Montagnes et neige.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Veronika Meyer, Uettligen BE

Compte rendu d' une semaine passée dans un igloo Photos //j à 120 « La température intérieure d' un igloo ne varie pas et reste voisine de 0°, même si dehors il fait -20° ou que la tempête se déchaîne. Ici, l' alpiniste n' est aux prises ni avec les rafales angoissantes, ni avec le mugissement assourdissant de l' ouragan, causes fréquentes de sa fatigue; l' habitant de l' igloo jouit d' une paix profonde. » Ces paroles de Gaston Rébuffat me reviennent à l' esprit à la lecture de l' annonce proposant une semaine en igloo. Quel souvenir inoubliable en perspective! Mais il faudra une bonne faculté d' adap et de résistance ainsi qu' une excellente forme physique. Il faudra aussi transporter du matériel et des vivres pour une semaine entière de Realp à la cabane Rotondo, construire ensuite les igloos - est-ce si difficile que celapuis y séjourner — ce qui semble encore plus pénible. Une température intérieure de o° sera-t-elle supportable? En outre, l' humidité dans les igloos peut s' avérer désagréable et entraîner bronchite, cystite ou rhumatismes.

Mais le goût de l' aventure et l' envie de tester les possibilités de survie en haute montagne durant l' hiver balaient mes hésitations. Je m' inscris donc et choisis soigneusement t' équipement adéquat. Il faut un sac de couchage et un anorak molletonnés, des sous-vêtements chauds, des chemises de laine, plusieurs paires de chaussettes, des gants de laine et de cuir ainsi qu' un pantalon de ski ouatiné. Pour des raisons de poids, je renonce aux moon-boots conseillés et me décide pour des souliers de ski de fond et des pantoufles douillettes. Je prends aussi deux feuilles isothermiques et une couverture d' astronaute pour glisser sous le sac de couchage. Il ne faut pas se charger d' un gramme superflu. J' ai besoin également d' un réchaud, d' es, d' une cuillère et d' un gobelet, de bougies, d' un peu de cirage et d' un minimum d' effets de toilette. Seul apport de luxe, un thermomètre pour contrôler la température.

I er mars Onze participants, ne se connaissant pas pour la plupart, se réunissent à Realp. La détérioration importante du temps annoncée par la météo n' est pas évidente; le soleil brille de tous ses feux et la neige scintille. Jan, notre guide, a acheté tous les vivres. Il est le seul à avoir déjà construit des igloos. Le sol est jonché de gros sacs et de boîtes pesantes que nous considérons avec une certaine inquiétude. Mon sac n' étant pas trop chargé, je glisse encore sous son rabat un plastique informe mais assez lourd. Chacun montre de la bonne volonté, et en un clin d' œil, toutes les marchandises sont réparties sans que Jan ait dû donner d' ordre. Quelques fondeurs regardent notre matériel avec étonnement. Un peu après onze heures, nous endossons nos fardeaux et partons.

Cependant, après quelques pas déjà, mon chargement est tout de travers et je dois mieux l' assu au moyen d' une cordelette.

Hanspi a, lui aussi, quelques difficultés. Notre provision de pain s' échappe de son sac et tombe dans un ruisseau. Une action de sauvetage s' im! Mais le pain valaisan était heureusement protégé par deux feuilles de plastique et aucune goutte d' eau ne l' a détérioré.

Nous éprouvons la nécessité d' une courte halte après la première montée.

Au-dessus d' Ober Chäseren, la grimpée nous paraît incroyablement raide et nous donne du fil à retordre. Que nous importe le splendide panorama! Les sacs blessent douloureusement les épaules et, à peine avons-nous gravi une colline qu' il s' en présente déjà une autre. Enfin le terrain devient un peu plus plat, et c' est l' occasion d' une pause prolongée. Jan a pensé à tout; il a prévu des sandwiches et des pommes. Je mange le pain et la viande sans enthousiasme, mais je croque avec plaisir trois pommes d' affilée. Le seul sujet de conversation est la montée qui nous attend.

Il faut maintenant continuer péniblement, pas à pas. La magnifique pyramide du Lucendro domine le fond de la vallée de Witenwasseren. Je m' interdis de lire les indications de distance jalonnant la piste hivernale de la cabane Rotondo, car je n' ai pas encore trouvé mon rythme et ne veux pas me décourager.

A la halte suivante, j' échange mon sac si lourd contre celui d' Andreas. Ainsi allégée, je peux vaincre les 350 derniers mètres de dénivellation nous séparant de la cabane, sans trop de peine. Lorsque je l' aperçois, elle se découpe dans le soleil couchant. Mais ce n' est qu' à 17 h 15 que, l' ayant atteinte, je puis enfin ôter mes skis et poser mon fardeau dans un coin.

2 MARS Nous bénéficions d' un temps aussi radieux que la veille. Chacun ayant plus ou moins bien dormi, personne n' est dispose à se lever à sept heures déjà. Mes douleurs dans l' épaule ont presque disparu. Je me sens bien dans les couvertures de laine. Sera-ce aussi agréable dans l' igloo?

Nous sortons de la cabane après un copieux déjeuner. Nous laissons là les provisions pour le moment et ne prenons avec nous que les effets personnels. Nous montons en direction du col de Lecki. Dans une tombe, à 2700 mètres d' altitude, nous découvrons le petit igloo que Jan a construit la semaine précédente à lui tout seul et pour la première fois. Nous admirons la jolie maison de neige qui doit servir de tambour à une construction plus importante. Bruno et Heinz en dégagent l' entrée à la pelle et creusent un second trou dans la paroi opposée. Avec Marianne, ils commencent le grand igloo; Silvia, Ulli, Andreas et Christophe en construisent un deuxième; Stöpsu, Hanspi et moi, nous nous chargeons du troisième. J' enfile pour cette tâche mon anorak imperméable.

La base de l' igloo doit former un cercle de trois mètres de diamètre. Puisque nous sommes sur une pente, il faut tout d' abord l' aplanir. Côté montagne, nous creusons avec tant d' ardeur que le trou a bientôt une profondeur d' un bon mètre. De l' au côté, le niveau se trouve à 40 centimètres environ au-dessous de la surface de la neige. Jan est enthousiasmé par ce bon début, mais la voûte à fermer au-dessus d' une si grande surface nous donne quelque inquiétude. Pas loin de là, nous exploi-tons notre « carrière ». Après avoir enlevé la couche superficielle, nous trouvons de la neige excellente. Avec nos skis, nous découpons des blocs pesant dix kilos au moins. Nous nous répartissons le travail: Stöpsu façonne les blocs, Hanspi, le plus costaud, les pousse jusqu' au chantier et je me tiens dans le cercle, soutenant, si nécessaire, le dernier élément mis en place et préparant le mur pour le suivant.

A vrai dire, un igloo peut se construire de plusieurs façons mais, en raison de la pente, il n' est pas possible d' édifier la coupole classique composée de blocs places en spirale. Tout d' abord, nous entassons quelques rangées de blocs du côté de la vallée, les cubes de neige devant être posés en position correcte avec, en haut, la couche de neige la plus récente. Il est avantageux d' égaliser au mieux les surfaces adjacentes avec un grand couteau, ce qui améliore la cohésion et l' isolation. Toutefois, on ne peut éviter complètement i' appa de fentes ou de trous que je colmate inlassablement avec de la neige. Il semble nettement plus facile de monter un mur à la verticale que de l' in vers l' intérieur; cependant, pour qu' une voûte puisse en résulter, nous décalons chaque bloc au maximum, au risque de déséquilibrer l' é. Je taille les cubes en biais avec la pelle. Plus le mur est lisse et uniforme, moins il se formera de gouttes à l' intérieur de l' igloo.

Vers midi, Hanspi et moi, nous creusons une belle entrée en forme de siphon. Lorsque je sors par celle-ci en rampant, de bonnes âmes préparent déjà du thé. L' un des réchauds ne semble pas bien réglé et ne donne qu' une flamme vacillante. En mangeant mon sandwich, j' admire nos travaux, même s' ils sont loin d' être terminés. Retournons au travail!

Jan s' active, conseille chacun et envoie Andreas dans notre groupe. Stöpsu taille ses blocs en série; Hanspi titube en les soulevant jusqu' à leur emplacement; je les maintiens fermement pendant qu' Andreas les cimente. Par deux fois, le mur édifié avec tant de peine s' écroule et ce n' est pas facile de le réparer. Mon horizon est bouché par le mur de neige depuis un moment déjà, lorsqu' un cri de victoire m' annonce la finition du premier igloo. Bruno vient vers nous, admire notre œuvre et nous donne des conseils. Le trou de notre coupole s' amenuise quand le soleil disparaît derrière le Leckihorn. Lorsque le deuxième igloo est terminé, Jan, le maître-architecte, nous prête son concours.

Le dôme est maintenant si haut que je ne peux plus le soutenir, mais il tient de lui-même. Je sors en rampant et regarde Jan grimper sur l' igloo et ajuster minutieusement le gros bloc qui en constitue la clef de voûte.

Nous avons travaillé durement pendant six heures. L' igloo, ce tas de neige dont Hanspi colmate soigneusement les interstices, possède une belle structure intérieure. Même Stöpsu, qui mesure presque deux mètres, peut s' y tenir aisément debout. La surface de base forme un ovale de trois mètres sur trois mètres et demi et offre suffisamment de place pour quatre personnes, ce qui permettra à Jan d' habiter avec nous.

Après avoir rangé nos affaires, nous redescendons à la cabane où nous préparons un repas succulent. Une dernière fois, nous apprécions de pouvoir nous asseoir à une table. Nous partageons ensuite nos vivres en trois parts, une pour chaque igloo, et nous en empaquetons la presque totalité dans nos sacs de montagne. Puis nous faisons la vaisselle et remettons de l' ordre dans la cabane; il fait nuit depuis longtemps. Les nuages voilent la pleine lune. Dans l' obscurité, nous suivons à tâtons notre piste jusqu' au campement. Je suis très fatiguée et n' ai qu' un seul désir: vite me calfeutrer dans l' igloo. Y étant parvenue, j' enlève mes souliers de ski, étends mon anorak sur le sac de couchage et me glisse dans les plumes. Je m' y sens assez bien; toutefois, j' enfile encore mes pantoufles et ma veste molletonnés; je camoufle un morceau de styropor sous mon dos et je dépose, au chaud contre moi, mon appareil de photo ainsi qu' une bouteille d' eau. Grâce à ce climat sec et froid, mes vêtements ne sont pas trempés de sueur et je n' ai pas besoin de me changer. Après ces préparatifs, je fourre mes mains dans mes poches et m' endors très rapidement. Jan, plein de sollicitude, a bouché l' entrée avec nos sacs.

3 mars Je me réveille à plusieurs reprises durant la nuit et remarque chaque fois avec étonnement que les blocs de l' igloo restent visibles malgré l' obscurité. J' avais un peu froid au début, mais je me suis réchauffée par la suite. Lorsque Jan commence à remuer, je regarde ma montre: il est déjà huit heures! Il fait si bon dans le sac de couchage que j' hé à en sortir. Mon thermomètre indique -2°.Je me lève et nettoie mes souliers. Entre-temps, Jan a préparé du porridge avec de la confiture de myrtilles. Nous mangeons tous les quatre dans la même casserole. Il y a aussi du café et nous complétons ce menu avec du pain beurré et du lard. Hanspi et Stöpsu n' ont pas encore quitté leurs sacs de couchage.

L' habitant d' un igloo est presque totalement isolé du monde extérieur. En effet, aucun bruit ne l' atteint; on pourrait même crier de toutes ses forces de l' autre côté du mur de neige qu' on n' enten rien. La pièce est claire, même lumineuse, mais, pour savoir le temps qu' il fait, il faut sortir.

Ce matin, nous sommes plongés dans le brouillard, mais le vent le disperse assez rapidement. Nous décidons de gravir le Grand Leckihorn. Nous suivons la piste indiquée à un rythme agréable. Il n' y a que deux cents mètres de dénivellation jusqu' au col de Lecki. Le panorama s' ouvre de plus en plus, mais le vent se renforce. Des lambeaux de brouillard fuient par-dessus le col de Witenwasseren. La croix du sommet du Leckihorn nous fait signe, et sa face nord-est montre des amas de neige soufflée aux allures vaguement gothiques. Le vent devient si violent que nous faisons demi-tour un peu au-dessous du col. Nous apprécions cependant la descente et les folles chutes de Heinz.

Nous nous sentons bien cachés dans l' igloo et nous cuisons de la soupe. Puis nous mangeons le contenu de nos boîtes: du lard, des sardines, du fromage, du pain et du chocolat. La cuisson est longue, car il faut d' abord fondre la neige. Ainsi, nous avons beaucoup de temps pour la conversation et nous ne regardons pas l' heure. L' ambiance est bonne et chacun se montre aimable.

L' après, nous sommes sept à retourner à la cabane pour chercher le solde des provisions.

Nous ne nous y rendons pas par le plus court chemin, mais par le glacier de Witenwasseren qui, malheureusement, est recouvert d' un épais brouillard. Pendant ce temps, Christophe, Andreas, Ulli et Silvia creusent de magnifiques couloirs d' entrée surbaissés et courbes pour les igloos un et deux. En effet, il y faisait nettement plus froid la nuit dernière que dans le nôtre, car les entrées avaient été faites à niveau. L' igloo numéro deux est même équipe d' un véritable puits ( avec un emplacement pour ranger les skis ) et d' un porche.

Au repas suivant, composé de thé, de pâtes et de conserves de viande, notre réchaud donne à nouveau une petite flamme hésitante. Les deux autres groupes ont aussi des difficultés avec les leurs. Je ne me sers jamais de ces engins peu rassurants et je me félicite de mon vieux modèle qui fonctionne mieux, même si la fonte de la neige prend plus de temps qu' avec ces brûleurs modernes dont on ne sait jamais s' ils vont exploser.

Plus tard, Jan veut transvaser de l' essence comme il l' a déjà fait hier soir. Il prétend qu' il suffit d' éteindre les bougies. Mais je ne suis pas d' ac et je proteste énergiquement. D' abord, ça sent mauvais et je ne veux pas risquer l' explosion. Je préfère aller seule dehors procéder à ce transva-sage; je suis vraiment allergique à ce genre de choses.

4 mars J' ai moins senti le froid cette nuit que la précédente. On s' habitue à la vie dans un igloo, et c' est le matin que l'on se trouve le mieux dans son « lit ». Le sac de couchage est bien un peu humide, mais il sèche complètement durant la journée. Le temps froid et sec me plaît énormément. Il est plus sain que la continuelle transition entre les locaux chauds et secs et le brouillard froid et humide qui caractérise notre climat hivernal.

Jan prépare des œufs brouillés au lard. Nous nous régalons et sommes heureux. A ce moment, Marianne entre dans l' igloo, porteuse d' une mauvaise nouvelle. Elle vient d' apercevoir, en faisant sa toilette au grand air, le sac de couchage de Hanspi tout en bas vers le glacier de Witenwasseren. Hanspi l' avait étalé au soleil pour le sécher. Mais une rafale soudaine l' a emporté. Va-t-il voler encore plus loin? Jan et Hanspi enfilent leurs chaussures de ski en maugréant et partent à sa recherche.

Ils reviennent beaucoup plus tard, Hanspi tout essoufflé et tirant son sac de couchage derrière lui. Entre-temps, j' ai fait de l' ordre dans notre igloo. C' est le dernier moment pour partir en direction du Lucendro. Nous descendons par des pentes magnifiques jusqu' à Oberstafel où la grimpée commence.

- Il est onze heures, nous devons être en haut à une heure et demie, dit Jan.

Christophe se met en tête et trace la piste. Un peu plus haut, nous nous arrêtons pour boire un coup à la gourde et chausser les crampons. Mais Heinz ne veut pas que nous nous attardions, et il marque déjà la piste plus loin, vers l' Ywerber. La dernière montée est si raide et si pénible que les crampons ne sont pas de trop. Heinz s' arrête sur le glacier de Lucendro.

—Je suis déjà venu plusieurs fois ici, mais jamais au sommet. D' ailleurs, les cimes ne m' intéressent pas, m' explique.

Pour moi, c' est tout le contraire.

- Il y en a bien pour une demi-heure? lui de-mandé-je.

- Oui, mais c' est la plus dure!

Aucun des participants n' a envie de poursuivre. Personnellement, je n' aime rien mieux que de me trouver toute seule sur un sommet. Je décide donc de continuer. On ne distingue aucune ancienne piste indiquant le cheminement le meilleur. Je traverse le plus haut possible vers la gauche la pente raide qui se dresse devant moi, mais elle devient de plus en plus pénible. Je crois voir dans l' é qui me domine une immense lame de neige qui va déferler. Après un tournant désagréable, le sol devient plus plat. En bas, quelques-uns se sont décidés à me suivre. Je me trouve bientôt sur un petit replat où je déchausse mes skis, puisje gravis la dernière arête. Mais attention! L' an trace n' est plus guère utilisable et je dois préparer de belles marches pour les suivants. L' arête s' incline et j' atteins rapidement le sommet. Ici, le vent souffle fort et le ciel est limpide. Une vague de bonheur m' envahit et surpasse mon intérêt au panorama. Je me crois au centre du monde et tout le reste est sans importance. Comme dit Reinhold Messner, le sommet d' une montagne est l' endroit où tous les problèmes se résolvent.

Mais la faim se fait sentir, même au sommet, et je grignote quelques abricots secs tirés de ma poche. Je m' inquiète aussi de i' heure, il est exactement 13 h 05. Quelques pas me conduisent vers l' arête que Marianne et Silvia gravissent maintenant à quatre pattes. Je me réjouis avec elles d' être en haut, mais les sentiments élevés font place aux choses pratiques. Jan, Ulli et Christophe arrivent aussi; cependant il est grand temps de redescendre. Nous enlevons et empaquetons les peaux et les crampons, accordons un dernier regard à la cime et amorçons la descente, d' abord prudemment, puis plus vite. Arrivés au Meschitollerberg, nous prenons enfin un repos prolongé en jouissant du soleil.

Sur ces pentes, la neige est splendide et la descente un vrai plaisir. Mais le point le plus bas est malheureusement trop vite atteint et, en soupirant, nous devons gravir à peaux de phoque les 500 mètres de montée qui nous séparent de notre campement.

Cette journée réussie est fêtée par un banquet lors de notre retour à l' igloo. Nous nous popotons une magnifique goulache composée de pommes de terre coupées en rondelles, de cervelas, de lard, de farine, de paprika, de sel et de beaucoup de neige. Pendant ce temps, je prépare du thé sur mon vieux réchaud. Toute cette cuisine dégage une telle vapeur dans l' igloo qu' il y fait nettement plus chaud que les jours précédents. Dehors, le vent souffle fortement et nous mesurons -120 à 19 heures. Nous invitons Ulli à manger notre goulache, et elle nous offre trois tablettes effervescen- tes qui apportent un renouveau bienvenu dans le domaine des boissons.

Je suis vraiment très heureuse de ma journée. Un sommeil bienfaisant, une bonne chère, une excellente camaraderie et une splendide excursion sur un nouveau sommet, que désirer de plus? Mais Stöpsu n' est pas d' aussi bonne humeur que moi. Il a pris froid et souffre également de maux de tête dus au port de lunettes de soleil trop claires.

5 mars Ce fut la nuit la plus agréable. Comme toujours levé le premier, Jan cuit des cornettes avec du lard et des œufs. Je trouverais ce repas bizarre à la maison, mais un déjeuner de ce genre, chaud et substantiel, est vraiment ce qu' il y a de mieux ici. Stöpsu ne sait pas encore s' il se sent d' attaque, mais il veut tenter de venir avec nous en excursion.

L' igloo commence à nous causer quelques craintes. Si l'on n' y cuisinait pas, il ne s' affaisserait que lentement et pourrait durer des semaines. Mais hier soir, c' était une véritable sauna et les parois commencent maintenant à suinter. A l' est où, lors de la construction, nous avions rencontré certaines difficultés, le mur forme une inquiétante boursouflure. La neige subit une tension si forte que l' igloo risque l' effondrement. Jan nous tranquillise en disant qu' il n' a jamais vu un igloo s' écrouler.

Dehors, la nature offre un spectacle superbe. Le brouillard s' écoule du Tessin par le col de Cavanna dans la vallée de Witenwasseren comme une gigantesque chute d' eau silencieuse. La bise, qui tient bon, nous accorde une journée ensoleillée en dissolvant sans relâche ce fleuve de nuées.

Départ pour le col de Lecki! Seul Christophe veut rester sur place pour construire un igloo servant de toilettes. Il est positivement emballé par la neige en tant que matériau de construction.

Les premiers pas sont ardus, mes jambes sont lourdes, mais j' essaie d' ignorer cette fatigue. Hanspi peine aussi et son pouls bat trop vite. La tournée d' hier n' était pourtant pas si éprouvante que cela, mais l' accoutumance à la vie dans un igloo demande beaucoup d' énergie vitale. Stöpsu va encore moins bien que nous deux et ne tarde pas à faire demi-tour.

Au col de Lecki, nous devons décider du but de la journée. Pour le Grand Muttenhorn, il faut descendre 400 mètres sur le beau glacier de Mutten, puis vaincre une dénivellation de 600 mètres. En revanche, il ne reste plus qu' une petite heure de montée, même à allure très douce, si nous choisissons le Grand Leckihorn. Comme ce n' est pas le jour des grandes ambitions, nous optons pour ce dernier, plus facile à gravir, quoique à peine moins haut que l' autre cime.

Au sommet, forme d' une arête de dalles inclinées et surmonté d' une croix, nous nous étendons confortablement au soleil et à l' abri du vent. Quelle vue! Au sud s' étend une gigantesque mer de brouillard de laquelle n' émerge que le Campo Tencia; à l' ouest se succèdent le Mont Rose, le Dôme des Mischabel, le Weisshorn et le Mont Blanc, puis les Alpes bernoises dominées par le Finsteraarhorn et le Schreckhorn. Plus au nord, nous admirons les Alpes d' Uri et le Galenstock et, nous tournant vers l' est, nous reconnaissons les Alpes glaronnaises, puis les montagnes des Grisons et du Tessin. Le Rotondo se dresse tout près, on pourrait presque le toucher. A nos pieds, nous discernons avec peine notre campement tout blanc dans le paysage de neige.

Durant cette agréable pause, chacun remarque que nous nous trouvons exactement sur la ligne de partage des eaux entre le Rhône et le Rhin. Nous pouvons nous mettre à califourchon sur l' arête qui constitue l' épine dorsale du continent européen.

Ce n' est qu' après deux heures que nous descendons. Nous cherchons des pentes favorables au ski, mais malheureusement, la neige est presque partout soufflée. A mi-chemin, six d' entre nous désirent encore escalader le Petit Leckihorn. Nous déposons nos sacs au pied d' un rocher et partons pour ce nouveau but. Marianne peine déjà sur les premières pentes peu inclinées, malgré les cou- teaux, et renonce devant la dernière grimpée escarpée. Ayant fait confiance à mes nouvelles peaux de phoque, je n' ai pas pris mes couteaux et m' en mords les doigts. Les arêtes ne tiennent plus sur la neige fortement tassée bien que je profite de la trace laissée par mes prédécesseurs, car je fais office de lanterne rouge de l' équipe. L' état de la neige ne se modifie pas de toute la traversée.Voici qu' Andreas glisse de vingt mètres environ dans la combe sans se blesser, mais il doit renoncer à poursuivre jusqu' au sommet. La neige s' améliore enfin lentement et je parviens en glissant à quelques blocs de rochers accueillants. A pied, par un couloir rempli de neige damée, j' atteins l' arête, puis le sommet en quelques enjambées.

Lors de la descente, Jan découvre une belle pente qui nous conduit au glacier de Witenwasseren. Je laisse les mordus du ski dessiner des arabesques et retourne gentiment au camp avec Andreas. Hanspi nous y accueille avec du thé bouillant.

Christophe nous annonce que Stöpsu est retourné à la cabane vers midi. Quant à lui, il travaille toujours à la construction de l' igloo pour les toilettes, et il lui faudra six bonnes heures pour le terminer.

Après le repas, composé de riz et de conserves de viande, nous nous réapprovisionnons en neige pour la cuisine. Nous la mettons dans un grand sac à poubelle en plastique.

Marianne, Hanspi et Stöpsu doivent rentrer demain. Le temps semble se gâter et Jan se demande s' il ne serait pas plus sage de descendre, nous aussi, dans la vallée avant qu' une aggravation du temps ne nous bloque ici. Est-ce donc notre dernière nuit dans l' igloo?

6 mars Hier soir, nous n' avons pas fermé l' entrée afin d' enrayer le suintement des murs. Le froid pénétrant a regelé les parois. Comme je j' ai demandé à Jan de refermer le trou. J' eus aussi quelques problèmes avec ma couverture d' astro naute qui glissait constamment sur la neige quand je me retournais. La nuit fut bonne malgré ces désagréments.

Ce matin, des nuages menaçants enveloppent déjà le sommet du Hüenerstock. C' est le moment de partir pendant que la visibilité est encore bonne. Rapidement, nous rangeons nos effets et fermons nos sacs. Notre igloo si confortable est devenu une caverne glacée et nue. Dehors, le soleil nous éblouit et le vent nous enserre dans ses violentes rafales. L' une des quatre pelles d' avalanche a disparu et nous renonçons à la retrouver, après une courte recherche. Les sacs de montagne sont toujours bien lourds pour la longue descente. Je prends congé avec mélancolie de notre village d' igloos qui subsistera quelques semaines encore.

Je descends à la cabane Rotondo en quelques virages agrémentés d' une « baignoire ». Nous laissons presque tout notre solde de provisions ainsi que les bougies superflues au refuge, où nous retrouvons Stöpsu qui, après un sommeil réparateur, est à nouveau en pleine forme. Nous glissons prudemment sur les pentes raides qui nous séparent du glacier de Witenwasseren; la tempête s' est levée, mais la visibilité reste bonne. Quoiqu' il soit chargé comme une bourrique, Heinz s' offre encore le luxe de godiller.

Après Oberstafel, le vent se calme et mon humeur aussi. Le mécontentement créé par ce départ pourtant raisonnablement avancé fait place à la satisfaction. Nous avons vécu des journées inoubliables, sans fausse note et sans accident. J' ai conservé ma bonne forme, et mon équipement s' est révélé excellent. Et ce souvenir unique de la haute montagne hivernale, de ses sommets radieux, du vent, du froid, de la neige et du brouillard, me rend profondément heureuse.

« Toutes les grandes choses sont simples » ( Goethe ).

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