L'Eperon (groupe Dent Jaune). 1re ascension de la paroi nord

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

1re ascension de la paroi nord.

Par J. Ramel,

Dans nos nombreuses courses effectuées dans le massif des Dents du Midi, depuis les glaciers de Chalin ou de Soix, nous avions toujours admiré la paroi nord de l' Eperon ( groupe Dent Jaune ) pour sa verticalité à partir du gendarme de Soix, mais nos observations nous avaient révélé la muraille terminale comme impossible; il est vrai que nous ne l' avions jamais examinée avec des Zeiss. Dans nos rencontres, soit au chalet ou chez l' ami Coquoz à Salanfe, avec le groupe des amateurs des faces nord, nous étions d' accord qu' il serait possible de s' élever assez haut sous le sommet et peut-être, avec quelques trucs nouvellement brevetés, de sortir d' une impasse risquée, mais, pas plus les uns que les autres, nous n' avions poussé de reconnaissance d' un peu près.

Mais, par un dimanche de fin septembre 1934, le lendemain d' un fort enneigement au-dessus de 2000 m ., j' avais découvert, à l' aide du puissant télescope de l' Hotel de Naye, que la paroi nord de l' Eperon se trouvait toute mouchetée de petits points blancs dans sa partie terminale. Ce petit renseignement me prouvait que la verticale de la paroi au-dessus du gendarme de Soix était coupée de petites vires, fissures et cheminées. Plein d' espoir pour l' an suivant, je regagnais la plaine plus heureux de ma découverte qu' un Robinson Crusoe.

En juin 1935, nous nous retrouvions dans le cirque enchanteur de Chalin et Soix, mais d' autres projets dans des couloirs de neige et de glace nous avaient fait renvoyer l' Eperon à plus tard. Il est vrai qu' un fort enneigement recouvrait sa face nord et que la traversée des grandes vires au-dessus du gendarme aurait été risquée, à cause des chutes de pierres.

Enfin, le samedi 3 août, par un temps maussade, nous descendions à la petite halte du Fayot sur la ligne Monthey-Champéry, mais au lieu du portier de gare, ce fut une pluie torrentielle qui nous reçut. Au pas de course nous gagnons un mazot rempli de foin où, pour nous mettre de bonne humeur, nous débouchons la gourde. Je juge qu' il n' y a pas lieu de trop s' en faire pour un peu de pluie, aussi, bercé par le tambourinage des gouttes sur les tavillons et par les parfums odorants de la nouvelle récolte, je tombais presque en léthargie; ce fut du moins ce que mon ami Lugon me déclara en me secouant assez vivement deux heures plus tard, m' informant que le soleil dorait la Cime de l' Est et qu' il était temps de se mettre en route.

Comme toujours, nous sommes les bienvenus chez le papa Marclay au chalet de Chalin; Mlle Marclay prépare draps et couvertures sur le foin et papa s' informe de l' heure de notre départ le lendemain. « Le café au lait ( et de quel arôme ) sera prêt », dit-il, et il ajoute avec ce bon accent du terroir: « Vous allez sur la Dent? Demain pas grand' pluie, mais pas grand beau. » Cette prophétie plutôt sombre ne détruit pas notre optimisme ( Zurich ne se trompe-t-il pas aussi...après cinq heures de sommeil nous sommes agréablement surpris de trouver le ciel étoile, cela nous paraît de bon augure pour le reste de la jour- née. Il est 3 h. 30 lorsque nous quittons le chalet hospitalier. D' une marche lente nous gagnons l' arête de Soix. En moins d' une heure le temps s' est couvert, la Haute Cime a mis son grand capuchon et un fort vent du sud-ouest ne présage rien de bon; l' observatoire de Chalin aurait-il dit vrai? Mais, foin du pessimisme, allons toujours. Si le temps se gâte en cours de route, le gendarme de Soix reste très intéressant à visiter, puis la Fenêtre de Soix n' est pas fermée.

Un petit déjeuner est pris au bord de la moraine du glacier. A nos pieds le petit lac de Soix d' un vert tendre nous invite à prolonger notre halte, mais du Col de Coux un brouillard noir et dense avance rapidement. Devant nous le solitaire gendarme nous nargue et plus haut la paroi de l' Eperon, d' un jaune ocre, nous tente. Mais il est déjà 6 h., nous étudions rapidement notre itinéraire et nous nous décidons pour une « route » à peu près verticale depuis le glacier.

Laissant le gendarme de Soix à notre gauche, nous abordons les rochers par un pont de neige premier choix. La varappe s' annonce intéressante, une cheminée étroite, où les prises sont polies, m' oblige à m' assouplir le corps; mes tricounis n' adhérant pas, je redescends et chausse les espadrilles; pieds légers et bonne adhérence, j' enlève l' obstacle; je tiens à ménager mon compagnon pour plus haut, aussi je conduis la cordée par des vires et couloirs étroits, rétablissements intéressants sur de gros blocs instables, et pendant une heure au pied du gendarme, ce fut une varappe des plus variée. Subitement nous sommes noyés dans un brouillard si dense à ne voir qu' à 20 m .; brrrr, quelle surprise!

Nous nous consultons: laissons encore aujourd'hui l' Eperon et rendons visite au Gabelou; après nous verrons. Dans ce maudit brouillard, plus rien n' est intéressant, les prises sont humides, les dalles paraissent à distance terriblement raides quand, par enchantement, un coup de vent nous découvre le gendarme dans toute sa beauté, et la paroi terminale de l' Eperon qui semble être à portée de nos mains. René, enthousiasmé par cette apparition, me propose l' assaut de la paroi; le Gabelou, pour lui c' est secondaire, par ces quelques cheminées et dalles nous aurons bientôt gagné le sommet! et dans nos sacs n' avons pas maints appareils pour nous tirer d' affaire si nous nous fourrons dans un guêpier.

Je ne me fais pas prier pour admettre ce point de vue. Il est 10 h. et nous sommes à la hauteur des vires qui rallient la Fenêtre de Soix, larges vires de 5 à 7 m. de largeur, recouvertes d' éboulis. Pour passer à la vire supérieure, tout est instable, aussi quel soulagement quand nous gagnons la troisième.

Devant nous le rocher se présente solide, mais terriblement raide, je fais passer René le premier, nous nous encordons à bonne distance; à la ceinture du leader, marteau et mousqueton de sûreté; les espadrilles sont vérifiées, à chacun sa pastille d' Ovomaltine, et une première cheminée haute de 15 m. et qui finit par un mauvais surplomb, est enlevée magistralement par mon compagnon. Puis une étroite vire montante nous amène sous une paroi verticale de 8 m. de haut; une fissure à main gauche permet tout juste d' y introduire les mains, et par la force des bras, il faut se hisser à mi-hauteur où une aspérité permet de poser la jambe droite; de ce point quelques solides aspérités facilitent la grimpée, mais le haut de la paroi est barré par un surplomb, il faut se glisser à droite sous le surplomb en se suspendant par les bras à un mince feuillet et par un rétablissement pénible, on se trouve sur une terrasse exiguë.

Cela a demandé plus d' une demi-heure d' efforts soutenus au leader; pour moi, je me demande comment je vais passer; René ne peut me faciliter le départ du fait qu' il se trouve à 3 m. plus à droite. Tirant sur la corde, il me menace de me faire un superbe pendule, aussi je ronchonne dur. Je descends au point de départ, à main droite, je trouve deux bonnes prises qui me ramènent à mi-hauteur où je reprends mon souffle. De cet endroit, et grâce au soutien de la corde, le passage sous le surplomb m' est grandement facilité.

Nous érigeons un minuscule steinmann; plus haut, une escalade de rochers facile nous élève d' environ 50 m. Le vide se creuse sous nos pieds et paraît profond dans le brouillard, le rocher est mouillé; sur les prises et dans les anfractuosités subsiste un peu de neige de la semaine précédente, et l' heure avance. A quelle hauteur sommes-nous, nous ne savons. Au loin l' orage gronde; vite une gorgée et quelques morceaux de chocolat. Une grande dalle fissurée de gauche à droite permet de gagner une vingtaine de mètres, mais la sortie s' avère impossible, tout est lisse, « poli au Ripolin », aussi il faut chercher à gagner un éperon rocheux à droite, où peut-être on trouvera un passage pour continuer. Je fixe une cheville de fer avec anneau, je passe le mousqueton. Tout est prêt, et je donne ordre au leader de partir. Il n' a pas 6 pieds 6 pouces de haut! aussi, en s' étirant à l' extrême, dosant sa force à l' effort demandé, c' est par adhérence à la roche qu' il franchit le passage. Que le temps m' a paru long! Enfin, une vigoureuse traction de corde m' amenait près de lui. Nous sommes réunis sur ce petit éperon, mais nous nous croyons bouclés; à gauche, au-dessus de nos têtes c' est un surplomb; à droite, dans la paroi verticale, une espèce de vire de 20 cm. de large, très inclinée; en-dessus, à hauteur d' homme, quelques aspérités pour les doigts. La vire à passer n' est pas longue, environ 3 m ., ce n' est pas grand' chose, mais il faudra avancer pied à pied face à la paroi; les prises pour les mains paraissent solides, mais pour plus de sûreté nous fixons une cheville mousqueton, la corde est passée dedans, ce qui donne toute confiance. A mesure que René avancera, je lui filerai la corde. Ainsi, aussi lentement que sûrement, la vire est franchie. Au delà une arête qu' il escalade de quelques mètres pour m' assurer pendant ma traversée. Il est un peu plus de 2 h., mais nous pensons que le sommet n' est pas loin; à notre gauche une dépression se dessine dans le brouillard, encore une petite dalle verticale où mes épaules font office d' échelle, une étroite vire à suivre et quelques gros blocs superposés formant de hautes marches, quand, à notre grande surprise, nous nous trouvons sur l' arête nord-est, au pied même du dernier ressaut de l' arête. Quel contraste! Le glacier de Plan-Névé et la face sud des Dents du Midi ne sont pas dans le brouillard, mais au Col de Susanfe, l' orage donne en plein.

Pas de temps à perdre, encore un dernier effort dans une étroite fissure sur l' arête même, quelques gros blocs à traverser et le sommet est atteint. Que nous sommes heureux! malgré qu' il neige en tempête et que 3 h. ont sonné. Remettre les souliers, une gorgée de thé et quelques pastilles de Kola ne demandent que quelques minutes; puis ce fut la descente sur la Vire aux Dames, un peu précipitamment, ce qui nous obligea à nous servir de la corde de rappel pour gagner les grandes dalles près du glacier, nous avons tenu trop la verticale depuis le sommet; à 16 h. 40, transis et coulant de toutes parts des ondes célestes, nous prenions un vigoureux cocktail chez l' ami Frédéric à Salanfe.

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