Montagnes de Carstensz, Nouvelle-Guinée

ontagnes

de Carstensz, Nouvelle-Guinée

Rencontre avec l' âge de la pierre et les glaciations1

Veronika Meyer, Uettligen BE

Vue sur la Pyramide de Carstensz et le Midden Kam, depuis la montée au col de New Zealand 97 Nous faisons une brève pause sur l' arête ouest de la Pyramide de Carstensz. Il est dix heures du matin et déjà une pluie fine commence à tomber; les dieux du temps semblent ici se complaire à faire pleuvoir jour après jour. Pour faire l' ascension de la Pyramide de Carstensz, il faudrait si possible attendre une période de beau temps ( forcément brève ) ou du moins choisir un jour où la pluie ne commence qu' à une heure plus tardive. Mais de tels jours sont malheureusement assez rares ici. La montagne culmine à 4884 mètres ( ancienne cote: 5030 m ); c' est la plus haute de Nouvelle-Guinée et de toute l' Océanie. En raison de son altitude et de sa situation, juste au sud de l' équateur, ce massif est caractérisé par des précipitations régulières et importantes. Nous avions espéré que le soleil percerait à travers le brouillard, mais c' était faire preuve de trop d' imagina. Pourtant, puisque nous sommes déjà montés si haut, nous allons tout de même tenter d' arriver au sommet.

Ce n' est certes pas la première fois que je me trouve en montagne dans le brouillard et la bruine. A vrai dire, je pourrais aussi 1 Expédition commerciale à la Pyramide de Carstensz de novembre 1993. Participants: Hans Eitel, Dossenheim ( Allemagne ), chef d' expédition; Ripto Mulyano, Jakarta ( guide local ); Ekkert Gundelach, Constance, Walter Treibel, Munich; Ramon Portiila, Madrid; Jan Kocher, Baden et Veronika Meyer, Uettligen be.

m' adonner à ce genre de plaisir chez moi, et à meilleur compte. Alors, qu' est que je fais ici?

La varappe n' est pas très difficile sur cette arête calcaire très érodée, en rocher solide, noir et luisant d' humidité, et nous atteignons bientôt le départ du premier rappel. J' ai conscience de me trouver en un point singulier de notre Terre. A droite, on devine l' abîme de la face sud, abrupte, avec son glacier suspendu. Par temps clair, on pourrait voir là en bas une jungle impénétrable, plus loin la mer d' Arafura; à 1000 km de là, c' est l' Australie...

La Nouvelle-Guinée, ses montagnes et ses peuples Les plus hauts sommets des îles du Pacifique, et donc du continent de l' Oceanie, ne se trouvent pas en Nouvelle-Zélande, mais bien en Nouvelle-Guinée. Sur une carte du monde, celle-ci nous apparaît comme une île de peu d' importance située au nord de l' Aus. Pourtant, elle est tout de même la deuxième île de la Terre après le Groenland, sa surface atteignant trois fois et demie celle de la Grande-Bretagne. Au XVIIe siècle, le capitaine hollandais Jan Carstensz aperçut depuis la mer d' Arafura la cime la plus haute de Nouvelle-Guinée. Rentré dans sa patrie, il parla d' une montagne couverte de neige qu' il avait vue tout près de l' équateur, mais on ne le crut pas. Et pourtant la chaîne de montagnes qui forme l' épine dorsale de la Nouvelle-Guinée est situé en bonne partie à plus de 3000 m et de nombreux sommets dépassent 4000 m. Aux époques glaciaires, ce massif a donné naissance à de puissants glaciers qui s' avançaient loin alentour. Depuis lors, ils ont presque tous disparu, mais le visiteur attentif peut voir aujourd'hui encore des moraines longues de plusieurs kilomètres couvertes de végétation. Seule la Pyramide de Carstensz et ses satellites ont conservé une petite calotte de glace, mais celle-ci est en train de fondre rapidement.

Les indigènes de Nouvelle-Guinée sont de petite taille; ils ont la peau sombre et les cheveux crépus. Lors de notre expédition, nous les avons appelés « Danis », ce qui est très pratique, mais ne rend peut-être pas vraiment justice à leur identité. Les Danis sont un des principaux peuples de l' île. Ils se subdivisent en divers sous-groupes. D' autres peuples vivent aussi dans la même région. D' après une carte qu' on nous a fournie, notre point de départ, Maga, est à la limite entre le territoire du groupe des Danis de l' ouest et celui des Damai.

Dans la partie orientale de l' île, les indigènes vivent plus ou moins entre eux, car ce territoire autrefois australien est maintenant indépendant; c' est la Papouasie-Nouvelle-Guinée. La partie ouest, quant à elle, appartenait aux Pays-Bas, qui étaient prêts à accorder l' indépendance à ses habitants. Mais l' Indonésie s' est emparée de ce territoire par des moyens de pression militaires et politiques et l' a baptisé Irian Jaya. Fait très préoccupant, on est en train actuellement de déplacer de nombreux Indonésiens de l' île de Java, surpeuplée, à Irian Jaya. Ces nouveaux arrivants sauront-ils faire preuve de respect envers les premiers habitants, auxquels on colle un peu vite l' étiquette de « primitifs » et qui risquent de se retrouver en minorité dans leur propre pays?

Point de départ: l' âge de la pierre Hans a préparé le rappel, puis il a plongé dans l' abîme. Jan le suit et Ripto me laisser, passer devant lui. Je passe les cordes humides dans mon « huit » et bientôt j' atterris vingt mètres plus bas dans le sable jaune. Quelle drôle de montagne: ou bien on grimpe sur un rocher fantastique, solide, plein de prises et même désagréablement rugueux, ou bien on marche sur une pente déserte et abrupte faite d' éboulis jaunes ou de sable. Nous nous trouvons maintenant derrière la tour triangulaire qui se dresse à l' ouest du sommet. Nous devons la contourner, ce qui est aisé, puis remonter sur l' arête par une escalade difficile. Nous nous trompons d' abord d' itinéraire et perdons beaucoup de temps. Il faut dire qu' on ne voit pas grand-chose dans ce brouillard. Nous n' avons pas de vue d' ensemble et il nous manque un topo précis. Finalement, nous arrivons sous le passage clé. Après une accalmie, la pluie reprend, plus dense qu' avant. Le rocher est granuleux, pauvre en prises, noir et mouillé. L' assurage des relais n' est pas spécialement fiable. Hans essaie de gagner de la hauteur, il réussit à poser un coinceur. Ça irait mieux sur ce terrain avec des chaussons d' escalade, mais les chaussures de trekking font aussi l' affaire et en fin de compte, un casque est plus important que de bonnes chaussures. Au bout de dix mètres « sans prise », Hans doit s' engager dans une cheminée athlétique. Il disparaît à nos yeux et après une bonne demi-longuer, il a surmonté les difficultés. Ce passage mérite la cotation V/AO, mais j' arrive en haut sans problème car je suis en second et je peux me tirer sur le coinceur et sur des pitons en place, archi-vieux, qui datent sûrement de l' époque de Harrer! Comme je me suis attachée à la corde de Jan, la deuxième cordée nous rejoint rapidement.

Après une petite pause pour reprendre haleine, nous nous tournons vers le problème suivant: une brèche à enjamber. « Don' t look down » me dit Ripto. Par beau temps, ce conseil serait peut-être utile, mais d' hui... Nous arrivons à la gorge creusée dans le versant nord et où il est possible de descendre en rappel. Mais nous suivons de nouveau l' arête, où la marche alterne avec une varappe facile. Nous rencontrons partout des formes étranges dues à l' érosion du calcaire noir. Puis c' est une nouvelle enjambée, même deux, et nous faisons une pause durant laquelle j' ai tout loisir de repenser à notre arrivée sur l' île.

Les lignes aériennes internationales partant des autres îles indonésiennes mènent via Biak à Hawaï et Los Angeles. Biak est une île située immédiatement au nord de la Nou-velle-Guinée. De là, on prend un Twin Otter et on rejoint en uqe heure de vol Nabire, une des petites villes côtières d' Irian Jaya. Un autre vol emmène les visiteurs à l' intérieur de l' île. De Nabire à Maga, une route est en construction depuis cinq ans, mais jusqu' à présent, on n' en a réalisé que la moitié la plus facile. Quand va-t-on finir l' autre moitié, topographiquement très difficile à réaliser? Mystère. Maga a donc été le point de départ de notre expédition. Il y a une génération, les hommes y vivaient encore à l' âge de la pierre. Ils utilisaient des outils de pierre, bien que les Blancs aient déjà amené des haches et des couteaux d' acier. Ils vivaient en autarcie complète et utilisaient des coquillages de cauri comme monnaie. Nous nous demandions s' ils portaient encore leurs vêtements traditionnels qui consistent, pour les femmes, en une jupe de raphia et, pour les hommes, en un cache-sexe fait d' une cucur-bitacée orange. C' est vrai qu' il n' est pas très sensé de porter des vêtements en tissu dans ce climat doux et très pluvieux où rien ne sèche. Il s' est avéré que dans le village, la moitié des habitants portaient les vêtements traditionnels et l' autre moitié des habits occidentaux, tandis que dans les lieux écartés, nos vêtements sont presque inexistants.

Pour notre expédition de sept personnes, nous avions besoin de 51 porteurs! Le gouvernement a établi qu' un Dani ne peut pas porter plus de 15 kilos, ce qui nous semblait faible. Mais nous avons changé d' avis par la suite, lorsque nous avons vu combien la marche d' approche était fatigante. Il faut emporter la nourriture pour 15 jours au moins ainsi que le matériel de bivouac et d' escalade. A cela s' ajoutent les vivres pour les Danis eux-mêmes, quelques outils, des armes de chasse et des bâches pour improviser des tentes. Ce qui fait bien 51 porteurs, qu' accompagnaient pour la joie de tous neuf femmes et quelques enfants. Ils étaient presque tous vêtus à l' occidentale et avaient une protection contre la pluie, ce qui est un équipement utile vu que la dernière étape franchissait le col de New Zealand, à 4400 m d' altitude. Mais ils n' avaient pas tous des chaussures.

On remonte jusqu' à la période glaciaire J' ai maintenant passé les deux enjambées vertigineuses, non sans me déboîter quelque chose en faisant le grand écart. Le sommet ne doit plus être loin, mais pour l' instant, nous sommes devant une tour pointue, triangulaire, en roche jaune délitée et peu engageante. Nous suivons des traces de sentier qui y montent en zigzags et la contournons très prudemment, car au-dessous de nous se creuse l' abîme de 600 mètres de la face nord. S' il n' était pas dans le brouillard, on pourrait certainement voir le sommet. Des sentiers de sable et de petits gradins rocheux nous mènent plus haut. Comme je suis la seule femme de l' expédition, on me laisse passer en tête pour les derniers mètres. Voilà une plaque commemorative, quelques bouteilles contenant des bouts de pa- pier, enfin un fanion: c' est le sommet2. Des rochers, de la caillasse, la bruine et le brouillard: la Pyramide de Carstensz ne nous réserve pas un accueil chaleureux. Mais les quatre membres de l' expédition internationale sont heureux malgré tout: Ripto est venu d' Indonésie, Hans d' Allemagne, Jan et moi de Suisse3. Nous prenons des photos de 2 Description de l' itinéraire La voie Harrer est la voie normale de la Pyramide de Carstensz. Elle emprunte la paroi nord et l' arête ouest.

Résumé: Cette voie est bien visible depuis le Midden Kam. Sur l' arête ouest, on distingue bien une tour caractéristique, pointue et triangulaire. A sa gauche et à sa droite se trouvent deux cônes d' éboulis jaunes.

Attaque: dans les rochers qui bordent à l' ouest une petite gorge avec de gros blocs dans la ligne de pente de l' éboulis de droite ( ouest ).

Déroulement: quelques longueurs de rocher facile ( exposé ), puis suivre les rigoles en montant d' abord en diagonale vers la droite. Ensuite, ne pas suivre la rigole à droite, ce qui semblerait logique, mais monter à gauche une rampe moussue peu engageante. ( Passages de III. Si l'on continue à droite, on se trouve en terrain difficile. ) On arrive dans le cône d' éboulis jaune situé à l' ouest et on le remonte péniblement vers la droite. Aux approches de l' arête ouest, franchir de courts ressauts de rocher noir délité ( III ). De l' arête pend une ancienne corde. Suivre l' arête en varappe facile jusqu' au départ du rappel devant la tour, qu' on n' escalade pas. Faire un rappel de 20 mètres au sud pour atteindre l' éboulis. ( A droite, vue plongeante impressionnante sur le glacier suspendu de la paroi sud. ) Longer les rochers sur 50 m environ, contourner une avancée rocheuse par l' extérieur ( facile ), puis continuer tout droit dans le sable, aussi loin que possible. Ensuite, monter à gauche directement, d' abord sur des dalles ( ou un peu à droite par une fissure qui semble athlétique ) puis faire un mètre à gauche et monter à droite une courte cheminée difficile ( v/AO, quelques pitons, environ 25 mètres ). La tour est contournée ainsi par le sud. Grande enjambée jusqu' au départ du rappel de descente. Suivre brièvement l' arête par une va rappe facile, double enjambée ( un bloc noir rond et un bloc blanc étroit; éventuellement mettre autour du bloc noir une boucle qu' on laissera pour le retour ). Monter en zigzag à la tour jaune triangulaire, la contourner par la gauche ( éboulis, délicat ). Par des éboulis et quelques gradins faciles vers la gauche, atteindre le sommet ( petite plaque commemorative ).

Descente: Revenir au départ du rappel. Deux rappels de 50 mètres dans la gorge ( apparemment, c' est aussi possible avec deux fois 40 mètres ); attention aux inévitables chutes de pierres. Rappel de 20 mètres sur le cône d' éboulis jaune le plus à l' est ( grande grotte à gauche en haut ). On dévarappe en diagonale vers la gauche ( ouest ) par des éboulis et des rochers faciles jusqu' à ce qu' on atteigne les rigoles de montée qu' on peut dévarapper en avant. A la fin on peut faire deux rappels de 20 mètres sur des gradins glissants jusqu' à la Vallée Jaune ( pitons ). Mais comme le rappel dans la gorge est désagréable, il vaut peut-être mieux prendre ici la voie de montée.

Horaire: De la vallée de Meren à l' entrée de la Vallée Jaune, 1 h; de l' attaque à l' arête, 2-3 h; de l' arête au sommet, 2-4 h; descente jusqu' à la Vallée Jaune, 3-4 h.

3 A ce moment, nous ne savons pas encore que notre camarade Ramon Portida a atteint le sommet de la Pyramide de Carstensz trois heures avant, en solitaire.

chacun; Ripto veut absolument que la plaque figure sur la photo, comme preuve de notre réussite. Il sort une boîte de Coca de son sac à dos et nous l' offre. Ça fait un bout de temps que nous n' avons plus dégusté la boisson américaine; la dernière fois, c' était à Nabire.

Vers le nord, le regard plonge à travers les bancs de brouillard vers la Vallée Jaune, située 600 mètres plus bas. C' est un terrain préglaciaire qui tire son nom des nombreux cônes d' éboulis jaunes qui le bordent des deux côtés. On devine le Midden Kam, qui ferme la vallée au nord. Au-delà se situe la vallée de Meren, avec ses jolis lacs de couleurs diverses, où nous avons établi notre camp de base. Par temps clair, ce décor serait complété par la Northwall couverte de glaciers, une paroi qui franchit le col de New Zealand, menant au lac Larson, aux plaines marécageuses sans fin, aux forêts vierges parcourues de pistes boueuses et enfin à Maga. Les contreforts montagneux et leurs dos morainiques datant de la période glaciaire représentent la partie la plus agréable de la marche d' approche, car l' eau s' y infiltre bien, ce qui permet d' avancer assez commodément, pour une fois. Lorsque Heinrich Harrer a réalisé la première ascension de la Pyramide de Carstensz avec ses compagnons en 1963, il avait établi son camp de base sur le glacier même, à 4240 m environ. Aujourd'hui, la langue glaciaire s' arrête deux kilomètres plus haut dans la vallée, vers 4360 m. Dans les années trente, le col de New Zealand était encore entièrement couvert de glace. Les vallées n' ont donc été libérées de leur glace qu' à une époque très récente. Leur végétation et leur géomorphologie, en conséquence, sont très intéressantes à observer. Si on regarde la puissante paroi nord de la Pyramide de Carstensz depuis le col de New Zealand ou le Midden Kam, on voit bien la limite des glaciers durant la dernière glaciation. Le relief original a été très travaillé en raison de l' énorme quantité de précipitations et il est parcouru aujourd'hui par d' innombrables sillons et gorges.

Une longue marche d' approche En ligne droite, la Pyramide de Carstensz ne se trouve qu' à 50 kilomètres d' Ilaga et pourtant notre caravane a mis six jours pour rallier le camp de base. Selon la quantité de pluie tombée les semaines et les jours précédents, on patauge dans un terrain plus ou moins bourbeux, marécageux et sale. Au début, le sentier traverse la forêt vierge et on est si absorbé par les innombrables racines, les billes de bois glissantes sur lesquelles il faut marcher en équilibre, les souches et les flaques d' eau boueuse qu' on ne profite pas vraiment de la magie de cette cathédrale de verdure. Le deuxième jour, on sort de la forêt et on fait connaissance avec les touffes d' herbe dure de la savane. Celle-ci peut consister aussi bien en gazon sec qu' en plaines marécageuses immenses. On pro- Depuis le Midden Kam, vue sur la vallée de Mere n et ses petits lacs aux diverses couleurs ( à gauche. Lower Muddy Lake; derrière. Harrer Lake; à droite. Base Camp Lake ) gresse au mieux, on jauge la solidité de telle motte ou la profondeur de telle flaque d' eau trouble et, bien souvent, on se trompe. Nous autres Blancs, nous nous aidons de bâtons de ski, mais pas les indigènes. Nous portons un sac à dos commode, tandis qu' ils ont soit un filet qu' ils ont fabriqué eux-mêmes, soit un de nos sacs de marin étanches, soit un tonneau. A Maga, on a contrôlé qu' aucune charge ne dépasse 15 kilos. Quand il pleut, ce qui arrive bien assez souvent, nous ouvrons un parapluie. Mais beaucoup de porteurs n' ont pas de main libre et de toute façon, très peu d' entre eux possèdent un parapluie. Sur tout le trajet, on ne rencontre pas une seule habitation. En effet, peu après Maga, nous avons dépassé la limite des 2600 mètres, au-dessus de laquelle la patate douce ne pousse plus. Or, elle est à la base de l' alimentation des Danis. Elle ne supporte ni le gel ni l' eau stagnante; c' est pourquoi les champs sont toujours sur une pente. Cultivés avec des outils extrêmement sommaires, ils sont très soignés.

Il y avait sans cesse des ruisseaux à traverser. Les marais succédaient aux bourbiers, la boue aux marécages, jusqu' à ce qu' enfin, le cinquième jour, la haute montagne se dresse devant nous. Nous avons découvert ensuite un paysage ravissant dont le premier joyau était le lac Discovery. Mais nous avons dû encore surmonter un ressaut boisé très boueux avant d' accéder au « lieu saint ». Aucune description ne peut approcher de la réalité, tant cet endroit était beau. Après tant d' efforts, c' était une récompense exceptionnelle, même par temps bouché: le décor autour du lac Larson est d' une sauvagerie grandiose. Tel un amphithéâtre se dresse la Northwall, couronnée de neige, mille mètres au-dessus de ce lac tranquille. On a peine à croire qu' il existe un passage, le col de New Zealand, dans ce mur si haut. Le sixième jour, on atteint finalement ce col, d' où on peut admirer ( si le temps le permet ) la Pyramide de Carstensz dans toute sa grandeur. Par un sentier raide, on monte ensuite jusqu' à la vallée de Meren, sévère et nue mais ornée de plusieurs petits lacs. J' ai été immédiatement saisie par la magie de ce lieu, tandis que certains participants de l' ex le trouvaient triste.

Nous refermons les sacs et prenons congé du sommet. Il pleut toujours plus fort. La tour jaune requiert toute notre attention, puis nous repassons, à quatre pattes, l' en vertigineuse. Nous arrivons au départ du rappel. Nous sommes reconnaissants à ce couloir de la paroi nord de nous offrir un raccourci. Ripto descend en premier. Il disparaît rapidement à nos yeux, en partie à cause de la configuration du terrain, en partie à cause du brouillard. Il doit probablement démêler les cordes; cinquante mètres, c' est long!

Depuis la montée au col de New Zealand, vue sur la Pyramide de Carstensz, le Midden Kam et le lac Coprosma, dans la vallée de Meren La vallée de Meren et ses montagnes II existe un chemin bien plus court pour rejoindre le camp de base. A cinq kilomètres environ plus bas dans la vallée se trouve une mine, la Freeport-Mine. Puissante et bruyante, elle creuse infatigablement, toujours plus profondément, dans la montagne. On en extrait du cuivre. Mais il est strictement interdit de pénétrer dans le périmètre de la mine, sous peine d' une amende importante. Une route et un téléphérique relient la mine à la côte sud, d' où on pourrait aller commodément au camp de base. Mais que ce soit à l' aller ou au retour, nous ne pouvons pas envisager cette variante. Nous ne profitons donc pas des avantages de ce gigantisme technique, mais nous en subissons les inconvénients: en effet, suivant d' où souffle le vent, nous en entendons le bruit et la nuit, le ciel est tout éclairé à l' ouest.

Pour jouir de belles journées dans la vallée de Meren, il faut avoir beaucoup de chance ou beaucoup de temps. A la Pyramide de Carstensz, nous avons dû renoncer au panorama. Quelques jours plus tard, Ekke et Walter auront des conditions un peu meilleures et pourront admirer, par moments, la jungle du côté sud et les glaciers de la Northwall au nord. Deux jours après, je monte dans un épais brouillard et toute seule ( par suite d' un malentendu ) sur le Puncak Sumantri, tandis que Ekke et Walter gravissent le Nnga Pulu. Ces deux sommets dépassent 4800 m. Le dernier jour de notre séjour dans la vallée, je relèverai la position actuelle de la langue du glacier de Meren pour les géologues spécialistes du Quaternaire en Suisse.

Hans a disparu à son tour dans l' abîme. Tandis que j' attends que la corde soit libre, je ramasse un caillou pour l' emporter en souvenir. A la maison, il fera l' effet d' un vilain petit canard, mais il contient pourtant toute la beauté de la Pyramide de Carstensz. En descendant en rappel, je suis douchée copieusement et je ne peux pas éviter de faire tomber des pierres. Le relais dans la gorge étroite n' est pas fameux, il est minuscule et mouillé. La même manœuvre se répète: on attend en haut, puis en bas; il pleut toujours et nous commençons à avoir froid. Et voilà que la corde refuse de venir! Nous la secouons et la tirons longtemps, mais nous sommes finalement forcés de la couper. Nous poursuivons en dévarappant, puis nous retrouvons à gauche le chemin de montée. Nous descendons alors facilement le système de couloirs que nous avons suivi ce matin pour rejoindre l' arête. Les trente derniers mètres les plus raides sont descendus en rappel avec nos cordes nouées ensemble et accrochées en simple, et nous arrivons ainsi à la Vallée Jaune. Nous devons maintenant remonter au petit col du Midden Kam, où Walter nous attend avec du thé chaud, avant d' atteindre le camp de base. Cette nuit-là, la pluie sur le toit de la tente est pour nous la plus douce des musiques.

Traduit de l' allemand par Annelise Rigo En tournant le dos à la montagne Le jour de notre départ, le ciel est sans nuages, clair et froid. Nous pouvons enfin admirer la vallée de Meren dans toute sa splendeur. Les porteurs arrivent bientôt; ils ont campé plus bas dans la vallée, sous une paroi rocheuse. Tandis que nous montons au col de New Zealand, nous nous retournons plusieurs fois vers la vallée avec ses petits lacs verts et turquoise scintillants et vers la Pyramide de Carstensz qui s' élève toujours plus haut derrière le Midden Kam. Une telle image ne saurait durer longtemps: déjà les premiers nuages voilent les sommets. Lorsque nous atteignons le lac Larson, il est trop tard pour prendre une photo panoramique de la Northwall, seule une cime neigeuse surgit au-dessus des nuages; est-ce le Puncak Sumantri?

Nous avons maintenant l' habitude de la boue et des marécages, si bien que le retour ne dure que cinq jours. En chemin, nous rencontrons un groupe de gens d' Ilaga portant un jeune garçon gravement malade. Walter, notre médecin, diagnostique un œdème du poumon. Bien qu' il lui administre force médicaments et lui fasse plusieurs piqûres, il ne parvient pas à le sauver. Le jeune Aguslima Alom était inconscient depuis quatre jours et il meurt au cours de la soirée. Le lendemain matin, on brûle son corps dans un grand tas de bois à l' endroit où nous avons planté notre camp, un lieu appelé Mapala Puroum. Epinggen Wonda, un de nos porteurs, lit des passages du Nouveau Testament et fait une prédication.

Nos pensées ont donc pris une coloration triste lorsque nous nous remettons en route pour affronter les pièges d' un haut plateau marécageux, interminable. D' épais nuages cachent les montagnes à nos regards. Nous traversons maintenant la jungle, franchissons des ruisseaux et pataugeons dans des trous d' eau et dans la boue qui nous arrive aux chevilles. Mais nous emportons des souvenirs précieux, souvenirs de montagnes, de paysages, de plantes étranges et d' êtres humains extraordinaires.

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