Les fleurs des Alpes sont plus volages qu'on ne le croit. Parées de leurs plus belles couleurs

Les fleurs des Alpes sont plus volages qu' on ne le croit

La splendeur de la flore alpine émer-veillera toujours le regard du promeneur. Pourtant, elle n' a pas été créée dans ce but. Durant la courte période de végétation, la vivacité de ses couleurs sert avant tout à attirer un nombre suffisant d' insectes pollinisateurs. C' est la méthode utilisée avec succès par les plantes alpines pour se reproduire.

A peine la neige a-t-elle fondu sous les rayons encore tièdes du soleil printanier, que les premiers crocus pointent leurs corolles vers le ciel, transformant les prairies alpines en tapis teintés de blanc et de violet. Quant aux plantes pulvini-formes fleurissant déjà en plein hiver sur les rochers exposés au sud, elles n' en sont pas moins impressionnantes. Pourtant, toute cette splendeur florale n' est pas conçue pour le plaisir de l' espèce humaine. Au contraire, les vives teintes de ces fleurs sont destinées à attirer les insectes pollinisateurs sensibles aux stimu-lations optiques, les bourdons en particulier. La saxifrage à feuilles opposées ( Saxifraga oppositifolia ) 1, par exemple, se range parmi ces végétaux à floraison très précoce. Rares sont les autres plantes alpines qui, comme elle, se mettent à bourgeonner aussitôt que la neige disparaît. Quel est donc l' instinct qui les pousse à exposer si rapidement leurs précieux organes de reproduction au risque élevé de gel, alors que le nombre des insectes pollinisateurs est encore très réduit?

Diversité des modes de reproduction

Comme les animaux, les plantes doivent se reproduire avec un taux maximum de réussite, afin d' assurer à long terme la survie de l' espèce. Au cours de l' évolu, elles ont développé diverses stratégies. De prime abord, on distingue les reproductions sexuées ou végétatives. Dans le premier cas, le pollen se dépose sur les stigmates pour que les graines puissent se former après fécondation. Les capitaux génétiques des deux plantes parentales sont donc mélangés, ce qui crée de nouvelles combinaisons de particularités, avantages indispensables pour l' adaptation à un environnement en constante transformation. Dans le cas de la multiplication végétative, les plantes-filles apparaissent souvent sous forme de rejets ou drageons. Ceux-ci sont généti-quement identiques à la plante d' origine. Les végétaux ont fréquemment recours à une combinaison de ces deux modes de reproduction. Une colonie de plantes peut ainsi être protégée des agressions extérieures par ses rejets végétatifs, tandis que les graines dispersées par le vent, l' eau ou les animaux, se propagent vers de nouvelles contrées.

Fleurs et abeilles

Au chapitre de la reproduction sexuée, on distingue les pollinisations croisée et directe. En raison du trajet très court du pollen entre anthères 2 et stigmates, la pollinisation directe augmente, par rapport à l' autre méthode, les chances de La saxifrage à feuilles opposées ( Saxifraga oppositifolia ) est une plante courante dans les montagnes de l' hémisphère nord et de l' Arctique La saxifrage à deux fleurs ( Saxifraga biflora ) se caractérise par ses fleurs pourpre foncé aux calices tapissés de nectar doré Situé sur la commune de Mulegns, dans le Sursès, entre l' alpage de Faller et la localité d' Avers, le val Bercla ne séduit pas tant le touriste par la beauté de son paysage, sa réussite de la fécondation. Mais le risque de consanguinité est plus élevé. Dans le cas des espèces à pollinisation croisée, en revanche, le pollen est souvent transporté sur de longues distances. Il faut donc que la plante possède les caractéristiques lui permettant d' assurer cette fonction. C' est pourquoi des fleurs aux couleurs vives, un nectar particulièrement sucré ou des grains de pollen riches en protéines offrent aux agents pollinisateurs, insectes en général, un certain attrait en récompense de leur travail. Le milieu alpin se caractérisant par sa courte période de végétation, la fréquence de ses basses températures, beaucoup de vent et peu de nourriture, on pourrait penser que les plantes ne peuvent guère fournir de grandes possibilités d' alimentation aux visiteurs potentiellement peu nombreux de leurs fleurs. Mais, avec les riches tapis floraux qu' elles déroulent, ces plantes contredisent cette assertion de manière éclatante.

Pollinisations directe et croisée

Pendant longtemps, on a supposé que la flore alpine se propageait surtout de manière végétative ou par pollinisation directe, ce qui maintenait à un niveau assez bas le risque de stérilité par manque d' insectes butineurs. Cette affirmation s' est révélée erronée. En effet, au début de la période de végétation, le promeneur attentif observera le nombre important de bourdons déjà actifs, même par quelques degrés au-dessus de zéro seulement. Par leurs vibrations musculaires, ils augmentent leur température corporelle et pratiquent, en dépit de la fraîcheur de l' air, la récolte de pollen et de nectar. Lorsque la température s' élève encore, d' autres insectes apparaissent de plus en plus nombreux sur les prairies fleuries. Des expériences ont démontré que la pollinisation croisée joue un rôle très important chez les plantes alpines, surtout pour les espèces à floraison précoce 3.

Deux proches parents, deux stratégies différentes

La saxifrage à feuilles opposées que nous avons mentionnée au début de cet article a dans les Alpes une très proche parente, la saxifrage à deux fleurs ( Saxifraga biflora ). Croissant souvent à quelque 1 Le genre saxifrage se distingue par une grande variété de formes de croissance, mais aussi par des caractéristiques florales assez constantes et aisément reconnaissables, ovaires bicornes, par exemple. Le mot saxifrage ( saxum « rocher » et frangere « briser » ) ne tire pas son origine, comme on le croit volontiers, de la capacité que posséderaient les coussinets des représentants de ce genre de faire éclater la roche, mais de l' action bénéfique contre les calculs rénaux, attribuée à la saxifrage granulée ( Saxifraga granulata ), aussi appelée casse-pierres ou herbe à la gravelle. 2 Partie supérieure de l' étamine, renflée, contenant d' ordinaire deux loges poliniques ( cf. Robert ). 3 L' étude de l' influence des différentes stratégies de reproduction sur la diversité génétique des espèces végétales alpines fait partie d' un projet de recherche financé par l' Union européenne ( IntraBio-Div; http://intrabiodiv.vitamib.com ). Il met en œuvre une quinzaine d' équipes de chercheurs provenant des pays alpins et carpatiques. Parmi elles, citons l' Université de Neuchâtel et l' Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage ( WSL ) de Birmensdorf.

nature intacte et la diversité de sa flore, que par ses pentes d' éboulis, notamment son glacier rocheux situé entre Lai Neir et Bercla Furgga. En majeure partie constitué de débris de Se détachant du gris uniforme de la pierre, un coussinet d' androsace de Suisse ( Androsace helvetica ) fleurit déjà sur une paroi de rochers exposée au sud, alors que la neige est encore présente en quantité aux alentours. De même que la saxifrage à feuilles opposées, l' androsace reçoit la visite de nombreux bourdons La saxifrage de Koch ( Saxifraga x kochii ) est le produit du croisement entre deux espèces très apparentées: les saxifrages à feuilles opposées et à deux fleurs. On la décrit très souvent comme une sous-espèce de la saxifrage à deux fleurs ( Saxifraga biflora ssp. macropetala ) Photos: F elix Gugerli prasinite, roche ancienne d' origine volcanique, ce dernier attire par son abondance de saxifrages les nombreux spécialistes et amateurs de cette plante distance seulement, ces deux espèces se distinguent nettement l' une de l' autre et leurs exigences environnementales sont différentes. La saxifrage à feuilles opposées se développe souvent sur des emplacements bien exposés et rapidement débarrassés de la neige hivernale, tandis que sa cousine à deux fleurs se retrouve plutôt sur les pentes d' éboulis à granulométrie fine, souvent très humides et où la neige s' attarde plus longtemps. Ces deux espèces se distinguent donc aussi par le moment de leur floraison, précoce ou tardive. Cette différence de période d' éclosion de leurs fleurs détermine aussi leurs modes respectifs de reproduction. La saxifrage à feuilles opposées, aux fleurs rouges très printanières, reçoit surtout la visite de bourdons qui volent souvent sur de grandes distances entre les différentes colonies de cette plante. Ce comportement est bénéfique à la pollinisation croisée. Mais l' espèce court le risque de voir son pollen attendre en vain le transport par ces insectes en raison de circonstances météorologiques défavorables. Cette stratégie comporte donc un inconvénient lié au pollen ( « pollen risker » ).

En plein été, les fleurs pourpre foncé de la saxifrage à deux fleurs reçoivent la visite de mouches et de bombyles. Ces insectes ont tendance à s' attarder sur la même plante et à féconder ses fleurs, ce qui accroît nettement la pollinisation directe. Par conséquent, une proportion élevée des graines ainsi formées est issue de l' autofécondation. La floraison de cette espèce étant tardive, de nombreuses graines risquent de ne pas disposer de suffisamment de temps pour leur matu- Photos: Felix Gugerli Au-dessous de ses fleurs, la re-nouée vivipare ( Polygonum viviparum ) forme de petits bulbes qui se détachent et développent directement de nouvelles plantes. On en observe souvent qui pointent leurs premières feuilles, alors qu' ils sont encore rattachés à la plante-mère Le col de Faller Furgga assigne des limites précises aux plantes. Les deux espèces de saxifrages sont fréquentes sur le versant occidental du col, tandis que la saxifrage à feuilles opposées ne trouve même pas de quoi vivre dans les éboulis sis au-dessous du Piz Scalotta. Ceux-ci se composent surtout de serpentinite, de schistes argileux et d' un peu de radiolarite, minéraux qui ne favorisent pas la croissance de la végétation Avec ses fleurs d' un jaune éclatant, contrastant vivement avec le gris des roches environnantes, la benoîte rampante ( Geum reptans ) compte sur la stimulation des insectes pollinisateurs pour assurer sa reproduction sexuée. En outre, elle se propage de manière végétative par des stolons portant des plantes- filles. Celles-ci lui permettent de conserver son site sur une pente d' éboulis, tandis que, pendant ce temps, ses graines transportées par le vent colonisent d' autres espaces ration, en raison d' une arrivée précoce de l' hiver. La production de semences peut ainsi être entièrement détruite; l' es court donc un danger lié au développement de la graine ( « seed risker » ). Néanmoins, il existe dans la nature une grande variété de stratégies intermédiaires entre ces deux modes de reproduction.

L' altitude favorise-t-elle la pollini-

sation directe?

Non seulement l' opinion propagée par les manuels, selon laquelle les plantes alpines n' ont que peu recours à la reproduction sexuée, a été ébranlée ces dernières années, mais aussi la croyance à l' augmentation avec l' altitude de la pollinisation directe, aux dépens de la pollinisation croisée. Des expériences de pollinisation de la saxifrage à feuilles opposées ont en effet prouvé que les populations de cette plante, sises vers 3000 mètres d' altitude, ne présentent pas un rapport supérieur de graines autofécondées que celles poussant plus bas, vers 2500 mètres, par exemple. La saxifrage à feuilles Représentante typique des espèces végétales formant des rosettes, la saxifrage paniculée ( Saxifraga paniculata ) est, en raison de sa floraison tardive, une plante dont les semences Alors que les deux espèces de saxifrages décrites dans cet article n' apparaissent pas dans le gazon alpin au premier plan, elles prospèrent à foison sur les pentes de schistes calcaires du versant droit du val Bercla. La portion de ce vallon représentée sur l' illustration a heureusement échappé jusqu' à présent à un projet de construction d' un bassin de retenue d' eau de pompage. A l' arrière, on distingue le Piz Arblatsch ( à gauche ) et les Piz Mitgel et Cuorn da Tinizong ( fond ) La réputation d' ubiquité de la saxifrage à feuilles opposées n' est pas surfaite. En effet, grâce à ses nombreux modes de croissance – elle ne forme pas toujours des coussinets –, elle peut s' installer dans presque chaque emplacement qui s' offre à elle Vallon proche du val Bercla, le val Gronda diffère du col de Täli-furgga par des éboulis de calcaire marmoréen ( sur l' illustra: taches claires visibles sur la neige ), colonisés en maints endroits par des végétaux, dont la saxifrage à feuilles opposées. Le Piz Cagniel ferme la vallée au nord. Au-delà, on distingue la cime méridionale du Piz For-besch et, tout à l' arrière, le Piz Ela courent le grand risque de ne pas parvenir à maturité ( « seed risker » ). En outre, elle compte une proportion élevée de graines autofécondées

Histoire, culture et littérature alpines

Storia, cultura, letteratura alpina

Alpine Geschichte, Kultur, Erzählungen

opposées pratique donc la pollinisation croisée indépendamment de l' altitude. En s' exprimant de manière plus piquante, on peut dire que les plantes alpines, contrairement à l' opinion répandue naguère, sont très volages!

Pollinisation croisée au-delà des limites de l' espèce

Les stations où voisinent les deux espèces de saxifrages mettent en évidence l' as plutôt flou des catégories définies auparavant: « pollen » et « seed risker ». Cette proximité existe en effet, car la saxifrage à feuilles opposées peut coloniser l' habitat de sa cousine à deux fleurs, ce qui est impossible pour cette dernière. Dans ce cas, les deux espèces fleurissent simultanément et peuvent donner naissance à des hybrides, en raison du vol discontinu des insectes butinant les deux sortes de fleurs. Les constatations morphologiques et expérimentales ont démontré que Saxifraga biflora ssp. macropetala, souvent décrite comme une fleur à part entière, n' est pas une sous-espèce, mais le produit du croisement entre S. oppositifolia et S. bifloraSaxifraga x kochii ). Les liens de parenté entre cette espèce de saxifrage et d' autres de couleur rouge sont actuellement étudiées à l' Ins fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage de Birmensdorf, à l' aide d' expériences génétiques. Les régions où croissent abondamment les saxifrages à feuilles opposées et à deux fleurs sont le lieu de découverte de nombreuses formes intermédiaires, difficiles à distinguer les unes des autres. Une randonnée en montagne de Mulegns à Juf par le col de Fallerfurgga, zone principale d' observation de l' étude présentée dans cet article, offre d' amples occasions d' exercices de détermination. En outre, ces résultats démontrent la nécessité périodique de remettre en question et de tester expérimentalement un « savoir » prétendument acquis, mais souvent ancré sur l' observation seulement. Il reste donc encore dans les Alpes de grands domaines d' exploration scientifique. a Felix Gugerli, Zurich 4 ( trad. ) 4 L' écologie de reproduction de S. oppositifolia et de S. biflora fait l' objet de la thèse de l' auteur de cet article. Les relevés sur le terrain ont été effectués pour la plupart dans le val Bercla ( commune de Mulegns ), aux Grisons. Cf. aussi un article en allemand dans la revue Bauhinia de la Société bâloise de botanique, site Internet http://www.unibas.ch/ botges/pdf/bauhinia 14(2000)." " .53-65.pdf. L' auteur travaille actuellement dans la section d' écologie génétique du WSL, à Birmensdorf.

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