L'expédition internationale 1971 à l'Himalaya

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Norman G. Dyhrenfurth, Salzburg

- « Le splendide succes de V' expedition americaine ä l' Everest me rejouit! » ( President John F. Kennedy, Washington ).

- « Je suis heureux du remarquable succes de votre expedition ä la plus haute montagne de la Terre! » ( Roi Mahendra, Kathmandu ).

- « V(eux cordiaux pour la reussite de votre mission! » ( Premier ministre Nehru, Nouvelle-Delhi ).

Tel fut 1' effet de la nouvelle de la premiere traversee d' un grand sommet himalayen. Quatre grimpeurs avaient atteint le sommet ( 8848 m ) par la voie ordinaire, deux avaient reussi la montee par une partie de l' arete ouest, qui etait inconnue, avec descente sur le Gol Sud. « AMEE 63 » ( American Mount Everest Expedition 1963 ) etait organisee et dirigee par moi. Age de quarante-cinq ans, je montai jusqu' ä 8600 metres et filmai la premiere cordee du sommet — record mondial imprevu pour un chef d' expedition et un cameraman.

Combien differente fut la reaction de la presse mondiale en 1971: « Debäcle des conque' rants de VEverest! » - « Un mort et beaueoup d' aecusa! » — « Dyhrenfurth impitoyable et inhumain! » — « Abandon non demoeratique sur la voie sudf » - « Les membres de Vexpedition se lancent des pierres! » - « La France et Ultalie grossierement insultees! » - « Une conspiration anglo-saxonne! » - « Une tour de Babel moderne! », etc...

La presse, la radio et la television parlerent abondamment de l' EIH 71, surtout contre la direction de l' expedition. Pourqüoi? Ken Wilson, redacteur en chef de la revue alpine anglaise Mountain, ecrit ä ce sujet dans son numero 17 ( septembre 1971 ), ä la page 11: « Habitues aux succes alpins, le public et la presse ne pouvaient pas accepter l' échec ,de cette année à l' Everest. On avait, surtout en Grande-Bretagne, distribue trop de lauriers à l' avance pour que la conclusion de l' entreprise ne provo-quät pas une forte re' action. Il fallait des bouts e' missai. L' abandon de l' expédition fut juge de fagon sensationnelle. De nombreux journaux parlèrent de fiasco, pendant qu' une procession d'«experts » fournissaient leur critique immediate à la presse et à la télévision et contribuaient ainsi à donner une image complètement déformée de FEIH Ji. Nombre de ces gens de métier avaient déjà exprimé des doutes sérieux avant le depart de expedition, alors que d' autres avaient garde le silence tant qu' il restait une chance que Don Whillans et Dougal Haston puissent franchir les derniers 550 mètres d' escalade difficile à une altitude extreme, et s' exprimèrent seulement quand la situation désespérée de l' expedition fut patente. Toute la conception de FEIH fut critiquée. Les commentateurs « connaisseurs » s' assem comme des vautours pour contester l' imprévoyance présumée de former une équipe avec des grimpeurs de plusieurs pays. La bonne camaraderie entre grimpeurs appartenant à des peuples et des langues différents, l' idée d' une « cordée mondiale »... tout cet ordre de pensée était désormais entièrement oublié, car c' est le succes qui compte, et FEIH yi avait degu!y> Comment cela est-il arrive? La region de l' Everest m' est bien connue: Je pris part ä la deuxieme expedition suisse ä l' Everest, en automne 1952. En 1955, j' etais le chef de l' Ex internationale ä PHimalaya. La violence des tempetes d' automne ne nous permit d' atteindre « que » 8000 metres environ au Lhotse ( 8511 m ), la quatrieme montagne de la Terre, mais mon ami Erwin Schneider fit alors le releve photogrammetrique de la carte Cho-molougma-Mont Everest au 1 125000, qui est une reussite de portee historique. En 1958, je pris part ä une recherche du yeti ( ou homme des neiges ) sur le versant SE du massif Everest-Makalu. En i960, j' etais avec les Suisses au Dhaulagiri. Puis vint « AMEE 63 », expedition pour laquelle on pourrait m' appliquer les mots spirituels d' Oscar Wilde: « Dans ce monde ri' exis que deux tragedies. La premiere est de ne pas atteindre son but. La seconde est d' atteindre son but. C' est celle-ci qui est la vraie tragedie. » Mais je ne peux pas me laisser aller aux plaintes et ä la resignation... Disons donc:

L' EIH 71 ( Expedition internationale ä l' Hi de 1971 ) etait une tentative de collaboration amicale entre membres de diverses nations. II y avait treize pays - plus que je ne l' avais prevu ä l' origine. Avec les neuf hommes charges de tourner un film pour la British Broad-casting Corporation ( BBC ), et un correspondant australien du « .Sunday Times », nous n' etions plus vingt ( comme pour AMEE 63 ), mais trente! Je me debattis pendant deux ans avec les problemes presque insolubles du financement, de la constitution de l' equipe, du materiel ( y compris les appareils ä oxygene !), du ravitaillement, de l' organisation, etc., sans prendre un sou de salaire pour ce travail ecrasant qui me demandait souvent septante heures et plus par semaine. Contrairement ä toutes sortes de rumeurs et d' allegations faites dans les journaux, je puis affirmer avoir engage lä plus de 100 000 francs, quoique je ne sois pas comble de biens. La majorite des participants n' avaient ä verser qu' une contribution de 2000 francs et ce sont justement ceux qui n' ont absolument pas contribue au budget global de l' expedition ( 984212 fr. ), qui ont plus tard proteste le plus fort!

Le l.col. James M. Roberts, responsable des transports de l' expedition britannique ä l' Everest en 1953, Puis ^e AMEE 63, se declara pret ä partager avec moi la direction de l' expe. II avait dejä depuis longtemps essaye de mettre sur pied une expedition internationale ä la face sud-ouest de l' Everest. Je ne connaissais malheureusement pas personnellement la plupart des grimpeurs qu' il avait dejä choisis. Nous nous mimes d' accord pour une double tentative: la directe de la face sud-ouest, et Pinte-grale de l' arete ouest ä partir de l' Epaule qu' elle dessine vers 7300 metres. Cette grande « manoeuvre en tenailles » representait deux iti- néraires nouveaux très difficiles. Elle devait aussi offrir aux grimpeurs de la paroi une sortie de secours comparable aux fissures de VAraignée sur la voie classique de la face nord de FEiger.

Le choix de l' itinéraire fut laisse à chaque participant. Les Américains Gary Colliver, John Evans et David Peterson, les Anglais Dougal Haston et Don Whillans, les Japonais Reizo Ito et Naomi Uemura, l' Allemand Toni Hiebeier et l' Autrichien Leo Schlömmer se décidèrent pour la face sud-ouest. L' Autrichien Wolfgang Axt, le couple genevois Michel et Yvette Vaucher, les deux Norvégiens Odd Eliassen et Jon Teigland, l' Américain David Isles et le major indien Harsh Bahuguna formèrent le groupe de l' arete ouest. L' Italien Carlo Mauri et le Francais Pierre Mazeaud voulaient d' abord monter la face, mais passèrent ensuite au groupe de l' arête. J' avais prévu un camp d' entraînement de toute l' équipe au Jungfraujoch pour le début de septembre 1970, ce qui aurait été important pour bien des raisons. Mais je dus y renoncer, pour la simple cause que l' argent manquait. Les communiqués de presse, selon lesquels l' EIH 71 était financée par la NASA et l' ONU, étaient fantaisistes. Une grande partie des participants ne se rencontrèrent qu' à Francfort le 13 février 1971 pour prendre l' avion TWA à destination de l' Inde. Les gros bagages - 36 tonnes -avaient pris le bateau jusqu' à Bombay, pour etre acheminés au Nepal en neuf camions. Le 16 février nous étions ä Kathmandu.

Les débuts furent bons. Nous avions en tout quarante sherpa et environ 830 porteurs, qui travaillaient en trois échelons. De plus, un petit avion Islander nous faisait chaque jour des transports jusqu' au village sherpa de Lukla où Sir Edmond Hillary fit aménager une petite piste d' atterrissage il y a quelques années. On peut lire dans mon Journal: « L' équipe est splendide! Malgré certains problèmes de compréhension des langues, les gens collaborent très bien, et l' humeur générale est excellente. C' est meme parfois franchement drole quand tout se croise en norvégien, allemand, japonais, frangais, anglais et italien. Meme la signature de plus de 6000 cartes de salutations de VEverest est une occasion de gaite. Yvette Vaucher a pris à tdche de nous pousser tous à signer des cartes tous les soirs et ä chaque minute libre. Tous sont d' avis qu' Yvette est non seulement charmante, mais qu' elle s' intègre très bien à l' équipe... » ( Mais où sont les neiges d' antanLe 28 février, nous autres sahibs nous mettons en route. D' abord, nous suivons en landrover et en camion la route que les Chinois ont construite pour relier Kathmandu à Lhassa. A Lam-sangu commence la marche de trois semaines, où chaque journée dure de 6 heures du matin à 4 heures de l' après et parfois plus tard. Quelques camarades ont les ennuis habituels de la marche d' approche et de l' acclimatation. Quant à moi, à la suite de la surcharge de travail et de la tension nerveuse des derniers moil, je souffre d' une inflammation des ganglions, qui me fait quelque peu peiner dans les debuts.

Le cinquième jour de marche survient déjà une surprise désagréable: le chef des porteurs fournis par la Société himalayenne de Kathmandu disparaît avec l' argent de ses gens. On dit qu' il l' a perdu aux cartes, une nuit. Là-dessus, les porteurs font grève! Nous n' arrivons pas immédiatement à les remplacer, et il faut laisser sur place d' innombrables charges. Les fidèles sherpa ne réussiront que bien plus tard à nous rejoindre avec de nouveaux porteurs.

La première chute de neige nous atteint au couvent de Tengpoche ( 3900 m ). Nous com-menc,ons l' installation du camp de base, le 22 mars, sur le Glacier de Khumbu, vers 5350 mètres: une cuisine pour les sherpa, une autre plus grande pour nous, les sahibs, une petite infirmerie, un garde-manger, trois grandes tentes de séjour, etc. Pendant ce temps s' engage la bataille avec les 700 mètres de dénivellation des séracs de Khumbu, dont la difficulté et le danger exigent du temps et une attention particulière cette année-là. C' est encore pire qu' en 1970, où l' expédition des skieurs japonais perdit six sherpa dans l' écroulement d' un pan de glace. Nous nous en sortons sans pertes, mais c' est un cheminement très pénible, où Michel Vaucher travaille comme coordinateur. Les premières tentes du camp I ( 6050 m environ ) sont enfin plantées le 4 avril. La suite est plus rapide, et le 14 avril je monte au camp II ( 6550 m ) avec Toni Hiebeier et le Dr Duane Blume, notre physiologiste et spécialiste de l' oxygène. G' est à ce camp de base avance que se séparent les deux itinéraires de l' arete ouest et de la face sud-ouest.

Les Japonais et les Anglais établissent le 9 avril le camp HI-SW vers 7000 mètres. Le 12 avril, Wolfgang Axt et Michel Vaucher reconnaissent l' accès à Parete ouest. Les difficultés de transport sont très désagréables, car la chute de séracs change chaque jour; il faut constamment remplacer ou déplacer des ponts et des échelles. Le matériel et les provisions s' entassent au camp I. Il manque des porteurs d' altitude pour assurer la navette entre les camps I et II, en sorte que le confort laisse beaucoup à désirer au camp de base avance. Bien sür, quelques sahibs auraient pu descendre au camp I et ramener les provisions désirées, comme les Américains l' avaient fait plusieurs fois en 1963. Mais cela serait du « travail de sherpa » que, paraît-il, on ne peut pas demander à certains grimpeurs européens de pointe! Signalons pour comparaison que Pexpedition britannique qui réussit la face sud de l' Annapurna en 1970 ( sous la direction de Chris Bonington ) n' avait que six sherpa pour les navettes sur la montagne, et que les excellents grimpeurs anglais accomplirent aussi le gros du travail de transport!

Le soir du 15 avril, Harsh Bahuguna vient dans la tente que je partage avec Duane Blume. L' officier indien, que tous apprécient, s' est beaucoup dépense depuis le début du travail dans les séracs. Avec le Japonais Reizo Ito, il est le premier à avoir mis le pied dans la Combe Ouest et établi le camp I. Il propose maintenant de monter le lendemain avec Wolfgang Axt au camp III-W, et de reconnaitre le 17 avril le chemin du camp IV-W. Mais Harsh a l' air si fatigue que je le prie de descendre plutöt se reposer quelques jours au camp de base. II reconnait que les trois dernières semaines ont été très astreignantes, mais il veut absolument etre un des pionniers de la voie intégrale de l' arete ouest. Sitöt après avoir pousse jusqu' au camp IV, il est pret à se reposer quelque temps à la base. Je cède - malheureusement!

Comme plusieurs autres, Toni Hiebeier a de grandes difficultés d' acclimatation: insomnies, maux de tete, manque d' appétit et douleurs musculaires. Après un essai courageux, mais inutile, de transporter des bouteilles d' oxygène au pied de la face sud-ouest, il doit à regret descendre se reposer au camp de base. Dougal Haston, Leo Schlömmer et Jon Teigland veulent aussi jouir quelques jours de la meilleure nourriture et du plus grand confort des régions inferieures.

Axt et Bahuguna montent donc le 16 avril dans la direction de Parete ouest, et avec l' aide des sherpa Kancha et Ang Phurba, ils placent le camp III-W vers 6goo mètres, soit environ 350 mètres plus bas que ne l' était en son temps le III-W ( 7250 m ) de l' AMEE. Mauri et Mazeau déposent des cordes et de la ferraille à mi-chemin. Michel Vaucher et Odd Eliassen montent plus haut et fixent une longue corde horizontale qui permet de faire une traversée et de raccourcir considérablement le chemin du camp III-W.

Apres avoir passé la nuit dans leur camp III-W, Axt et Bahuguna montent à Parete ouest par des pentes de neige et de glace relativement raides. Ils marchent encore sans oxygène, quoique nous ayons prévu d' employer depuis 7000 mètres les remarquables nouveaux inhalateurs mis au point par Blume. Jusqu' au pied de l' arete rocheuse abrupte où était situé le camp IV-W de 1963 ( vers 7500 m ), la route est désormais libre, mais le camp III provisoire est évidemment trop bas. Il faudrait le monter d' environ 150 mètres d' alti au moins. En redescendant, Axt et Bahuguna trouvent un emplacement idéal vers 7050 mètres. Ils décident donc d' y déménager le camp le lendemain, puis de descendre à la base avancee.

A la base avancée, Mauri, Mazeaud et les deux Vaucher se plaignent de nouveau de l' insuffisance des transports. Je leur explique une nouvelle fois l' encombrement du camp I, et je suggère que nous, les sahibs, descendions là-bas pour en ramener les charges nécessaires. Proposition évidente, mais qui ne trouve aucun écho. En colère, je prends mon cacolet et descends seul au camp I, où je discute avec Dave Peterson du problème de l' accumulation du matériel à cet endroit.

Je remonte avec deux bouteilles à oxygène -une pour la paroi et une pour Parete, pour etre juste entre les deux groupes. Le temps se gäte à vue d' oeil, et tourne à la tempete. Au pied de la formidable paroi nord du Nuptse, j' entends siffler une avalanche de neige fraiche. J' essaie de m' en éloigner en quelques bonds, mais sans succès. Je sens déjà la pression de l' air. Tournant le dos à la paroi, je m' arc sur mes crampons et mes bätons de ski. La neige poudroie autour de moi, mais je peux me retenir. Je reprends ma marche dans la tourmente, en suivant les fanions rouges. A mi-hauteur, je rencontre mon ami Ang Lakpa. Il s' est fait du souci pour son bara sahib ( son « grand monsieur », le chef d' expédition ). II me prend mon cacolet, ce qui accélère notre rythme. Puis nous trouvons une charge, évidemment abandonnée par un sherpa épuisé. Ang Lakpa veut s' en charger aussi, mais je ne peux pas l' ad. Je reprends donc mon fardeau, et continue. Brusquement, nous entendons des appels au secours, en haut à gauche, sur l' itinéraire de l' arete ouest. Harsh Bahuguna! Est-il arrive quelque chose à Wolfgang Axt? Les cris reprennent sans cesse. Nous répondons jusqu' à en etre enroues.

Entre-temps, Axt est arrive seul au camp II, vers 17 heures, complètement épuisé, mains et pieds engourdis.

- Harsh ne vient pas!

Eliassen, Vaucher, Whillans, Mazeaud, Mauri, Steele et Ang Phurba partent immédiatement à la rencontre du camarade manquant. La tem- pete est effrayante, la nuit approche! Monter au pas de course entre 6500 et 6800 mètres d' altitude n' est pas une petite affaire par beau temps. Mais maintenant! Odd Eliassen arrive le premier au lieu de l' accident, suivi de Michel Vaucher: « ...son état est désespéré. Harsh a perdu un gant, son visage est couvert d' une croate de glace. Il est relie par un mousqueton à la corde fixe placée hier. Encore quelques pas, et il serait dans un terrain facile. Mais il était si épuisé qu' il ria meme pas pris un habit chaud dans son sac. Whillans arrive bientöt. Entre-temps, j' ai encordé Bahuguna, et j' ai réussi à grand-peine à le dégager de la corde fixe, pendant qu' Eliassen m' assu. Nous ne sommes que trois sur le lieu de l' accident. La tempete empire. La nuit est là. On ne peut pas le porter dans la traversée. Nous le faisons prudemment descendre la pente.Voilä le bout de notre corde. Il faudrait etre bien plus nombreux pour le porter... » Whillans traverse la pente de glace raide sans etre assuré, et essaie en vain de tirer Bahuguna, qui est inconscient, dans Fabri qu' une crevasse offre contre le vent. L' équipe de secours se trouve elle-meme en très grand danger. Dans cette situation désespérée, elle est finalement obligée d' abandonner le mourant à son sort. A demi gelée, et complètement épuisée, elle doit lutter pour rentrer.

Nous nous réunissons dans la grande tente. On me raconte tous les détails de la tentative de secours. Mazeaud veut immédiatement accuser Wolfgang Axt de meurtre, mais je le réprimande, et j' exhorte chacun à ne pas juger häti-vement. Sur le conseil de notre médecin, Wolfgang lui-meme a pris un soporifique, il est couche dans sa tente et ignore tout de la tragédie. Le lendemain matin, il arrive le dernier au petit déjeuner et demande:

— Comment va Harsh?

— Ne le sais-tu pas encore? Il est mort. Wolfgang est profondément ému. Harsh et lui etaient de proches amis. Le coup le frappe très durement.

Je conduis l' enquete, qui se déroule en plusieurs langues et s' enregistre sur bände:

— Pourquoi etiez-vous décordés à la descente?

— Nous savions que, la veille, nos camarades avaient fixe des cordes à tous les endroits raides. J' ai laisse ma corde, ma ceinture d' encordement et mes mousquetons au camp III-W. D' abord, Harsh marchait devant. Vers 14 heures, le temps s' est brusquement gâte, et bientöt la neige est tombée en tempete. Quand nous sommes parvenus à la longue corde horizontale -que nous ne connaissions pas encore j' ai passé devant et j' ai traverse à la force des bras. C' était très long et pénible. A l' autre bout, j' ai attendu Harsh, qui avancait très lentement. Nous ne pouvions pas nous entendre à cause de la tourmente. J' ai attendu une demi-heure, et mes mains et mes pieds perdaient toute sensation. Puis j' ai vu Harsh qui s' était amarré à la corde fixe avec un mousqueton, derrière le dernier surplomb, faire un signe de la main. Tout semblait en ordre. Aucune indication que Harsh était en difficultés sérieuses. Je me faisais du souci pour mes mains et mes pieds, et j' ai repris la descente. Peu avant d' arriver au camp, j' ai entendu ses appels à l' aide, et j' ai alarme les camarades. J' étais moi-meme complètement epuise.

— Pourquoi n' es pas reste auprès de Harsh?

— Je n' avais aucune idée que cela allait mal pour lui. D' ailleurs, je n' aurais pas pu l' aider sans corde, ni mousqueton. Harsh avait son baudrier et son mousqueton, mais j' aurais du retourner vers lui à la force des bras. Cela, je ne le pouvais plus...

Dans son livre Montagne pour un homme nu, Pierre Mazeaud écrit au sujet de cette tragédie: Le lendemain, Dyhrenfurth — avec l' ingénieur du son de la BBC à ses cotes, à notre étonnement et notre indignation — nous interroge sur nos sentiments en face de la tragédie. Il écoute la défense de Wolfgang comme si un seul d' entre nous avait pense attribuer la moindre responsabilité à notre camarade! ( Voir l' accusation de meurtre portée par Mazeaud contre AxtJe ne peux pas admettre que Don Whillans ait pu penser que Harsh était responsable de sa propre mort, qu' il ne savait pas epargner ses forces. Enfin, il existe un chef d' expédition dont le devoir est de délimiter la täche de chacun! ( Ainsi, selon Mazeaud, toute la faute retombe sur Norman G. Dyhrenfurth !) La tragédie de Bahuguna fut le tournant de l' expédition. Toni Hiebeier, que l' accident toucha de très près, m' écrivit une lettre d' adieu extremement amicale: « ...je suis psychiquement à bout. Je ne peux plus faire un pas en direction de la montagne — pardon. le dois rentrer à la maison, car je suis certain de pouvoir etre plus utile à toi et à l' expédition depuis Munich qu' ici... Cher Norman, je ne toucherai pas le sommet, mais j' ai découvert en toi un etre cher, et je sens que tu es mon ami — c' est déjà beaucoup. Je te remercie cordialement pour tout!... » La presse mondiale annonca plus tard que Toni Hiebeier m' avait « tourne le dos »!

La tempete dura plusieurs jours; le danger d' avalanche grandissait. G' est seulement le 24 avril qu' on put aller chercher le corps malgré de grandes d,ifricultes. La trace au travers des séracs était journellement interrompue, il fallait réparer ou déplacer plusieurs ponts. Les navettes étaient immobilisees par la neige fraiche; il n' y eut bientot plus rien à manger au camp II. Enfin, le 26 avril, nos courageux sherpa réussirent à amener le corps au camp de base. Deux jours après — selon le désir de la famille — il fut incinéré à Gorakshep, à quelques heures au-des-sous du camp de base. Les cendres furent plus tard déposées à Dehra Dun, son lieu d' origine.

L' equipe de l' arete ouest était maintenant demoralisee. Seuls Wolfgang Axt et David Isles étaient encore prets à atteindre le sommet par cette voie classique. Psychiquement battu, Odd Eliassen voulait tout au plus soutenir l' équipe de la face. Mazeaud et Mauri proposèrent d' abandonner l' arete ouest et de se rabattre sur le chemin ordinaire par le flanc du Lhotse et le Col Sud. J' y étais opposé par principe, et j' es d' expliquer à mes camarades que l' Everest avait déjà ete gravi par cinq expéditions par la voie normale, et que, tout compte fait, 23 grimpeurs appartenant à six nationalités avaient atteint le sommet par ce chemin. D' apres le niveau actuel de l' himalayisme, les dépenses colossales de l' EIH 71 ne correspondaient pas à la médiocrité de l' interet de la voie normale. Je les priai tous de soutenir l' équipe de la face, dont je craignais l' affaiblissement. Malgré toutes mes apprehensions, je fis voter démocratiquement: la majorité du groupe de l' arete ouest penchait pour le Col Sud! Une chose devenait de plus en plus claire: Mazeaud et Mauri, qui d' abord voulaient affronter la face, puis avaient passé à l' arete ouest, ne s' intéressaient ni au but principal de l' expédition ( la face sud-ouest ), ni à un succès d' équipe. Ils n' aspiraient visiblement qu' à atteindre personnellement le sommet par le chemin le plus facile, pour etre fetes comme des héros en France et en Italic Dans son livre déjà mentionné, Mazeaud écrit: « Aucun Frangais n' a encore atteint ces 8848 mètres prestigieux. Serai-je le premier?... Carlo et moi passons la plus grande partie du temps sous notre ten te. Nous parlons peu, mais le seul sujet de conversation est le sommet! » Le couple Vaucher aussi ne s' intéresse qu' au sommet à tout prix, surtout Yvette qui est visiblement contente quand l' itinéraire difficile de l' arete ouest est abandonné au profit de la voie du Col Sud, techniquement facile. De plus -record féminin mondial d' altitude! Un but attrayant!

Apres la votation, et malgré mon coeur gros, je m' annonce pret à aider avec mon experience personnelle et ma bonne connaissance de la voie normale ( jusqu' à 8600 m !). Comme souvent déjà, le camp III-S est monte sur la première terrasse du flanc du Lhotse, donc à une altitude de 6930 mètres. Pas 7150 mètres, comme Mazeaud, Mauri et Vaucher le pretendront plus tard. De ce point, toutes les expeditions qui ont gravi l' Everest ont eu besoin d' au moins trois semaines jusqu' à l' établissement du camp VI qui permet d' entreprendre l' ascension terminale. Pour rester poli, disons qu' il est donc étonnant que les « dissidents » mentionnés de l' EIH 71 aient essayé de se persuader, et de convain- cre d' autres gens, qu' ils étaient arrives à quatre jours de la victoire. La vérité est: c' est seulement à ce camp III-S ( 6930 m ), que l' ascension commence!

Le groupe qui, à l' origine, visait l' arete ouest se désagrège de lui-meme: Axt a la grippe, Michel Vaucher a dans la jambe des enflures que le médecin estime etre des signes de thrombose. Accompagnés du Dr Peter Steele et d' Yvette Vaucher, tous deux doivent descendre à la base. Cleare, Colliver et Howell sont aussi en très mauvais état et doivent descendre. David Isles, pas encore en pleine forme depuis sa pneumonie, et Jon Teigland, qui est aussi malade, ne s' intéressent pas au chemin ordinaire et se trouvent au camp de base. Soudain, il n' y a plus au camp II que Mazeaud et Mauri, tous deux äges de 42 ans, qui espèrent atteindre le sommet en peu de jours avec quelques sherpa.

Entre-temps, je regois d' importantes communications de Jimmy Roberts, qui se fait beaucoup de soucis sur la ruine physique et morale de l' équipe. Il me supplie d' abandonner la pensée de deux itinéraires, et de concentrer toutes les forces sur la face sud-ouest. Comme j' ai déjà promis aux « Latins » de soutenir leur ascension de la voie ordinaire, je me trouve coincé. Le soir du 28 avril, au camp II, les sherpa font une votation, à laquelle nous assistons. Les sherpa sont persuades qu' il est déjà trop tard pour équiper systématiquement l' itinéraire du Col Sud. En 1963, notre première cordée était déjà au sommet de I' Everest le Ier mai! La mousson sera probablement en avance ( la suite mohtrera le contraire ). De toute facon, les sherpa sont unanimes pour la face, le but principal de l' ex. A l' exception de Mazeaud et de Mauri, tous les sahibs presents sont du meme avis. Nous essayons en vain d' expliquer la situation aux Vaucher et Axt qui sont au camp de base. La radio, qui n' a jamais bien fonctionne, garde un silence complet durant deux jours. Plus tard, on me fera le grief que cette panne est « pure- Mont Everest. Paroi sud-ouest avec les itinéraires de l' Epaule ouest et du Camp VI Photo: Wolfgang Axt 2Colonne de porteurs, peu après Lobuche ( 4930 m ). Au centre de la photographie: Le Pumori ( 7145 m ) Photo: John Cleare 3Entre les camps I ( 6050 m ) et II ( 6550 m ), dans la Vallée du Silence, au pied de la paroi nord du Nuptse Photo: John Cleare ment diplomatique ». On reprochera aussi au Dr Steele de n' avoir donne qu' un diagnostic « diplomatique » de la thrombose de Michel Vaucher. A cause de sa pneumonie, Steele aurait eu besoin des services de Vaucher en tant que guide pour franchir les séracs de Khumbu.

Pendant ce temps, les Anglais Haston et Whillans, les Japonais Uemura et Ito, les Américains Evans ( coordinateur de la face sud-ouest ) et Peterson, et l' Autrichien Schlömmer travaillent dans la face avec nos meilleurs sherpa.

Le 29 avril, je descends à la base avec Eliassen, qui ne se sent pas bien, et Blume. Mazeaud et Mauri nous précèdent; depuis la votation, ils croient à une « conspiration » montée contre eux. A notre arrivée, celle qui fut la si charmante Madame Yvette Vaucher me recoit avec des mots peu flatteurs. Je discute la situation avec Jimmy Roberts et Sona Girme, le chef des sherpa. Jimmy a essayé en vain de m' atteindre la veille par radio au camp II. Les Vaucher, dont les connaissances d' anglais sont extremement minces, ont attrape quelques mots qu' ils ont mal compris. De la est née la grotesque accusation d' une « conspiration anglo-saxon-ne »! Un peu malmené par le fardeau moral et physique des derniers jours, je prie Jimmy Roberts de communiquer notre décision définitive aux Latins — qui espèrent toujours un triomphe personnel par le Col Sud. La majorité des sherpa, et aussi des sahibs, en sont franchement enthousiastes. Le groupe du Col Sud se laisse aller à une explosion de fureur: lächete, dictature, insulte à la France et l' Italie, mauvaise organisation, faiblesse de la direction de l' expédition, etc.! Yvette Vaucher va jusqu' à jeter des pierres sur ma tente! La BBC est accusée d' avoir falsifie les communications radiophoni-ques. Il y aurait un complot secret, pour que seuls les Anglais arrivent au sommet!

Roberts, Evans ( qui est descendu pour cause de maladie ) et moi essayons de nouveau de persuader les quatre de prendre part à la tentative par la directe. Mais tout est inutile. Les quatre quittent l' expédition le 2 mai. La presse mondiale publie le télégramme suivant: « On veut que moi, Pierre Mazeaud, membre de l' Assemblée nationale, äge de 4.a ans, je travaille comme sherpa pour des Anglais et des Japonais. Jamais! Ce n' est pas moi qu' on a insulte, mais la France! » Les plaintes les plus saugrenues nous sont adressées dans la presse mondiale. Mais pour le moment nous ne pouvons pas nous défendre. Nous avons d' autres soucis:

Dans la face sud-ouest, les Anglais et les Japonais ont établi le camp IV ( 7500 m ). Le 2 mai, Whillans et Haston montent en direction du camp V ( 8050 m ) et fixent des cordes - malgré le vent, le froid et les chutes de pierres. Au camp IV, une tente, qui est heureusement inoccupée, est emportée par une avalanche. Le 5 mai, le camp V est installé... à une altitude où les Japonais sont arrivés en 1969 et 1970, mais où ils n' ont pas trouve d' emplacement convenant à des tentes.

A ce moment, sept participants tombent malades d' une étrange fièvre des glandes. Le 7 mai, jour de mon 53e anniversaire, je veux remonter pour diriger l' escalade finale, mais je suis malade à mon tour. Notre médecin, le DrSteele, est d' avis que nous ne pourrons certainement pas nous rétablir au camp de base ( 5350 m ), et nous renvoie tous à la maison. Le coeur gros, je quitte l' expédition le lendemain -pas en hélicoptère, comme les journaux l' ont écrit, mais à pied. Plus tard, on parlera d' une hypocondrie collective, mais une recherche clinique sérieuse montrera après la fin de l' expédi que le virus Adeno n' est nullement un produit de l' imagination de notre excellent médecin Peter Steele.

Jimmy Roberts reste au camp de base comme seul chef de l' expédition. Don Whillans prend la direction en altitude. Du fait que l' équipe est fortement réduite, on renonce à monter tout droit dans la paroi rocheuse verticale entre 8050 et 8450 mètres. Les « fissures de sortie », qui 4Vue du camp III ( yooo m ) sur le camp II, situé à gauche, au-dessous du milieu de la photographie Photo: Dave Peterson 5Construction de ponts dans les séracs du Khumbu. A l' arrière: paroi de l' Epaule ouest 6Dans la partie supérieure des séracs du Glacier du Khumbu ( env. goo m ) 7John Evans ( USA ) traverse une crevasse ( partie inférieure des séracs du Glacier du Khumbu ) Photos: John Cleare montent à gauche vers l' arete ouest, se révèlent des couloirs de glace extraordinairement raides et dangereux. Du camp V, où deux tentes sont placées à l' abri d' un ressaut rocheux, il faut monter obliquement à droite le long d' une rampe neigeuse. Cela devient de plus en plus raide et difficile, d' un caractère comparable à la face nord du Cervin. On ne pourra plus rattraper le temps perdu par la tragedie de Bahuguna et par la tempete prolongée. Avec le beau temps et une forte équipe, la directe peut certainement etre forcée, mais, sur les vingt candidats au sommet, il n' en reste plus que six, et le temps se fait très court.

A la mi-mai, Haston et Whillans peuvent installer le camp VI ( vers 8200 m ), gräce au soutien et aux sacrifices des Japonais et des fidèles sherpa. Ito et Uemura, à plusieurs reprises et qu' aux camps supérieurs, ont transporté de l' oxy sans en utiliser eux-memes. Dix-sept sherpa ont ensemble porte 55 charges jusqu' au camp V ( 8050 m ); six d' entre eux ont accompli quatre fois la pénible montée, et deux ont porte du materiel jusqu' au camp VI sans oxygène! Michel Vaucher explique pourtant dans ses declarations et ses interviews que les sherpa ont refuse de monter dans la face!

Pendant que Axt évacue les camps III-W et III-S, Evans, Peterson et Schlömmer soutiennent le groupe de pointe jusqu' au camp IV ( 7500 m ). Comme Schlömmer veut poursuivre jusqu' au camp VI, il demande à Whillans d' envoyer un sherpa au camp II chercher son équipement personnel. Whillans réagit négativement. Revoltes, les deux Autrichiens descendent au camp de base. Je cite une lettre de Schlömmer du 17 juin 1971: « ...nous devions de nouveau porter, aider,pour installer le camp ( VIet pour que les deux ( Whillans et Haston ) arrivent au sommet. Nous en avions assez, nous sommes partis, non pas en haut, mais en bas. Si nous avions pu monter, grimper en tete, tandis qu' eux descendaient une fois, la chose aurait été differente... » Le mauvais temps continuel et le froid inhabituel éprouvent le groupe de pointe. Les transports indispensables commencent à tarir. Dans une traversée à droite, Whillans découvre à sa surprise que, entre l' éperon sud et la voie normale de l' arete sud-est, des blocs et des pentes de neige peu difficiles conduisent au Sommet Sud. Faut-il abandonner la voie de la face pour obtenir une victoire facile de la dernière heure? Le grand public considererait alors certainement que l' expédition est un succès. Mais on raisonne autrement entre montagnards. C' est ainsi que les connaisseurs ont considéré comme un échec l' ascension que les Japonais firent de l' Everest en 1970, du fait que l' escalade prévue de la face sud-ouest n' avait pas réussi. De meme, le but de l' EIH 71 est la paroi, et non pas le sommet « à tout prix ». Whillans agit en consequence: il revient vers Haston, et, ensemble, ils luttent encore sur cent mètres de dénivellation dans un couloir de glace qui franchit la paroi rocheuse verticale. Ils assurent le passage avec des cordes fixes, puis redescendent au camp VI. Mais leur heure a également sonne. Il reste bien de l' oxygène, mais plus de combustible, et presque rien à manger. Ils ont lutte plus de trois semaines au-dessus de 7500 mètres, sans descendre - en meme temps qu' un record mondial, c' est la preuve de leur incroyable resistance, comme aussi de la qualité exceptionnelle de nos nouveaux appareils à oxygène! La tempete, le froid, les chutes de pierres, les avalanches et l' insuffi des transports contraignent les deux braves à battre en retraite, le 21 mai.

Est-il vraiment si fächeux de devoir abandonner à cinq cents mètres sous le sommet, dans l' itinéraire le plus difficile et le plus dangereux de la plus haute montagne du monde? Il a fallu trente-deux ans et douze expeditions pour gravir l' Everest par la voie la plus facile. Le reve d' une « cordée mondiale » ne s' est pas realise. Pas encore! Est-il juste de railler et d' injurier un idéaliste qui s' y est essaye?

Peut-etre viendra le temps où le succès d' une expedition ne sera pas seulement estime en fonction de la victoire au sommet!

Traduit de Pallemand par Pierre Vittoz

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