Le val Ferrex suisse

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( ancienne vallée d' Issert et de Ferrex ).

Par H. Correvon ( section genevoise ).

Si vous ouvrez la carte de la chaîne du Mont Blanc de Barbey ou la nouvelle carte du champ d' excursion ( Salvan-Grand St Bernard ) 1901, vous constatez que la partie suisse de cette maîtresse chaîne forme comme un trapèze dont l' un des angles s' appuie sur Martigny et l' autre sur Orsières. La limite méridionale en est tracée par le val Ferrex avec Som la Praz, Ville d' Issert et Praz de Fort comme principaux centres d' habitation et les cols du Petit et du Grand Ferrex et de Fenêtre comme débouchés du côté de l' Italie, au Sud-Ouest, sa base étant à Orsières.

Cette vallée est peu connue dn grand public; c' est tout au plus si quelques touristes qui vont au Grand St-Bernard la suivent au retour pour rentrer à Champex ou dans la vallée de Bagnes devenus, depuis quelques années, des lieux de villégiature à la mode. Elle est cependant fort belle et pittoresque, bien que ni Joanne ni Baedeker n' en chantent merveilles. Si elle n' a pas son Cervin ou sa Jungfrau, elle a les fiers sommets de ce beau massif du Mont Blanc qui s' avance en éperon dans notre pays suisse et les merveilleux glaciers qui en descendent.

La vapeur n' a, Dieu merci, pas encore souillé sa robe verte et blanche et c' est à peine si une route à mulets et à demi carrossable conduit d' Orsières à Praz de Fort qui se trouve au bout du quart à peine de sa longueur. Pas très boisée, souvent ravagée par les avalanches, sillonnée de cours d' eau qui bondissent en cascades ou murmurent sous bois, elle offre un caractère tranché de sauvagerie et de virginité. Un seul hôtel, à Praz de Fort, modeste et simple, d' ailleurs, avec un restaurant alpestre situé dans la partie supérieure de la vallée; une cabane haut perchée, dans le plus beau centre d' excursions qu' il soit possible d' imaginer, voilà tout ce qu' elle offre comme toits hospitaliers.

Mais une innombrable série de sommets glacés à ascensionner, des rochers à grimper — à varapper comme disent nos gym - montagnards genevois — d' intéressants phénomènes géologiques à étudier, toute une chaîne de montagnes modestes et presque jurassiques à l' Est pour les promeneurs et une foule de sites charmants pour les artistes et les poëtes sous les rivages de son tumultueux cours d' eau; en outre un beau tapis végétal qui, sans renfermer de raretés — la chaîne du Mont Blanc en est dépourvue — offre cependant une abondance de fleurs alpines qui illuminent son sol comme les étoiles le ciel, voilà de quoi tenter tous les alpinistes. C' est pourquoi celui qui écrit ces lignes, après l' avoir beaucoup parcourue depuis près de vingt ans, a accepté volontiers la tâche qui lui a été donnée par la rédaction du Jahrbuch d' en parler à propos du champ d' excursions.

D' Orsières, chef-lieu de l' Entremont, la vallée de la Drance se divise en deux parties 1 ). Tandis que l' une d' elles s' en va au Sud-Est, puis directement au Sud, rencontrer l' Italie à l' hospice du Grand St-Bernard, l' autre s' enfonce à droite, entre de hauts sommets et s' en va chercher au Sud-Sud-Ouest le soleil du Midi — le sommet très boisé de Longa Becca, avec les clairières — alpages de Montatuay ( mot qui viendrait, selon M. Jules Massard, de Mont à tuer, étymologie d' ailleurs très problématique ), à l' altitude de 1083 mètres, et du Plan Bœuf ( 1665 m ) sépare nettement les deux vallées. Sur ses flancs on rencontre, cachés parmis les grands sapins sombres et les gracieux mélèzes, de très gros blocs erratiques de la belle protogyne du Mont Blanc. Ces blocs sont nombreux et extrêmement beaux; ils méritent qu' on les visite.

D' Orsières le val Ferrex apparaît comme une profonde échancrure, dominée à droite par des géants de granit, à gauche par de douces montagnes calcaires. Des deux côtés les pentes sont abruptes et rapides et les avalanches y font rage au premier printemps. La modestie et la grâce des sommets qui le bordent à l' Est font ressortir l' orgueil et l' au des pics élevés de la chaîne du Mont Blanc qui forment le haut rempart qui court à droite. L' opposition est belle et pittoresque; elle fait une profonde impression.

A l' angle Sud de l' a grande place d' Orsières ( c' est ainsi qu' on nomme dans le pays ce bourg de 700 habitants ) le mur d' une maison porte les flèches indicatrices pour les cabanes d' Orny ( couleur verte ) et de Saleina ( couleur rouge ). Pour atteindre ces deux cabanes on n' a qu' à suivre les sentiers le long desquels, de part en part, se voient des marques de ces deux couleurs respectives.

On passe la Drance et l'on prend le chemin à mulets, juste carrossable pour les chars de montagnes, qui longe un grand pré bien vert, splendide pelouse naturelle parsemée de blocs erratiques et plantée d' arbres fruitiers séculaires au centre de laquelle repose, solitaire et paisible, la petite chapelle St-Eusèbe. Chose curieuse, il se fait, sur les marches de cette chapelle, le jour de Pâques, un service religieux en plein air suivi d' une communion sous les deux espèces, telle que cela sa pratiquait dans la primitive Eglise et comme cela se fait dans le culte protestant. On y délivre du pain et du vin à chaque personne présente et même aux passants, étrangers à la paroisse. Les malades, les impotents, ceux que des devoirs impérieux ont laissé au village, reçoivent également leur part qui leur est apportée pendant la réunion.

Som la Proz ( le sommet du pré ) est situé au bout de cette grande plaine de verdure. C' est un hameau qui compte un peu plus de 200 habitants, d' où l'on monte en moins d' une heure au Lac de Champex. Il est à la base même du val Ferrex et au commencement de la gorge qui ferme la vallée. A une demi-heure plus haut, toujours sur la rive gauche, se trouve Ville d' Issert, hameau de 190 habitants, situé au pied d' un gracieux bois de mélèzes et protégé contre les éboulements descendant du Châtelet ( 2541 m ) et de la Tita Moutse ( 2306 m ) 1 ) par la grande forêt de Mont Giroud, qui protège également Prag de Fort, situé à 20 minutes plus haut, presque en face du hameau Les Arlaches qui est, lui, sur la rive droite de la Drance.

Praz de Fort, situé au confluent de la Saleina et de la Drance est un gracieux hameau de moins de 250 habitants et Les Arlaches, en face, en ont cent et quelques. Praz de Fort nous est connu à tous par le gracieux récit de Rambert dont le petit chévrier faisait les délices de nos jeunes années 2 ). Sa petite chapelle, gracieuse et patinée par les siècles, envoie aux échos des monts son gracieux et doux angelus. Le tumulte des eaux bondissantes y interrompt seul la douce paix qu' on y respire. C' est un lieu frais, pittoresque et plein de charmes. La première fois que j' y vins, il y a quelque 20 ans, le village venait d' échapper à un gros danger d' avalanches, les pentes du Mont Bavon, au levant, étant raides et mal boisées.

Toutes ces forêts appartenaient alors au couvent du Grand St-Bernard, en vertu d' un droit antique à lui octroyé par le comte Thomas de Savoie pour le repos de l' âme de son père, Humbert aux blanches mains, il y a plus de sept siècles. La commune d' Orsières, après de longs pourparlers et des procès interminables, finit par les racheter en 1894 pour le prix de 15,000 francs 3 ).

Par l' acte du 1 " des Ides d' avril 1189, le comte Thomas Ier de Savoie ou de Maurienne a donné et concédé, pour le repos de l' âme de son père le comte Humbert de bonne mémoire, à la maison hospitalière des St-Bernard et Nicolas du Mont Joux: le droit d' usage en bois dans la forêt de Ferrex et les autres forêts cohérentes du Mont de Ferrex, pour les besoins de l' hospice. La quantité de bois que le couvent du St-Bernard tirait de ces forêts ascendait à environ 180 stères annuellement ou 60 toises locales. Les Orsériens de l' époque, gens peu commodes au dire du comte, firent, paraît-il, beaucoup de difficultés pour reconnaître cette donation, estimant, non sans raison, que le comte de Savoie n' avait aucun droit de leur prendre leur bien à eux, pour le donner au couvent. Toujours est-il que dans une épître qu' il adresse en 1190 — une année après la donation — à ceux qu' il appelle nos audacieux et rustres Orsériens — nostri audaces et rustici Orserienses — il leur signifie que ceux d' entre eux qui s' opposeraient à ce que le couvent donataire prît des bois dans les forêts indiquées dans la donation, auraient leurs biens confisqués et eux-même seraient pendus. Pas tendre, le comte. Cet acte de 1189 fut, à travers les siècles, une source de conflits entre le couvent du St-Bernard et la commune d' Orsières. Chaque siècle en vit naître un, sinon plusieurs. Les mentionner tous m' entraînerait trop loin. Je note les plus saillants. Le premier fut celui de 1394. En cette année, faisant acte de violence, ce qui n' est jamais permis, les gens d' Orsières se rendirent sur place, insultèrent le prévôt, battirent ses domestiques, culbutèrent ses chevaux, brûlèrent sur les lieux les bois prêts au transport, et détruisirent les chemins utilisés pour le transport. De quoi tout, sur la plainte du seigneur prévôt, ils durent aller rendre compte à Genève où se trouvait le comte, demander humblement et à genoux pardon, par l' organe des deux premiers d' entre eux, se soumettre à payer au couvent 100 livres d' or, et jurer sur les Sts-Evangiles de respecter à l' avenir les droits du St-Bernard. La même année toute la population d' Orsières réunie à l' église devait répéter et confirmer ce serment. C' est la première reconnaissance arrachée aux gens d' Orsières des droits du comte et de la légitimité de la donation.

Reconnue maintenant en principe, restait à en déterminer l' étendue. Sans aucun doute la forêt de Ferrex occupait tout l' espace, aujourd'hui pâturages légèrement boisés sur le bord méridional, compris entre la prairie de Ferrex au Nord, la Drance au couchant, la grande ravine pierreuse des Ars au midi, et les rochers abrupts de la Tzavraz au levant. Mais jusqu' où allait le Mont de Ferrex avec ses forêts cohérentes? S' arrêtait au Nord à la Fouly, point où la vallée d' abord dirigée du Nord-Est au Sud-Ouest, oblique vers le Sud-Est? Ou, comme le soutiendra le couvent vers la fin du 19 me siècle, et, depuis le moment où, au lieu de transporter ses bois à dos de cheval par le Col Fenêtre ou en contour- nant la Pointe de Dronaz, il en effectua le transport à char par la route Ferrex-Orsières et St-Bernard, le Mont de Ferrex comprenait-il toute la vallée jusqu' au village de la Praz, ses deux versants est et ouest, ou seulement le versant oriental de la vallée? Voilà désormais le point litigieux entre parties, l' étendue de la donation.

Interprêtée sans parti pris, et en tenant compte de la date à laquelle elle a eu lieu; de l' état des forêts qui couvraient à cette époque les vastes paturâges du sommet de la vallée où paissent aujourd'hui de nombreux troupeaux; de l' intention du comte de donner au couvent un droit aux bois les plus rapprochés — car le comte ne pouvait prévoir alors ce qui est advenu plus tard: la création d' une route carrossable dans la vallée de Ferrex et celle d' Entremont, et la possibilité de transporter les bois autrement qu' à dos de cheval et par le Col Fenêtre ou la Pointe de Dronaz — interprêtée raisonnablement, il n' y a pas de doute que la donation de 1189 ne devait comprendre, dans l' esprit du comte, que le droit d' usage aux bois de la forêt de Ferrex et des autres forêts au midi les plus rapprochées du couvent.

Le litige sur ce point a pris naissance dès le moment où le couvent a commencé de transporter ses bois par Orsières et Bourg-St-Pierre, soit dès 1854, date de la création de nos alpages actuels, et du rachat du droit de parcours des L' acte de 1189 comprenait outre le droit d' usage aux bois, le droit de parcours sur les pâturages du haut de la vallée pour les chevaux employés au transport des bois pendant la durée du transport. Ce droit de parcours a été racheté en 1854 pour le prix de 6600 francs. ) Dès ce moment, en effet, le couvent avait tout intérêt à exploiter le bois des forêts les plus rapprochées d' Orsières, et, par conséquent, à soutenir le point de vue adopté par lui lors du dernier litige soulevé en 1878, repris en 1889, année où la commune d' Orsières s' est catégoriquement refusée à délivrer encore des bois au couvent. Ce litige, qui menaçait un moment de tourner à la passion s' est, grâce à l' esprit conciliant de M. le prévôt Bourgeois, terminé par une transaction honorable pour les deux parties, dont les bases ont été jetées dans une conférence tenue à la maison du St-Bernard à Martigny entre les représentants de la commune et du couvent, et qui a trouvé son expression dans l' acte authentique du 20 décembre 1894. Par cet acte — art. 1er — la religieuse maison du St-Bernard cède, abandonne et transporte, à perpétuité, à titre de rachat, à la commune bourgeoisiale d' Orsières qui a déjà racheté les droits de parcours des chevaux et qui accepte tous les droit que la dite maison possède encore en vertu de l' acte de donation du comte Thomas, moyennant paiement de la somme de 15,000 francs que le représentant du St-Bernard reconnaît avoir reçu et dont il passe aux représentants de la commune bourgeoisiale d' Orsières pleine et absolue quittance.

Le 16 juillet 1893 fut un jour mémorable pour Praz de Fort; on inaugura, là-haut dans les nuages, sur un rocher dominant le pays, une cabane-refuge qui fut l' enfant de prédilection de la section neuchâteloise du S.A.C. Dès lors Praz de Fort est devenu „ tête de ligneil a acheté des gants et s' est civilisé.

Pas très rapidement, cependant, car, dans l' été 1894, quand j' en fis les honneurs à mon ami Bonvalot qui m' avait été envoyé par sa famille dans le but de le forcer à se reposer un peu l' esprit en s' éreintant le corps, nous eûmes toutes les peines du monde à trouver de quoi nous sustenter. On nous vendit un gigot de mouton sec pour 92 centimes ( tout le gigot, s. v. p., mais il est vrai de dire qu' il n' avait guère que la peau sur les os ) et il fallut aller quérir l' aubergiste d' alors dans les champs où il avait emporté la clé de l' auberge! Doux pays, que ne gardes-tu longtemps encore ta simplicité et ta candeur.

Le sommet de la Tour de Bavon ( 2481 m ) s' élève entre les Drances de Ferrex et d' Entremont 1 ) à l' Est de Praz de Fort, mais il n' est pas visible du fond de la vallée. Cette pointe, si gracieuse quand on la voit de Liddes, n' offre pas le même aspect, vu du val Ferrex. Mais son ascension est facile, et la vue qu' on a de son sommet est absolument merveilleuse, car elle comprend, outre les massifs du Combin et du Vélan, les Alpes de Bagne et d' Arolla, une bonne partie des Alpes bernoises et vaudoises et la grandiose chaîne du Mont Blanc. L' ascension s' en fait, de Praz de Fort, avec facilité en 3 heures par l' alpe de la Sassa ( Saxe ?), située au Sud-Est de Praz de Fort, à 1972 mètres d' altitude.

De la Tour de Bavon à la Longa Becca dont nous avons parlé, la montagne qui borne le Ferrex à l' Est forme un grand dos d' âne de verdure, où paissent les troupeaux et qui rappelle les paysages jurassiques. C' est là, entre le Plan Mokkay et la Tissura, qu' en 1886, l' imagination active des gens instruits du Valais avait découvert l' existence de ces fameux dolmens du Mont Bavon dont j' ai eu le regret de démolir la légende dans la „ Gazette de Lausanne " des 11 et 18 juillet 1888, ce qui m' a valu la cordiale affection que l'on sait de la part des journaux sédunois. Les clubistes que la question intéresse trouveront dans le „ Monde de la Science et de l' Industrie " du 15 octobre 1888 un article dû à la plume de celui qui écrit ces lignes et un autre travail, beaucoup plus documenté encore puisqu' il est accompagné d' un certain nombre de photographies des cailloux que les autorités du Valais avaient baptisé du nom de dolmens et qui est dû à la plume très compétente de M. Burkardt-Reber.

1 ) Le nom Drance qui nous vient celtique comme les mots drague, drains, est celui de tous les cours d' eau qui se réunissent à Martigny-Bourg pour se jeter dans le Rhône. 11 y a la Drance de Bagne, de Ferrex, d' Entremont, de Valsorey, etc.

La tendance à voir partout des autels à sacrifices et des restes de terribles hécatombes humaines est assez générale en Valais et le „ Journal de Genève " du 29 septembre 1901 ( supplément ) en cite un nouvel exemple frappant.

La très rustique et très primitive auberge de Praz de Fort a été remplacée, depuis deux ans, par un petit hôtel situé au centre du village et sur les bords de la Drance. Il y a, depuis quelques années, boîte aux lettres et courrier journalier. Le poste peu enviable des gardes-frontières y réside toute l' année et des clubistes neuchâtelois ont élu résidence dans un ou deux chalets gracieux et pittoresques qu' ils se sont construit à 20 minutes plus haut. La construction de la cabane a donc contribué grandement à l' amélioration de ce riant séjour et elle ne l' a pas encore gâté, puisqu' il a conservé intacte sa dose de couleur locale. L' au de ces lignes y a passé, dans la maison du conseiller du lieu, les trois étés de 1896, 1897 et 1898 et ne s' en est jamais lassé.

Une longue moraine boisée, nommée La Crêta de Saleina, s' avance en éperon au sein des prés verts, coupant l' horizon au midi et s' avan jusqu' aux bords de la Drance. A l' automne on y récolte de nombreux champignons comestibles; mais les douaniers de l' endroit sont seuls à oser les utiliser.

A partir de Praz de Fort, le chemin devient plus étroit et grimpe ou descend plus volontiers. Il passe au travers des beaux pâturages de Branche ( 1392 m ), de Prayon ( 1462 m ) et de la Seilo ( 1505 m ), puis arrive en passant par l' Amòna ( 1542 m ) où il y a une ancienne mine de fer et de plomb argentifère, à la Fouly ( 1593 m ), en face des chalets de la Neuva.

Partout, sur la droite, s' élèvent de fiers sommets qui semblent provoquer les cieux; des hautes parois de protogyne grise descendent, ici et là, les glaciers étincelants et en particulier le grand glacier de la Neuva qui arrive à 450 mètres au - dessus de la Fouly et dont la longue moraine descend jusqu' à la Drance. La lourde masse du Mont Dolent, dont le sommet ( 3833 m ) forme la triple borne entre l' Italie, la France et nous, s' élève sur la droite 1 ) et descend à l' horizon occidental en une arête qui se relève trois fois pour s' élancer vers le ciel et former les sommets du Grépillon ( 3530 m Kurz ), du Petit Grépillon ( 3355 m ) et de la Pointe Allobrogia ( 3170 m ) 2 ). Pour le glacier de la Neuva on Le rai Ferrex suisse.1 7 peut se rendre en 14 heures à Argentières par le Col d' Argentière ( 3520 m ) en descendant le glacier du Tour Noir et celui d' Argentières.

A 20 minutes au-dessus de la Fouly se trouvent les chalets du Clou avec une petite et modeste buvette montagnarde. C' est de là que part, sur la droite, le sentier qui, par l' alpe de La Léchère, serpentant au travers des pâturages, puis des pierriers et des névés et côtoyant la Combe des Fonds, grimpe au Col du Petit Ferrex ( 2493 m ) et conduit par un sentier très raide et exposé au grand soleil, en 3 heures aux chalets du Pré de Bar, dans le Ferrex italien. Il rejoint là le sentier du Grand Ferrex qui passe à gauche de la Tête de Ferrex, tandis que le Col du Petit Ferrex passe à sa droite.

A 20 minutes plus haut ( 2 h. 20 de Praz de Fort ) se trouvent les chalets du Grand Ferrex, avec la gracieuse chapelle plusieurs fois séculaire et dont l' érection, au dire des gens du pays, a eu pour résultat de délivrer le pays des monstres et des serpents. C' est là que se trouve le plus ancien établissement hospitalier de la vallée, ce fameux chalet de Ferrex dont Tœpffer, dans ses „ Voyages en zigzag ", nous narre les charmes 1 ). C' était une hospitalité simple et désintéressée qu' on y offrait alors; et quand, après avoir passé la nuit, soupe à l' arrivée et déjeuné au départ avec sa bande de collégiens, M. Tœpffer demande son compte — de nos jours on dit l' addition — les braves hôtes ne réussirent plus à aligner leurs chiffres. A La fin, nous dit-il, toute leur arithmétique mise en commun n' y pouvant suffire, la vieille vint à M. Tœpffer et lui dit: „ Faites vous-même, mon bon monsieur, je me fie à vous. " Tœpffer alors place des écus à la suite les uns des autres jusqu' à ce que l' homme et la femme, plus scrupuleux encore qu' avides, aient dit: „ Assez, va bien. " C' était en 1842. Depuis lors la roue a tourné, le monde a marché, la petite auberge de Ferrex s' est agrandie et civilisée, mais on s' y trouve encore très bien et au milieu de braves gens.

Les chalets de Ferrex sont dominés, sur la gauche, par la Tzavraz ( Mont Ferrex 2981,6 m ), gracieuse cime conique, la plus élevée de cette chaîne basse qui sépare les deux Drances et borde le val Ferrex à l' Est. C' est à sa base septentrionale que se trouve le joli petit lac bleu de la Rossa d' où part la Drance de Lâ qui forme la longue Combe de Lâ, aboutissant au - dessous de Liddes, dans l' Entremont. D' ici en haut le massif, calcaire depuis Orsières, devient granitique et se prolonge en des ramifications de roche primitive par plusieurs sommets qui séparent la Combe de Lâ de l' Entremont ( Mourin, Grêla de Velia, etc. ).

Un quart d' heure de marche encore en suivant le thalweg et l'on arrive aux chalets des Ars où le chemin bifurque pour grimper, par la droite — sur la rive gauche de la Drance — au Col du Grand FerrexNouveaux voyages en zigzag, 1re édition, p. 141 et suivantes.

dont nous avons déjà parlé et atteindre en 2½ heures les chalets de Pré de Bar et par la gauche, au moyen du Col de Fenêtre, à l' hospice du Grand St-Bernard. Le Col du Grand Ferrex ou de la Peula, conduit à Courmayeur en moins de 10 heures de Praz de Fort. On grimpe d' abord aux chalets de la Peula ( 2073 m ), puis on suit les pâturages des Plans fins qui dominent le torrent encaissé de la Peula et l'on arrive au col ( 2536 m ), où on passe la frontière et d' où l'on jouit d' un très beau point de vue. La descente sur Courmayeur, par le Ferrex italien, est une promenade de 4 à 4½ heures, dans un paysage superbe, dominé par le Triolet, les Grandes et Petites Jorasses, la fière Aiguille du Géant qui montre le ciel, enfin par le Mont Blanc lui-même qui, vu de Courmayeur, offre un aspect abrupt et rocheux qui rappelle mieux le Cervin que le Chapeau de Napoléon vu de Genève.

Des chalets des Ars le thalweg devient un sentier de montagne et s' en va tout au fonds, à l' alpe du Mont Percé ( 2033 m ), puis dans la profonde Combe du Ban Darray ( 2300 m ) qui domine la pointe de Bellecombe ( 2870 m ) et le petit Glacier des Angroniettes qui en descend. Les Cols du Ban Darray et des Bosses, dont on voit à peine les traces de sentier ne sont guère utilisés que par les très nombreux contrebandiers qui passent en Italie 1 ).

Le sentier du Col de Fenêtre part, lui aussi, des chalets des Ars, monte insensiblement à l' alpe du Plan de La Chaux ( 2040 m ) d' où il serpente pendant une demi-heure jusqu' à la petite alpe des Retours ( 2471 m ) où se trouvent, gracieusement dispersés dans un cadre de pâturages et dominés par les Rochers de La Chaux, les trois délicieux lacs alpins de Fenêtre ( 2510 m ). Le Pic de Drona ( 2953 m ) et la Pointe des Lacerandes ( 2773 m ) les dominent à l' Est, tandis que, à 200 mètres au-dessus le Col de Fenêtre ( 2699 m ) se dessine à l' horizon.

Du sommet du col, qu' on atteint en ¾ d' heure ( 5¼ h. de Praz de Fort ) la vue est admirable. Du côté de Ferrex c' est, d' abord la chaîne modeste qui sépare les deux Drances et de laquelle surgissent le Pic de Drona, le Tzavraz et les petits sommet de la Tête de Varé, du Bec rond et la Tour de Bavon. Sur la gauche c' est toute la chaîne du Mont Blanc dans ce qu' elle offre de plus merveilleux et de plus grand. Du côté d' Italie ce sont les Alpes graies, avec le Grand Paradis, la Grivola, le Ruitor. Tout près, le curieux Pin de sucre qu' on voit de l' hospice. Le couvent lui-même ne se voit pas, caché qu' il est derrière les contreforts de la Chenalette ( 2786 m ) où, en dépit de son nom, il n' a jamais cru de Chênes. Du col à l' hospice on descend facilement en une heure, en passant par l' Alpe de la Baux qui appartient au St-Bernard et dans les pâturages de laquelle les botanistes ont trouvé des trésors. Ajoutons que toute la partie supérieure du val Ferres est affreusement déboisée par suite des coupes qui y ont été faites pour les besoins de l' hospice et que la Confédération aura à replanter toutes les pentes susceptibles d' être reboisées. Il n' y a aucune trace de reboisement naturel, à ce que m' écrit le portier Jules Balley de Bourg St-Pierre.

Revenons à Praz de Fort et montons à la cabane de Saleina puisque aussi bien c' est elle qui forme, pour l' alpiniste, le point central du massif. Le sentier qui y grimpe traverse la belle forêt de Fourmion, que les exploiteurs de glace qui transportaient les chars à Martigny ont passablement endommagée, et l'on tire à gauche du glacier en remontant la moraine latérale. Une belle paroi, polie par la glace, forme la première défense de la citadelle; on l' escalade au moyen de chaînes fixées dans le rocher sur une longueur de près de 100 mètres. Puis ce sont les pentes couvertes de Vaccinium et de Rhododendrons tout le long du Plan Monnay, qui suit le glacier de Saleina qu' on domine d' environ 100 mètres. Puis on s' éloigne du glacier pour grimper à la base des fameux Clochers de Planereuse dans les éboulis vacillants jusqu' au glacier baptisé par nos amis neuchâtelois l' Evole, du nom d' un joli quartier de Neuchâtel. Attention aux pierres roulantes quand on traverse l' étroit couloir de névé qui se trouve à sa base! Enfin on atteint la cabane, après avoir grimpé pendant 5 heures.

Cette cabane est l' une des mieux situées de toutes celles qui ont été établies dans la chaîne des Alpes. Bâtie sur le roc, elle semble vouloir défier les autans. Les fleurs brillantes de la haute alpe, celles mêmes des régions arctiques qui ont été semées aux alentours 1 ), égaient les environs immédiats de la cabane et embaument l' air de leurs modestes parfums.

La vue dont on jouit des rochers qui la portent est, sinon très étendue, tout au moins très belle et vraiment grandiose. Le glacier de Saleina descend vers la vallée et étend ses vagues glacées sur une longueur de 7 kilomètres sur 3 de largeur. Il descend du Tour Noir et du Chardonnet et s' en va droit vers le val Ferrex à la cote de 1600 mètres. Les deux longs Clochers de Planereuse forment, vus d' ici, deux étranges pyramides très aiguës qui ressemblent vraiment à de gigantesques clochers. Le Grand Clocher fut fait pour la première fois par MM. L. Kurz et V. Attinger en 1892; le Petit Clocher, lui, est infiniment plus difficile à gravir. „ C' est ", dit Kurz, „ un obélisque fantastique 1 ) qui paraît placé comme une sentinelle farouche destinée à défendre l' entrée du domaine glaciaire de Saleina. " De très nombreuses tentatives d' ascensions ont été faites et réitérées par MM. V. Attinger, Marcel Guinand, Albert Maisch, René, Fernand et Arnold Correvon, mais toujours en vain. Ce ne fut que le 14 septembre 1896 que cette cime farouche fut vaincue par M. E. L' Hardy avec les guides Maurice Crettez et Emile Revaz.

Les principales ascensions qu' on peut faire de la cabane de Saleina sont, outre les clochers, les suivantes: La Pointe de, Planereuse ( 3156 m ), gravie pour la première fois le 10 juillet 1892 par MM. V. Attinger, L. Kurz et Eug. Colomb, avec le guide Biselx; la Petite Pointe de Planereuse ( 2962 m ), gravie pour la première fois par MM. Attinger et Kurz, deux jours après la précédente; le Grand Darray ( 3523 m ), gravi pour la première fois le 7 août 1885 par M. L. Kurz avec le guide F. Biselx; le Petit Darray ( 3516 m ) dont MM. Alb. Barbey, H. Pascal et V. Attinger firent la première ascension le 31 juillet 1890 avec les guides Justin et Joseph Bessard; la Crête-Sèche ( 3029 ), gravie pour la première fois par MM. L. Kurz et Aug. Dubois, le 19 juillet 1893; le Treutse-Bo ( 2921 m ), fait par M. Aug. Rosenmund avec Pierre Pieren et H. Pouget, le 8 octobre 1890; la Tita Neire ( 3182 m ), faite par le pasteur Eug. de la Harpe avec MM. Brossy et Bugnion, le 7 juillet 1887; la Grande Luis ( 3516 m ), vaincue par MM. V. Attinger, L. Kurz et Eug. Colomb, le 3 juin 1889, cvec les guides Just. et Jos. Bessard et F. Biselx; l' Ai de la Neuva ( 3759 m ), difficile, vaincue par MM. A. Barbey et L. Kurz avec les guides Just. Bessard et Jos. Simond, le 11 août 1888; le Tour Noir ( 3844 m ) qui fut vaincu par Javelle, en compagnie de F.F. Turner, Esq., et des guides J. Moser et F. Fournier le 3 août 1876; l' Aiguille d' Argentière ( 3905 mdont la silhouette est admirable, vue de la cabane — ascension de premier ordre, faite pour la première fois par les Anglais A. Adams-Reilly et Ed. Whymper, le 15 juillet 1864, avec Michel Croz — qui devait périr au Cervin une année moins un jour après, le 14 juillet 1865 — H. Charlet et M. Payot; l' Aiguille du Chardonnet ( 3836 m ), qui ferme l' horizon au couchant faisant face à la précédente et qui fut vaincue par Robert Fowler Esq., avec Balmat et Ducroy le 20 septembre 1865; la Grande Fourche ( 3616 m ), vaincue par l' Anglais Whitehouse le 18 août 1876, et la Petite Fourche ( 3520 m ) par le même deux jours auparavant; toute la série des Aiguilles dorées qui occupent l' horizon entre la Fenêtre de Saleina et le Col des Plines et qui sont, pour les grimpeurs habiles, un superbe champ d' explorations, formant au Nord-Ouest une muraille crénelée, toute déchiquetée et dorée Itinéraire dans la partie suisse de la chaîne du Mont Blanc, p. 183.

qui tente l' ascensionniste et que domine, sur la droite, l' Aiguille de Javelle ( 3434 m ), vaincue par M. Hessling le 6 août 1896; enfin le Portalet ( 3347,6 m ) qui appartient en réalité au rayon d' Orny et Champex, et qui, par ce fait, est en dehors du val Ferrex.

De nombreux cols conduisent de la cabane de Saleina dans les vallées de Chamonix, de Ferrex ou de Champex. Les plus importants sont, en commençant par l' Orient: Le Col des Ravines Rousses ( 3173 m ), le Col des Plines ( 3246 m ) qui est le plus usité entre les deux cabanes de Saleina et d' Orny; la Fenêtre de Saleina ( 3267 m ) qui conduit au Glacier de Trient, à celui du Tour par le Col du Tour et à Argentières; le Col du Chardonnet ( 3328 m ) qui mène au Glacier d' Argentières et à Chamonix; le Col du Tour Noir ( 3444 m ) qui conduit au Glacier des Améthystes et au glacier d' Argentière; le Col de la Newa ( 3420111 ) qui mène au glacier de la Neuva et à la Fouly; le Col de la Grande Luis ( 3420 m ) qui mène au même point; enfin celui de Planereuse ( 3030 m ) qui mène au glacier et aux Chalets de Planereuse, puis au val Ferrex.

En voilà assez, me semble-t-il, pour donner une idée de la beauté de ce massif et pour engager mes collègues du S.A.C. à le fréquenter davantage et à aller lui demander ces renouveaux de santé, d' enthousiasme et de bonheur dont nous avons tous grand besoin.

Je ne terminerai pas, cependant, sans donner ce que vous attendez de moi: la liste de plantes qu' on rencontre dans le val Ferrex. La flore y est surtout calcicole tandis que celle de la vallée voisine du Grand St Bernard est calcifuge.Voici quelques-unes des plantes que j' y ai rencontrées et dont je ne cite ici que les espèces caractéristiques:

Anemone narcissiflora, alpina, sulfurea, vernalis, Baldensis, Ranunculus pyrenœus, glacialis, aconitifolius, platanifolius, montanus, aduncus, Aquilegia alpina, atrata, Arabis cœrulea, bellidifolia, Car-damìne resedifolia, alpina, Draba affinis, tomentosa, frigida, Johannìs, Viola Zoyzii, Thomasiana, palustris, arenaria, Polygala chamœbuxus Gypsophila repens, Alsine Jacquini, Alsine biflora Wahl. ( trouvée en petit nombre au Petit Col de Ferrex ), Arenaria ciliata, Stellaria nemorum, Cerastium unißorum, Linum alpinum, Géranium phœum, Oxytropis fœlida, O. campestris, O. Lapponica, Astragalus monspessulanus, alpinus, Onobrychis, Geum reptans, Potentilla rupestris, grandiflora, Circœa alpina, Sempervivum Delassoiei, Saxifraga diapensioides ( sur le Mont Bavon ), cœsia, planifolia, controversa, Levistichum officinale ( subspontané ), Chœrophyllum elegans, Lonicera cœrulea et nigra, Adenostyles albifrons, alpina et leucophylla, Erigeron Villarsii, Saussurea alpina, Cent aurea nervosa, Hieracium aurantiacum, glanduliferum, alpinum, cymosum, Campanula thyrsoidœa, spicata, Arclosta-phylos alpina, Pyrola uniflora et minor, Gentiana lutea ( très rare dans la contrée ), Verbascum montanum, Veronica prostrata, Dracoce- phalum Ruyschiana, Androsace carnea, glacialis, obtusifolia, Goodyera repens, Charrunorchis alpina, Herminium Monorchis, Nigritella suaveolens, Listerà cordata.

Ces quelques noms qui, sauf Alsine biflora et Saxifraga diapensioides, n' offrent rien de spécial au point de vue de la rareté de l' espèce, suffisent cependant à démontrer que la flore de la vallée est calcicole et silicicole et qu' elle est assez riche en espèces.

Le guide Jules Balley, de Bourg St-Pierre, m' a envoyé les renseignements suivants qui trouvent naturellement leur place ici: Tous les glaciers du val Ferrex sont en recul. Le massif montagneux qui sépare les Drances de Ferrex et d' Entremont contient, malgré son peu d' impor altitudinaire, encore passablement de chamois et un très grand nombre de marmottes.

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