Memento alpestre

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par J. E. Chable. L' aube.

A la fin de la nuit, avant la naissance de l' aube, lorsqu' on sort de la cabane, les paupières lourdes, trois brins de paille dans les cheveux, un goût de poussière et de salami dans la bouche, et qu' on digère mal le petit déjeuner mangé à la hâte, sans appétit, l' alpe m' a toujours paru maussade. C' est son heure ingrate. Elle paraît terne et hostile dans la grisaille. Ses sommets sont sans grandeur. Il suffit d' un peu de mauvaise humeur, d' une nuit d' in, d' une atteinte de mal de montagne, d' un camarade de course qui lâche son piolet sur votre pied et d' un sac trop pesant, pour qu' on ressente, une seconde, le désir de faire grève... C' est si beau la plaine, tout de même! Que les hommes sont bêtes, se dit-on, glissant sur les éboulis, perdant son souffle, marchant plus lentement que le reste de la caravane... Se donner tant de mal pour redescendre ensuite. Les yeux coulent, il fait froid, les oreilles sont gelées, on renifle... Mais, tandis qu' un vent frais vous cingle le visage à intervalles réguliers et que les crêtes se détachent sur le ciel incolore, la marche devient plus régulière, le sac moins pesant, la respiration plus aisée. C' est l' aube, un grand poids glisse de votre cœur, l' alpe enlève de ses épaules le châle tissé d' ombres... Le jour conspire contre le silence, on échange quelques paroles, les ruisseaux sont plus bruyants, semble-t-il. Tout autour de soi des présences, que l'on devinait seulement, s' affirment. Les alpes, blanches et pâles, se dressent sur le ciel cendré, comme des jeunes filles en robe de bal se tenant par la main. En voilà une qui rougit, puis une autre... Est-ce parce que Marc, en glissant, a juré? Et peu à peu le ciel gris se fleurit de gentianes...

Le jour.

Le désir impérieux de lancer dans l' azur un grand cri de joie, de délivrance.

L' ombre et la brume emplissent encore la plaine. Et, tout à coup, le soleil surgissant du col vous fait baisser les yeux et enlever votre écharpe...

Midi.

Un mulet lâche des crottes.

Cela sent la buffleterie. Des soldats, le col ouvert, recherchent l' ombre rare et grattent leur gamelle. Il y en a qui boivent à leur gourde, le coude levé, comme s' ils allaient jouer du clairon...

La petite chapelle blanche, entre les chalets et les mazots chocolat, est comme un tas de neige. Le soleil la fera-t-il fondre?

Le glacier crevassé, zébré de lignes bleues qui le font ressembler à l' image qu' en donne la carte Siegfried, est mitraillé de pierres sèches, noires et tranchantes, qui tombent d' une paroi déchiquetée. L' éclat de la neige est si violent que tout le visage grimace. Des séracs s' écrasent dans une crevasse, un pont de neige cède, la corde vous serre sous le bras... Une avalanche gronde. Où est-elle? Midi. La soif, le nez qui pèle, l' orage qui se prépare...

Pour la dixième fois Marc répéta:

— Je vous l' avais bien dit que nous étions partis trop tard...

Ceux qui ne résistent pas plus à la fatigue qu' à leurs nerfs souhaitent le voir disparaître dans une crevasse. « A la montagne tous les sentiments sont chevaleresques! » dit-on. Mais pas sur le glacier, à midi...

Sur la pente fleurie...

On est étendu sur le dos, les bras en croix, les mains ouvertes, un œil fermé. Une cigarette se consume dans l' herbe. A côté de soi la paire de souliers odorante d' un camarade, une boîte de sardines éventrée, des papiers gras, des coquilles d' œufs, des pelures d' orange...

Les bêtes dorment dans le pâturage comme des poux. De temps à autre une cloche tinte: une génisse se lève. Où est le taureau? Midi.

Crépuscule.

Le troupeau de chèvres s' est dispersé dans le village. Un enfant, bouclé, se cramponne à la queue d' un vieux bouc. Il n' y a plus qu' un triangle de lumière blonde sur la place, autour de la fontaine qui jase avec deux femmes, les mains sur les hanches. Des chars de foin roulent sur les ponts de grange avec un bruit de tonnerre.

Un dernier mazot flamboie, entouré de mélèzes dorés par l' automne, se dressant dans l' air bleu comme des épées d' or. Entre leurs troncs rouges on aperçoit l' alpe qu' une ombre bleue envahit peu à peu. Le glacier, avant de s' éteindre, prend une teinte violacée et le sommet s' empourpre dans l' azur. Le crépuscule l' attaque par le bas, l' éteignant, et bientôt il ne reste plus au ciel qu' une crête en lame de rasoir, rose et blanche, qui s' éteint...

M. le curé revient du hameau perdu, ayant donné l' extrême onction. Lorsqu' il sera parvenu au village la cloche sonnera lentement et, à chaque coup, il fera plus sombre dans la vallée.

Le sommet.

Vous aviez pris toute la peine de tailler, faisant de belles marches profondes et confortables, les débris de glace descendaient joyeusement le névé, faisant un bruit de clochette dans la rimaye. Fatigué, vous avez tenu bon, taillant, avançant régulièrement, choisissant le meilleur parcours. Celui qui vous suivait n' avait que la peine de mettre ses pieds dans les entailles. Cinquante mètres avant le sommet il n' a plus été nécessaire de tailler. C' est alors que, marchant comme sur un boulevard, celui qui était derrière vous vous a dépassé, sans avertissement, subitement pressé, pour arriver le premier. C' en est un qui réussira dans la vie. Il arrivera peut-être aussi en prison avant vous. C' est une consolation.

On a tout oublié: le camarade sans tact, la pierre sur la main, les longues heures de grimpée, le couloir glacé et l' éboulis étouffant. Le sommet! le but! L' orgueil est satisfait, et lorsque l' orgueil est satisfait, le bonheur peut venir. Toutefois on prétend qu' on se sent petit dans l' alpe...

La pipe aux dents ou mangeant des fruits secs, le col relevé, la main aux poches, le piolet planté, on ressent un grand bonheur... Et l'on contemple l' océan des montagnes, roides et dentelées comme des vagues figées... Comme si la mer s' était subitement arrêtée de rouler: on se sent libre et grand, fort et bon. Tournant sur place on regarde, secteur par secteur, l' horizon blanc et bleu. Ici une nappe de nuages, là-bas l' éclat d' une plaine, en dessous un lac vert, une vallée, une rivière comme une route et une route comme une ficelle déroulée. Puis des crêtes et des parois, des glaciers plaqués sur le ciel, des chaînes se succédant à l' infini. Là une tour, ici une flèche, ailleurs une coupole... Et, de la main, tandis que le soleil vous brûle le front, on désigne telle ou telle sommité. Vues de si haut, elles se présentent différemment. Il en est souvent ainsi dans la vie. Mais, afin de voir les choses de haut, il faut faire un effort, une ascension...

Le sommet! Marc souriant, sortit de son sac une bouteille de champagne Mauler...

La cabane.

On l' a vue tout d' abord comme un circonflexe posé sur le ciel. Puis elle a disparu. Déception. On croyait qu' elle était là: elle est à deux cents mètres plus haut. Dix minutes? Non, une heure. Le sac se fait plus lourd. Enfin, la voilà! Le vent s' est levé et le brouillard tombe sur le glacier, nauséabond. On a constaté avec joie — ô égoïsme inconnu à la montagneque la cabane est vide et qu' il y aura assez de couvertures. Et puis, aptes le silence de l' alpe, ce sont les bruits familiers: l' eau qui bout, le feu qui craque, la bouteille que l'on débouche, la boîte de conserves qu' on ouvre en se blessant le pouce, les souliers qui tombent sur le plancher. Un chant, le bruit des assiettes et des mâchoires, des plaisanteries partent...

Enfin, la nuit tombe, un yass. Ceux qui sortent reviennent avec des prévisions météorologiques toujours fausses: « Demain grand beau! » ( il pleuvra ). « Demain, rien à faire » ( temps admirable ). Quelle belle nuit silencieuse, chacun possède quatre couvertures.

Mais, ô désastre, voilà une caravane de douze personnes, bien entendu égarée dans le brouillard, comme toujours. Du bruit, encore du bruit, la cuisine, le bois bûché et, inévitablement, reddition des couvertures.

Non, on n' est pas tous frères à la montagne!

A 2 heures du matin froid aux pieds et ce ronflement à côté... Impossible de fermer l' œil. Pourtant, on s' endort exténué. Et le guide, un quart d' heure plus tard, vous frappe sur l' épaule: « Eh! l' endormi » tandis que des camarades prétendent que vous avez dormi sans vous éveiller une seule fois.

Le retour.

Les yeux fiévreux, le visage brûlé, les pieds endoloris se prenant dans le piolet, la langue pendante, les mains sales, les cheveux en désordre, un trou au pantalon, c' est le retour triomphal. Une armée en retraite? Non, des victorieux de deux quatre mille.

Et, dans l' indifférence générale, tandis que des touristes choisissent des cartes postales dans les bazars et que des dames, le pliant sous le bras, reviennent de leur banc préféré, les alpinistes envahissent l' hôtel. Après un brin de toilette, qu' il fait bon, dans la pinte, vider un litre en reparlant de ces deux journées et de ces deux nuits, si étroitement mêlées, enlacées qu' on ne les reconnaît plus et qu' elles composent un tout. Un tout qui, dans la plaine, restera lumineux...

On parle de la tristesse des départs; à la montagne il y a aussi la tristesse des retours... Des trains qui vous reconduisent dans la ville brumeuse, au milieu d' êtres brumeux, et le travail vous saisit au collet...

— Attention à mon coup de soleil, dites-vous alors, mais c' est inutile. Le geôlier a retrouvé son prisonnier.

Printemps.

La neige fondante dessine des continents et des îles sur le pâturage. Des ruisseaux coulent de partout. Quelques crocus blancs envahissent l' herbe jaune. Plus bas, les gentianes imitent le ciel. Des soldanelles se détachent sur l' herbe brune, et deux petites primevères farineuses sont roses comme un coucher de soleil en miniature...

Et, là-haut, sur le névé, une trace de skis, nette, entourée des marques de rondelles de bâtons, paraît être une pellicule de film de cinéma...

Feedback