Les Alpes du Japon | Club Alpin Suisse CAS
Soutiens le CAS Faire un don

Les Alpes du Japon

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Jean Sesiano, Genève

A. Kitta-Alps ( Alpes du Nord ) ier août 1969. Nous quittons Tokyo à 20 heures; la pluie, qui est tombée par averses durant la journée, n' a pas terni notre ardeur.

Mon compagnon, Noboru Endo, professeur de culture physique dans une unité de protection civile, moniteur au Club alpin japonais et au Japan Continuous Club, a gentiment accepté d' établir un programme de course, afin de me faire parcourir une partie des Alpes du Nord qui se dressent à 250 kilomètres au nord-ouest de la capitale et qui culminent à 3190 mètres au Mont Aku-Otaka. Il connaît quelques mots d' an, et, avec ma pâle connaissance du japonais, nous arriverons à nous entendre: de toute façon, le vocabulaire alpin n' est pas international?

Il nous faut plus d' une heure pour sortir de Tokyo, tant la circulation est dense et les routes étroites dès que l'on s' éloigne des voies « express ».

Nous empruntons d' abord l' autoroute qui conduit à Fuji-Yoshida, au pied du Mont Fuji, avant de rejoindre la route de montagne plus tortueuse, encombrée de poids lourds, qui nous mènera à Kofu.

La pluie s' est remise à tomber par intermittences, mais notre optimisme est toujours aussi rayonnant: ne voit-on pas, par moments, la lune apparaître légèrement derrière les nuages?

Un petit casse-croûte dans un relais pour routiers, et le voyage continue, non sans changement de conducteur, car Noboru commençait à somnoler dangereusement au volant.

Nous traversons Matsumoto, dominé par sa citadelle, puis quittons cette large vallée pour monter vers Kamikochi, l' équivalent de Chamonix sur la terre nipponne.

La route, d' abord excellente, est maintenant dans un état déplorable du fait des pluies des deux derniers jours: des coulées de boue, des arbres abattus, des torrents traversent et ravinent la terre battue, mais rendent, dans un sens, le parcours plus captivant.

Enfin, vers 3 heures et demie, nous arrivons à destination, un chalet-hôtel au milieu des bois, à l' entrée de Kamikochi.

L' heure étant par trop indue pour frapper à la porte, nous dormirons dans la voiture qu' au petit matin.

Réveil sous le crépitement de la pluie, qui n' a pas cessé. Quelques pas faits aux alentours nous permettent d' apercevoir au moins la base des sommets qui nous intéressent, pentes veinées encore çà et là de quelques névés. Nous sommes à 1500 mètres et, pour les Japonais habitués à la température caniculaire de la plaine, il fait froid: 14 degrés. Ne doit-on pas redescendre aujourd'hui le corps d' un alpiniste mort de froid par +6 degrés, à 3000 mètres environ, et en ramener un autre souffrant d' une pneumonie!

Nous passons la matinée avec des varappeurs japonais, réduits comme nous à l' inactivité. Nous confrontons nos expériences alpines et compulsons des ouvrages spécialisés sur les Kit-ta-Alps. Certains sommets de la région présentent des parois où le VIe et le A3 ne sont pas inconnus; le rocher est malheureusement assez cassant, et la végétation croît encore à haute altitude. Je constate avec plaisir que le vocabulaire alpin japonais se compose presque entièrement de mots venant directement de l' allemand et du français, ce qui facilite l' explication des diverses techniques d' encordage que nous comparons.

La pluie continue, les nuées passent et repassent. Même les poupées de papier suspendues à l' extérieur pour éloigner le mauvais temps ne peuvent plus arrêter ce déluge.

L' après, nous sortons pour une marche de quelques heures, et remontons le fond de la vallée, dans l' espoir d' entrevoir quelques som- Col San Martino, Pointe Bassac nord, Grande Traversière, Pointe Bassac sud, vus du Colde Gì 2Au sommet du Truc Blanc. Au premier plan: Col San Martino et Pointe Bassac nord. Au f droite: La Grande Sassière Photos Jean-Louis Blanc, Peseux mets. Mais nous nous bornerons à faire de l' ins sans visibilité.

Le soir, agréable bain à la manière japonaise: on se lave à l' extérieur de la baignoire, et l'on n' y entre qu' une fois propre. L' eau chaude y reste en permanence pour tous. Comme la salle de bains est petite, je prends mon bain seul, alors que d' habitude, à Tokyo, j' ai d' autres personnes du même sexe avec moi! La soirée se passe autour de la télévision ( en couleurqui est reine dans ce pays. La pluie semble se calmer.

Le lendemain, réveil à 6 heures: ciel bleu, quelques traînées de brume accrochées aux sommets.

C' est le départ. Nous remontons le fond de la vallée, dépassant de temps à autre des refuges-hôtels bondés. La foule est toujours très dense et les villages de tentes prolifèrent.

L' éclaircie aura été de courte durée, puisque, quelques heures plus tard, à Yokoo, la pluie se remet à tomber, alors que nous nous engageons dans un vallon latéral.

La végétation commence à diminuer, mais non le nombre des « alpinistes ». Quelques restes de névés commencent à apparaître, et, vers 14 heures, nous arrivons au refuge de Karasawa, à 2100 mètres d' altitude. Il se dresse au milieu d' un abrupt cirque de montagnes dont les points culminants sont le Karasawa-dake ( 3103 m ), le Oku-Otaka ( 3190 m ) et le Mae-Otaka ( 3090 m ). De vastes névés recouvrent en partie les pentes d' éboulis, permettant à de fanatiques skieurs quelques tentatives de godille. Des pins rabougris et des buissons, écrasés par les neiges de l' hiver ( plusieurs mètres ici ), croissent encore jusqu' à mi-hauteur des sommets.

Le refuge est plein, mais les tatamis, ces matelas de paille tressée posés à même le sol de la pièce, ont une capacité humaine remarquable, si bien qu' on est toujours sûr de trouver un gîte pour la nuit.

Au milieu de l' après, l' inactivité me pèse et je prends la direction des névés: le con- tact avec la neige me manque, et je ne veux pas perdre l' occasion offerte, malgré la pluie qui tombe sans discontinuer.

Je m' engage sur un chemin qui s' élève à travers les éboulis, et j' apprends qu' il mène au Oku-Otaka, d' ailleurs invisible dans les nuages. Le sentier parvient bientôt à un col, où se dresse un refuge très fréquenté, et se divise: à droite, il mène au Karasawa-dake et au Kitta-Otaka ( 3130 mà gauche, il conduit au Oku-Otaka et au Mae-Otaka. Je vais dans cette dernière direction: quelques gradins disloqués nécessitent l' emploi des mains, mais le touriste peut aussi se contenter de monter sur les échelles et de s' accrocher aux câbles qui traînent sur le rocher. Le sentier court sous l' arête, et bientôt je commence à distinguer dans la brume une multitude de petits cactus; le sommet n' est effectivement plus très loin, et bientôt c' est dans le brouillard, le vent et la pluie que je parviens à 3190 mètres, le troisième point du Japon en altitude après le Fuji-Tama ( 3776 m ) et le Kitta-dake ( 3192 m ) dans les Minami-Alps, au sud.

La face nord-est descend abruptement dans le cirque où se trouve le refuge Karasawa, alors que le sud est formé d' éboulis. L' arête sud-est mène au Mae-Otaka, et l' arête nord est celle d' où je viens.

Le défilé des touristes a légèrement diminué, mais je pense qu' il faut l' attribuer au mauvais temps et à l' heure tardive.

Je reviens rapidement sur mes pas, tente de faire un peu de glissade sur les névés, et retrouve le refuge de Karasawa deux heures trente après mon départ, alors que les guides japonais prévoient cinq heures trente; il est vrai que ces temps sont destinés aux touristes inexpérimentés, sans entraînement et sans équipement, à ces « brelans de pucelles travesties », comme le dit si bien Piachaud, et qui forment la majorité de ceux que l'on rencontre sur ces sommets.

Mon guide Endo est en pleine gastronomie et nous prépare un plantureux repas; la plupart des

J

ans les Alpes japonaises Fuji-Yama en hiver autres Japonais font d' ailleurs de même, et je commence à comprendre le pourquoi du volume respectable de leurs sacs de montagne qui n' a rien de commun avec ce que l'on voit chez nous; ils ne recherchent ni le gain de place, ni de poids, car les refuges sont innombrables et tous aisément accessibles.

Le village de tentes s' éclaire dans la nuit qui tombe. Les derniers retardataires arrivent au refuge, et nous devons bientôt nous installer pour dormir: le fait de se coucher tête-bêche permet un gain de place appréciable!

Un lavage sommaire dans l' eau venant du névé, un dernier coup d' œil au ciel pour tenter d' apercevoir des étoiles ( en vain du reste ), et je rentre dans le refuge qui déjà s' assoupit.

Le lendemain, le ciel est en partie dégagé, ce qui semble infirmer les prévisions selon lesquelles le typhon qui nous vaut ce mauvais temps persistant doit passer au plus près de nous dans quelques heures.

Nous allons aujourd'hui gagner le Mae-Otaka en suivant en partie le chemin que j' ai pris hier. Nous aurons ainsi parcouru toute la crête du cirque au centre duquel nous nous trouvons.

Arrivés au col où se dresse le refuge du Oku-Otaka, à environ 3000 mètres, nous retrouvons le brouillard. Mon compagnon, qui n' est pas en grande « forme » du fait de maux de ventre ( la gastronomie a ses revers !), va s' y reposer un moment. J' en profite pour parcourir toute l' arête au nord du refuge, menant au Karasawa-dake et au Kitta-Otaka. Le sentier court sous l' arête, tantôt d' un côté, tantôt de l' autre, dans des éboulis et des gradins de roches délitées. Tous les passages un peu plus délicats ( IIIe ) ou aériens, sont équipés de chaînes, de tringles, de câbles ou d' échelles,, et n' ont dès lors plus aucun intérêt, sauf si l'on évite ces installations. Les flancs est et ouest sont assez abrupts, et j' en de temps à autre le son d' un piton que l'on enfonce: quelques cordées cherchent en effet des lieux d' entraînement dans ces parois qui ne sont jamais très grandes.

A quelques mètres sous le sommet du Kitta-Otaka, je découvre encore un autre refuge, et toujours la même foule. La pluie s' est remise à tomber, et je me hâte d' aller retrouver Noboru après deux heures d' absence ( horaire des guides: six heures !). Il a l' intention de descendre par le même chemin, vu le temps qui se gâte de nouveau: II est vrai qu' il n' a rien pris contre la pluie. Nous palabrons quelques instants, et décidons néanmoins de suivre le programme original. Peu après, je me retrouve pour la seconde fois au Oku-Otaka, d' où nous continuons à suivre l' arête sur le côté sud-ouest, afin d' éviter les ressauts et les gendarmes qui le hérissent. La violence du vent d' ouest, qui s' engouffre sous ma pèlerine, la soulève souvent et la rabat sur mon visage, rend pénible le cheminement sur le sentier glissant et escarpé. La protection contre la pluie est de toute façon illusoire. Mais il ne fait pas très froid, six degrés environ.

A deux cents mètres sous le sommet du Mae-Otaka, le sentier bifurque pour redescendre dans la vallée, vers Kamikochi, en passant par le refuge de Dan-sawa. Noboru m' attend quelques instants pendant que je me rends, ventre à terre, au sommet, hérissé, comme le précédent, d' une multitude de cactus. Le brouillard se déchire durant quelques secondes et me permet d' entrevoir Kamikochi et les quelques arêtes qui m' entourent. Le paysage est celui de nos Préalpes calcaires, avec, en plus, une végétation plus abondante, croissant plus haut. Mais le rocher est de nature différente, souvent d' origine volcanique.

En cours de descente, nous ne croisons pratiquement plus personne: l' après est bien avancé et le temps exécrable. Le sentier est raide et glissant, car la terre a remplacé maintenant le rocher.

C' est dans un état de fatique assez avancé que nous retrouvons Kamikochi à la tombée de la nuit. Notre chalet-hôtel est presque vide, et nous pouvons jouir enfin d' un peu de place pour nous seuls. Le mauvais temps continuel a fini par avoir raison de cette cohue! Le 5 août, au matin, nous reprenons le chemin de la capitale, sous la pluie du reste, et il ne nous faut pas moins de huit heures pour rallier Tokyo, à deux cent soixante-dix kilomètres.

Je pense que si Pon rencontre une telle foule partout dans les montagnes, au Japon, on peut l' attribuer à plusieurs facteurs:

D' abord, il est possible, sans entraînement ni équipement, d' atteindre de multiples refuges grands et confortables, très rapprochés les uns des autres; d' autre part, ces montagnes ne présentent guère de difficultés ni de dangers si l'on ne s' éloigne pas des chemins fort bien mar- qués; elles sont suffisamment élevées pour apporter aux Japonais la fraîcheur qu' ils recherchent après la chaleur moite et étouffante de la plaine; enfin, les tarifs de nuitées sont uniques ( environ 600 yens, soit 7 francs ), et le « pékin » bénéficie des mêmes avantages que le membre d' un des innombrables ( quelques milliers ) clubs alpins japonais.

Mais les vrais alpinistes nippons, ceux que l'on peut voir à l' Eiger ou dans les chaînes himalayennes, n' appartiennent pas à cette multitude: ils recherchent la difficulté partout où il est possible de la rencontrer: ainsi une paroi à 2000 mètres, couverte d' herbes et de buissons, pourra présenter du VIe ou de l' A3. N' ayant rien d' autre à leur disposition, ils se contenteront de ce qui, chez nous, est absolument dédaigné, et on ira même jusqu' à construire au centre de Tokyo, contre un immeuble, une paroi d' une vingtaine de mètres de hauteur, hérissée de « béquets », de surplombs, de prises diverses et de cheminées pouvant donner à celui qui vient s' y entraîner une idée de ce que sont les six degrés de difficulté en varappe.

L' entraînement sur neige et glace s' acquerra en hiver, en parcourant en raquettes tous ces sommets, et en escaladant toutes ces parois recouvertes de glace et de neige.

C' est ainsi qu' ils peuvent se préparer à affronter des conditions extrêmes, alors que le Japon ne possède ni glaciers, ni neiges éternelles, ni quatre mille, ni vastes faces nord.

B. Minami-Alps ( Alpes du Sud ) Le contraste entre la partie nord des Alpes du Japon ( Kitta-Alps ) et la chaîne sud ( Minami-Alps est assez frappant: autant celles du nord sont très fréquentées et équipées de nombreux refuges vastes et confortables, autant celles du Sud sont restées dans un état plus proche de ce que sont nos Alpes, avec de petits sentiers étroits et tortueux et des refuges qui ont quelque similitude avec les nôtres. La tectonique de la chaîne est presque la même, mais les parois sont bien moins abruptes. Pourtant, un trait distinct est l' altitude à laquelle croît la végétation: nous ne sommes qu' à quatre-vingts kilomètres plus au sud, et néanmoins la forêt recouvre encore les pentes à 2800 mètres, et, sur les points les plus élevés, les pentes point trop rocheuses sont envahies de pins nains.

Des névés se cachent encore dans les combes çà et là, mais moins nombreux que dans les Kitta-Alps.

Ayant encore deux jours libres avant mon départ, je décide de me rendre, les 8 et 9 août, dans cette région qui culmine à 3192 mètres avec le Kitta-dake, second sommet du Japon après le Fuji-Tama.

De bon matin, le train me dépose à Korfu, ville située à cent vingt kilomètres à l' ouest de Tokyo, d' où le bus me conduit par une route de terre battue jusqu' à Hirogawara, petit hameau perdu à 1500 mètres, au fond de la vallée qui se trouve entre le premier et le second plissement, le plus haut des trois qui forment les Minami-Alps.

Pour cette ascension, je suis seul, et retrouver mon chemin sera plus délicat que les jours précédents. Le fait de connaître quelques mots de japonais me rendra les plus grands services; en ce qui concerne les écriteaux, il est possible de les comparer avec ceux du guide ou de la carte, ce qui permet de se diriger facilement.

Un pont suspendu oscillant d' une façon surprenante tempère mon ardeur: si je ne veux pas être jeté par-dessus bord, je dois contrôler mon allure, laquelle est modérée aussi par le sentier extrêmement raide qui suit et qui gagne très rapidement, à 2200 mètres, un refuge voisin d' un petit lac. Quelques tentes sont dressées aux alentours. Les ondulations régulières de la première chaîne se découpent à l' est dans le ciel bleu; au-dessus de moi, je distingue les gradins esparpés du Kitta-dake, mais rien de très inquiétant. Je quitte bientôt la forêt et rencontre, à 3125 mètres, un second refuge que je dépasse sans m' y attarder. Tout a fort bien été puisque, trois heures et quart après avoir quitté le bus, je suis au sommet. Mais c' est pour constater que le temps se gâte à nouveau: des nuées commencent à encapuchonner les sommets voisins et, sur l' arête, un vent violent d' ouest donne une impression de froid, alors qu' il ne fait pas moins de dix degrés!

J' ai encore le temps de distinguer la longue arête mi-herbeuse, mi-rocheuse qui conduit vers le sud au Aimo-dake ( 3189 m ), le quatrième sommet du Japon; mais bientôt tout est noyé dans les masses de brouillard qui déferlent autour de moi à un rythme toujours plus rapide.

J' aménage rapidement un emplacement de bivouac dans les rochers de la face est, formant un replat à cet endroit. La présence de petits pins est la bienvenue, puisqu' ils me fourniront un confortable matelas d' aiguilles et me permettront de faire du feu.

Bientôt, le soleil se couche dans un enfer de couleurs, et je me trouve seul sur ce sommet déserté des alpinistes depuis longtemps déjà. La nuit a pris possession des lieux; le brouillard est épais maintenant, et le faisceau de ma lampe prend des aspects solides dans cet élément compact.

Sans trop m' attarder, je mange un casse-croûte du pays: des biscuits, une boîte de « singe », un morceau de fromage et une crème au chocolat, le tout noyé dans un bouillon de poule! Extinction des feux vers 20 heures, après avoir rassemblé soigneusement mon matériel: il est possible que je doive évacuer les lieux en pleine nuit si le temps se gâte sérieusement. Je m' enveloppe dans mon anorak, rabats le capuchon, introduis mes jambes dans mon sac de montagne; un dernier coup d' œil au feu qui a lui aussi, tendance à s' assoupir, et je m' endors.

Vers une heure, réveil humide sans doute vient-il de commencer à pleuvoir, car je ne suis pas encore trop mouillé. Le feu a rendu l' âme depuis longtemps déjà, et je me passerai de sa lumière. Je fais mon paquetage rapidement, ayant décidé de retourner au refuge, rencontré en montant, et qui se trouve à vingt minutes sous le sommet.

Cette descente dans la nuit et le brouillard avec le vent violent qui me rabat toujours cette pèlerine sur la figure, sur ce sentier serpentant à travers des éboulis et des amas de blocs, a quelque chose de captivant et d' inquiétant; je cherche une lumière dans la nuit, dans la direction du refuge: rien! Les occupants sont sans doute tous endormis, y compris ceux des tentes aux alentours, ou bien je me suis trompé de direction, bien que cela soit peu probable sur une arête, si l'on a pris soin de repérer de quel côté vient le vent. Je reconnais quelques points caractéristiques aperçus à la montée, et j' arrive bientôt au refuge, où j' ai la chance de trouver ouvert un abri jouxtant le bâtiment principal. Je m' étends sur le tatami pour continuer ma nuit, dans le hurlement du vent s' acharnant sur ce refuge qui lui barre le chemin.

Le lendemain, pluie, brouillard et vent violent; je ne peux me permettre d' attendre au refuge une amélioration éventuelle, car mon temps est compté et je dois être ce soir à Tokyo. Je veux néanmoins aller jusqu' au Aino-dake, à trois heures d' ici ( temps donné par le guide ).

Je remonte pour la seconde fois au Kitta-dake, puis je me mets à suivre l' arête sud; quelques rochers sans intérêt m' amènent au point le plus bas, entre les deux sommets. Un refuge s' y dresse, ainsi qu' une station météorologique munie d' une cloche que chaque passant fait tinter, dans le dessein d' indiquer à ceux qui sont encore éloignés la direction et la distance du refuge.

Le sentier est toujours bien trace, et il est impossible de s' égarer, malgré la visibilité très restreinte. De longues croupes herbeuses et monotones me conduisent au sommet du Aino-dake qui ne s' individualise pas particulièrement. Je rencontre à nouveau des alpinistes japonais en plus grand nombre, malgré la pluie qui tombe par intermittences.

Comme je l' apprendrai plus tard à Tokyo, c' est l' approche d' un second typhon qui me vaut à nouveau ce mauvais temps.

Sur mon chemin de retour, les nuées se déchirent un instant, me permettant d' apercevoir le fond de la vallée et les pentes couvertes de forêts. Le soleil transparaît par moments à travers les masses de brume qui déferlent toujours sur l' arête. Trois heures et demie plus tard, je retrouve le refuge et, sans m' y attarder, j' amor une descente rapide sur des sentiers boueux et détrempés.

Peu de temps après, je sors des nuages: il n' y a plus que la crête qui soit dans le brouillard, et le ciel est bleu tout alentour!

Je croise de nombreuses personnes qui montent, nonobstant ce temps instable, ne cherchant qu' un rayon de soleil et la fraîcheur des sommets ( il pleuvra de nouveau des le lendemain, à tel point qu' il y aura en plaine des inondations et des morts !). Quelques heures plus tard, je retrouve l' étuve de Tokyo.

Les alpinistes japonais, les vrais, me l' ont dit: les saisons les plus favorables à la visite des Alpes du Japon sont le printemps et l' automne: les sommets sont encore, ou de nouveau, déserts. En hiver, ce sont les ascensions à l' aide des raquettes qui sont très prisées, en plus du ski de piste qui se pratique de plus en plus. Toutes ces régions se réanimeront alors, mais à un niveau bien moindre qu' en été, et avec un genre d' alpinistes bien différent également.

Note pratique concernant les ascensions à Formose ( Taïwan ).

L' île de Formose ( Chine nationaliste ) est parcourue par une chaîne de montagnes comportant une trentaine de sommets de plus de 3000 mètres; les deux principaux sont le Hü-San ( 3997 m ), sous le tropique du Cancer, et le Hsüeh-San ( 3884 m ) plus au nord.

Le rocher n' est pas très bon et se compose surtout de schistes et de roches sédimentairès délités; la forêt tropicale épaisse revêt les pentes jusqu' à 3500 mètres environ. En janvier et février, la neige peut recouvrir les points culminants durant quelques semaines, mais disparaît en deux ou trois jours à 3000 mètres. Les étrangers ne sont pas autorisés à se rendre dans ces montagnes qui sont déclarées entièrement zone militaire. Il y a deux exceptions pourtant:

i° les soldats américains en permission dans l' île; 2° les étrangers domiciliés depuis plus de six mois dans file, y travaillant, et appartenant à l' Association des alpinistes de Formose.

Feedback