Le tichodrome échelette

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR FRANÇOIS MANUEL

On croit parfois connaître une région. Ainsi la réserve vaudoise de la Pierreuse, près de d' Œx. Je l' avais parcourue en tous sens l' an passé, étant allé partout. J' y suis retourné cette année. J' ai cru m' y perdre.

C' était midi. Descendu le matin du Plan de la Douve, je m' étais aventuré dans l' Entrescex Dessus. J' avais envie de rocher et de pierraille et du flot de lumière aveuglante qui, d' en haut, coulait dans ce pierrier surchauffé et désert. A mesure que je descendais, les immenses murailles de la Douve s' élevaient plus haut au-dessus de ma tête et dominaient ce vallon de ses saillies de rocs nus et déchiquetés, pareils à des crocs. Par endroits, la montagne était coupée de sangles de terre dure, de vires à chamois, de corniches herbeuses où les racines des aroles s' accrochaient, de leurs serres de vautour, aux flancs abrupts de la montagne.

Tout en bas, je voyais la forêt douce de la Plane, et un sentier. Mais un banc de rochers surplombait le pierrier de dessous. Comment le franchir? Où était le passage? Je descendais, remontais, descendais ailleurs, cherchais encore, les pieds tout endoloris par les cailloux qui roulaient sous les souliers. Au-dessous, le vallon me préparait son auge de verdure, mais, en levant les yeux, je voyais les contours aigus des crêtes qui pénétraient avec force dans le bleu électrique du ciel. J' étais perdu au fond de ce vaste entonnoir, comme une guêpe dans une bouteille, tout enfiévré par la lumière aveuglante. A mesure que je m' y démenais, une bizarre et sauvage musique me saluait d' en haut, cette indicible mélodie de la montagne qui n' était autre que le rythme du sang sous les tempes.

Je m' arrêtai pour éponger mon front. Au-dessus de ma tête, les parois du Sex Mossard, pourries et moussues, ruisselaient de sources. D' innombrables petits papillons blancs ou azurés étaient venus se rafraîchir. Je m' assis. Soudain, du haut du rocher, un oiseau tombe, ailes fermées et, tout près de moi, se ressaisit et se pose contre la paroi où il disparaît, comme assimilé dans la roche. Non, le voici un peu plus loin! Tiens! ils sont deux maintenant. Comment donc ne les avais-je pas vus? Ce sont deux tichodromes.

Quels merveilleux oiseaux! Ils sont si petits, de la taille d' un moineau, à peine, que sans mes jumelles je ne distinguerais pas le gris rare de leur dos et de la tête. Fermées, les ailes paraissent noires, mais quand les oiseaux s' envolent, quel épanouissement! Sur l' écrin de velours rouge de leurs ailes, cinq perles blanches s' alignent, enrobées dans l' extrémité noire des rémiges. Noir, gris, rouge, trois Ï59 couleurs d' oiseau exotique. Et je crois rêver observer leur vol papillonnant, aux coups d' ailes irréguliers, acrobatiques et inattendus comme dans un songe. Où suis-je donc pour rencontrer cet oiseau de rêve?

Pourtant, le tichodrome n' est pas rare. Les varappeurs le connaissent bien. Il n' est pas du tout farouche. L' hiver, il fréquente volontiers nos édifices. Je l' ai vu escalader le clocher de l' église de Villeneuve et grimper, par l' extérieur, au sommet du beffroi de notre cathédrale...

Arrivés au haut, ils me lancèrent, de leur long bec légèrement arqué, une fraîche modulation sifflée et plaintive, sur un ton élevé.

Puis le silence revint. On n' entendit plus que la respiration de la terre qui, en bougeant sous la chaleur, faisait dégringoler quelques petits cailloux en cascade. Tout était calme. La bise était devenue un velours de fraîcheur.

Je me retournai. Le chemin s' ouvrait devant moi, miraculeusement taillé entre les rochers. Je m' y précipitai. Longtemps encore, arrive au bas, je crus entendre, dans les hautes parois de ciment de la Douve, la plainte de l' oiseau, aux ailes roses et la voix surnaturelle qui, parfois, apparaît par enchantement pour nous montrer le chemin.Feuille d' Avis de Lausanne )

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