. En prenant pour base Mutsora ( 1200 m ), nous sommes même arrivés à 4530 mètres ( 15 ).

LES LACS DE LA VALLÉE DE WEST STANLEY Trois bassins formés par le glacier constituent la partie supérieure de la vallée de West Stanley. Le bassin inférieur, partiellement rempli par le lac Gris, est fermé par une couronne de moraine classique. Le lac n' a pas d' écoulement visible. Deux trous dans les sédiments du fond plat de ce lac ont attiré notre attention. Comme l' alimentation du lac en amont est constante et importante, on peut supposer l' existence d' un écoulement souterrain. Le lac Blanc est retenu en partie par une eminence arrondie et en partie par une moraine plane. Il est relié par un ruisseau au lac Gris, situé un peu plus bas. Il est alimenté par une série de petites chutes d' eau provenant d' un petit lac sans nom situé en amont. Le niveau de ces lacs est soumis à de fortes variations. Le 9 janvier 1977, au cours d' une période de mauvais temps avec des passages de brouillard, de la pluie fine et du grésil nocturne, le lac Blanc a débordé; des touffes d' herbe étaient sous l' eau. Le ruisseau coulant vers le lac Gris s' est frayé un nouveau lit sur l' herbe et entre des groupes denses de séneçons. Au lac Gris on peut aisément discerner les niveaux minima et maxima grâce aux fines alluvions. La surface se trouvait momentanément à 20 centimètres au-dessus du minimum et à 65 centimètres sous le niveau maximum. Le i4 janvier, après trois jours sans précipitations, le niveau du lac Gris était monté de 20 centimètres.

PETITES FORMES G É O MO R P H O LO Gì Q_U E S De fréquents gels et dégels de la couche de terre superficielle peuvent provoquer la solifluction. La couverture végétale se casse, les éboulis sont triés en pierres grossières et plus fines. Sur des surfaces horizontales se forment des structures polygonales; sur les versants, des stries de terre et de pierre suivent la ligne de pente.

De tels phénomènes de solifluxion se retrouvent dans le monde entier. Dans les Alpes, ils apparaissent à des altitudes de 2000 à 3000 mètres. Près de l' équateur on les rencontre à une plus haute altitude, là où le gel est fréquent toute l' année. Dans la vallée de West Stanley, nous avons observé que les cassures dues au gel se trouvaient, dans la couverture végétale, à partir de 4300 mètres. Quant aux « guirlandes », petites terrasses à la surface libre de toute végétation, nous n' en avons trouvé qu' en petit nombre et de forme imparfaite, à 4480 mètres. Des sols polygonaux sur terrain horizontal et des sols striés sur les pentes apparaissent en grand nombre entre 4500 et 4600 mètres. Mais nous en avons déjà rencontré à 4400 mètres. Nous avons également remarqué au-dessus de 4600 mètres des embryons de formes importantes ( polygones de pierre, mais isolés et de 25 cm de diamètre ) qu' on observe rarement sous les Tropiques.

Les formes dues à la solifluxion ont été étudiées également au Kilimandjaro et au Mont Kenya ( 11, 12, 13 ). Le Ruwenzori se différencie de ces derniers dans la diffusion de ces formes. La solifluxion due au gel n' est possible ici que dans une étroite zone d' altitude. Plus bas, une végétation puissante et dense s' oppose à sa formation. Plus haut, les parois rocheuses et leurs versants d' éboulis actifs limitent la formation de ces petites formes géomorphologiques.

La limite inférieure de la solifluxion est, en outre, dépendante du degré de continentalité du climat et de la pétrographie ( 14 ). Des roches profondes comme le granite et l' amphibole sont plus sensibles à la solifluxion que les roches volcaniques. Nous n' avons étudié les formes décrites que dans l' amphibole. Il n' est donc pas établi quels sont les facteurs les plus déterminants pour l' alti élevée de la solifluxion au Ruwenzori.

accès et itinéraire d' ascension par l' ouest Nous ajoutons ici le résultat de nos expériences aux rapports des diverses expéditions. Nous nous étions annoncés par écrit six mois à l' avance auprès de l' administration des Parcs nationaux, IZCN ( Institut zaïrois pour la conservation de la nature, avenue Cliniques 13, B. P. 12348 Kin I Kinshasa, Zaïre ), ce qui nous fut très précieux. La réponse écrite officielle nous épargna bien des tracas à la douane, également pour prendre les lignes aériennes intérieures. Pour des questions d' organisation, il convient de réserver 2-3jours pour le vol Kinshasa-Goma et retour. Le parcours le plus difficile à franchir est Goma ( lac Kivu)—Mutwanga/Mutsora ( pied du Ruwenzori, à l' ouest ), au total 450 kilomètres. Le moyen de transport le plus rapide et le plus confortable est le taxi, mais il est affreusement cher et si on ne veut pas le faire attendre une semaine, on a des difficultés à en obtenir un pour le retour. Le contingentement de l' essence paralyse les transports zaïrois pour le moment.

Normalement, on fait l' ascension du Pic Margherita en 6-7 jours ( selon le prospectus de l' IZCN ). Pour l' ascension du sommet, il ne reste alors qu' un jour, très éprouvant. La chance est mince d' avoir un temps convenable, ce jour-là. Celui qui envisage de vaincre le sommet doit équiper les porteurs et guides d' habits chauds, de souliers, de chaussettes et de sacs de couchage ou alors, comme nous l' avons fait, les faire remonter de la vallée pour descendre le matériel.

A l' administration des Parcs, à Mutsora, on trouve un logement simple et propre, mais pas de ravitaillement. C' est ici qu' on doit s' acquitter de la taxe de parc et engager les porteurs. Les cabanes de Kalonge, Mahangu et Kiondo forment

Mulsora / Mutwang; Plan général modifié du Mont Stanley, dans le massif du Ruwenzori, d' après la carte ( 10 ) des étapes d' un jour. Nous les avons toutes trouvées en bon état. En revanche, la cabane du glacier, le Gîte de la moraine, n' est qu' un petit abri de bois sans porte ni meubles, et assez éloigné d' un point d' eau. Nous avons trouvé plus agréable de camper au bord du lac Gris.

Nous avons choisi, grâce aux indications d' un groupe d' alpinistes italiens, une voie d' ascension de la Margherita qui n' est pas mentionnée dans le guide ( 8 ). Elle est plus facile et surtout plus rapide que la voie normale par l' arête NW. Elle se trouve un peu au nord, au-dessous de cette même arête.

^ Guirlandes )J Sol strié # Séneçons I Zone de brouillard * SommetLimite des neigesLimite de la solifluction luminili Limite inférieure de la formation de cristauxLimite de la végétation © Limite de la culture du café E-ô^j Forêt de bruyère Fig. 2 Etagemenl comparatif entre Kilimandjaro Mont Kenya Ruwenzori ( Stanley ) 3 " 5' Sud 25' Est 0° 10' Sud 31° 18' Est 23' JVord 2g0 52' Est DESCRIPTION D' UNE VARIANTE DE LA VOIE OUEST Du Gîte de la moraine, on gagne le glacier d' Alexandra d' abord vers l' est sur la moraine, puis peu au-dessous des rochers de l' arête ouest du Pic Alexandra, on descend à gauche ( cairn ). On traverse le glacier d' Alexandra vers le nord, juste au-dessous de la rupture de pente, et on atteint ensuite, en se tenant légèrement sur la droite, les rochers de l' arête NW de la Margherita ( i heure du Gîte de la moraine ). Le rocher est compact et offre peu de prises. Mais le court passage de varappe peut être équipé la veille ( degré: 3-4 ). On suit alors horizontalement l' arête en direction du sud-est. Quand l' arête commence à se redresser, on se tient à gauche ( cairn ) et on descend ( environ 30 m ) un couloir de neige pour gagner une terrasse parallèle à l' arête, montant légèrement vers le sud-est. Un suit cette terrasse en gagnant lentement de l' altitude. On se tient toujours à droite, contre l' arête, mais on reste dans le névé qui se redresse. Après le second des deux gendarmes de l' arête nord-ouest, où la bande de neige s' achève en longues rides très abruptes, on varappe à la verticale, par des côtes rocheuses et des couloirs de neige ( degré: 3 ) et on atteint ainsi l' arête large et déjà moins raide. Puis, en suivant cette arête, on arrive au Pic Albert et, de là, par une large crête neigeuse, au Pic Margherita ( q Vi-5 heures du Gîte de la moraine ). Cette voie est spécialement indiquée pour la descente. Nous l' avons trouvée en excellentes conditions, avec peu de neige et de glace, où d' ailleurs les crampons mordaient bien.

Traduit de l' allemand par A. Rigo Bibliographie ( 1 ) Ludwig Amadeus von Savoyen: Der Ruwenzori, Leipzig 909 ( 2 ) C. Felix: Contribution à l' étude pétrologique et géologique du Massif du Ruwenzori, Acad. Sciences M973-75-'9 ( 3 ) G. Barry and J. Chorley: Atmosphere, Weather and Climate, London 1972 ( 4 ) M. Crabbe: Visibilité des hauts Sommets du Ruwenzori, Kinshasa 1971 ( 5 ) J. B. Wittow: Some Observations on the Snowfall of Ruwenzori, Journal of Glaciology i960, Vol. 3, 28 ( 6 ) Pini Nsakala Vuanza: Les Régimes moyens et extrêmes des climats principaux du Zaïre, Kinshasa 1975 ( 7 ) D. A. Livingstone: Age of Déglaciation in the Ruwenzori Range, Uganda, Nature, June 2, 1962, p. 859 ( 8 ) H. A. Osmaston and D. Pasteur: Guide to the Ruwenzori, Oxford, 1972 ( 9 ) J.de Heinzelin: Les stades de récession du Glacier Stanley occ. Exploitation du Parc National d' Albert, 2esérie, Bruxelles, 1953 ( 10 ) Directorate of Overseas Surveys 1962: Central Ruwenzori, Karte, Massstab 1:25ooo ( 11 ) G. Furrer und R. Freund: Beobachtungen zum subnivalen Formenschatz am Kilimandjaro, Annales de Géomorphologie Suppl. 16, 1973 ( 13 ) Klötzli: Jahresbericht Geobotanik ETH, Zürich 1959 ( 14 ) K. Graf: Beiträge zur Solifluktion in den Bündner Alpen ( Schweiz ) und in den Anden Perus und Boliviens, Diss. Univ. Zürich, 1971 ( 1S. Hastenrath: Observations on the periglacial morphology of Mts. Kenya and Kilimanjaro, East Africa. Annales de Géomorphologie, Suppl. 16, 1973 ( 15 ) D. Moeller: Beiträge zur barometrischen Höhenmessung, Diss. München 1962 ( 16 ) B. Primault et J. Quiby: Diagrammes psychrométriques différenciés en altitude.Veröffentl. der Schweiz. Meteorolog. Zentralanstalt Nr. 38, 1977

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