Noms de lieux alpins

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 8 illustrations ( nos 77—84Par Jules Guex

XII

Chex les bergers du Val d' Hérens Depuis quelque vingt ans, la haute-vallée d' Hérens est à la mode. Le sketch bilingue des villégiatures d' été s' y joue à guichets fermés et les pensions « refusent du monde ». On s' arrache les appartements des chalets les plus primitifs, que certains citadins croient embellir en clouant sur les façades de mélèze noir les emblèmes multicolores de leurs cantons respectifs. Quelques-uns même ne se sont pas fait faute de saccager d' admirables « râcards », ou greniers, pour parvenir, plus ou moins mal, à métamorphoser en logements incommodes et difformes des bâtiments non conçus à cette fin spéciale. Tout cela ne saurait réjouir ceux qui ont connu ce pays en son intacte beauté, il y a une cinquantaine d' années. Mais on reconnaîtra avec plaisir, et sans aucune réticence, qu' il en résulte un peu d' aisance pour une population qui n' a rien perdu de ses vertus essentielles. Puisse-t-elle cependant n' imiter en rien ses hôtes de la plaine et ne jamais leur emprunter leurs complets de confection.

Au demeurant, si l' Aiguille de la Tsâ et même les arêtes de la Dent Blanche sont aujourd'hui envahies par le touriste indésirable et sa compagne débraillée, il est facile, de retrouver ailleurs, et dans la solitude, cet émoi d' une allégresse inexprimable que donne la majesté des monts. Et en juin, depuis des millénaires, les fleurs d' Hérens émaillent les pâturages d' émeraude. Peut-être est-ce la vieillesse venue qui me fait préférer à tous les autres sites alpestres les hauts alpages. J' aime y passer de longues heures, à suivre les mouvements des troupeaux, à m' initier à la vie des pâtres, et je compte parmi mes plus précieux souvenirs de montagne de paisibles conversations avec les bergers de Bréonna, quand l' ombre bleuissait déjà la combe de Ferpècle, avec ceux de la Creta, autour de l' âtre du tsejyore, tandis qu' une bourrasque de neige blanchissait les prairies en fleur.

Comme on transporte partout ses manies ou ses passions les plus innocentes, je m' enquérais toujours des noms que ces arpyans donnent aux divers pacages de leurs « montagnes ». Croirait-on que j' en ai collectionné plus de quatre cent cinquante! A Praz gras, qui n' a pas 200 hectares, j' en ai noté quatre-vingts, et ma liste est loin d' être complète. Ces lieux-dits foisonnent comme les fleurs sous le soleil de l' été: il n' est pas d' étape de l' alpage, de hutte, de pacage et d' accident de terrain qui n' aient leur nom; mais, pareils aux marmottes, dès la St-Michel de septembre jusqu' à la St-Pierre de juin, ils s' endormiront, personne n' en fera usage. Et vous les chercheriez vainement sur l' Atlas topographique. Les plans cadastraux et les rôles des contributions foncières les ignorent. Ils ne vivent que dans la tradition orale, et c' est ce qui, à mes yeux, les rend si dignes d' intérêt. J' ai même quelque scrupule à leur donner une forme écrite et imprimée: la lettre moulée leur convient aussi mal qu' un smoking aux épaules d' un berger, et je rappelle Die Alpen - 1944 - Les Alpes19 NOMS DE LIEUX ALPINS la difficulté de les transcrire correctement sans employer les signes conventionnels et les caractères typographiques spéciaux dont se sert le linguiste ou le dialectologue. A ce sujet, je prie le lecteur de se rappeler: 1° que chaque lettre, dans ma transcription, représente un son et se prononce toujours2° que le son du th anglais, si fréquent dans les patois romands, sera rendu par th3° qu' il ne m' est pas possible ici de rendre exactement le son de deux ch, dont l' un est celui de l' allemand dans ich, et l' autre, dans nach4° que ma transcription a le grand défaut de ne pouvoir indiquer l' accent tonique du mot5° enfin, que j' ai dû commettre quelques erreurs d' audition, mes informateurs n' ayant pas tous une prononciation et une articulation suffisamment nettes pour les oreilles d' un septuagénaire.

Cette enquête de toponymie « pastorale » a été faite dans les quinze alpages dont je donne ci-après le nom dans l' orthographe de la carte, dans sa prononciation locale, dans une forme ancienne quand j' en ai trouvé, puis, si pos- sible, la signification et enfin l' abréviation que j' emploierai plus loin pour localiser sommairement les lieux-dits. Cotter — cothè — alpis dou Coster, XIIIe s. signification: voir plus loin. = Ct.

Prélet — prélec — « petit pré ». = Pγ. Zaté — tsathé — alpis dou Chastel, XIIIe s. peut-être « alpe du château », c'est-à-dire « du Châtelain » qui administrait les domaines du seigneur- évêque. = Zé. Bréonna — bréon-na — alpis de Breonna, XIIIe s. signification: voir plus loin. = Bn.

Perroe — pèroc — « pierreux ». = Pc. Les Bosses — ré — signification obscure. = R. Bricolla — bricola — signification obscure. = Bγ. Ferpèele — frepécle — alpis de Freytpiclo, XIIIe s. « petit pâturage froid » selon Jaccard, mais discutable. = F. La Crettaz — crètha — alpis de Cresta — « la crête ». = Cγ. La Coutaz — coutha — « la côte ». = Co.

Veisivi — vèijivic — « pâturage pour les veijis », expliqué plus loin.V. Lucel — loutsè — « petit lac » ( Lac Bleu ). = L. Zannine — tsarmine — « petite chaux » = Ts.

Praz gras — pré gré — Pray Grayz, XIIIe s. « prés gras ». = Pg. Arolla — arola — alpis de Larolaz, XVe s. « arolle ». = A.

Après cet examen très sommaire des noms généraux des alpages où je vais vous conduire, il faut maintenant en étudier les lieux-dits de tradition orale, pas tous cependant, ce serait une tâche démesurée: je préfère n' en assumer qu' une petite partie, pour garder des chances de la mener à bien. Je détournerai donc volontairement les yeux de ceux qui se rapportent aux formes du terrain, à la nature du sol, aux végétaux et aux animaux sauvages. C' est là, du reste, un sujet que je crois avoir suffisamment esquissé dans une précédente étude ( Les Alpes, février et mars 1937 ). Mon propos aujouid' hui est d' interpréter uniquement les noms qui sont en relation directe avec l' ex pastorale, qui nous révèlent l' activité des pâtres, qui ne peuvent avoir été créés que par eux, et non par des touristes ou des voyageurs, et qui n' existeraient pas si, en été, l'on ne menait paître des troupeaux de vaches dans ces prairies alpines. Noms utilitaires, nécessaires, où éclate l' harmonie du mot et de la chose, où apparaît une parfaite concordance entre le mot et la chose qui l' habite. Et cela à tel point qu' un linguiste étranger qui n' aurait jamais vu un de nos alpages, mais qui aurait une parfaite connaissance scientifique de nos patois, pourrait reconstituer la vie, les usages et les travaux des bergers d' Hérens d' aujourd, et d' autrefois bien entendu, car les noms de lieux révèlent souvent un état antérieur des choses et des lieux: nous en verrons quelques exemples.

Et maintenant, partons pour le « pays merveilleux » de l' hymne valaisan. Fuyons les villes, ces monstrueuses erreurs, ces laboratoires d' idées fausses et de doctrines spécieuses. Respirons de l' air pur, en des lieux où est pratiqué le métier le plus ancien du monde, où l'on peut apprendre plus de choses que dans les livres, où l' homme, enfin, n' est pas l' esclave des machines mais le collaborateur de la nature.

Bâtiments, sentiers, clôtures, bisses, croix et cairns des alpages Les habitations des villages d' Hérens ne sont pas des « chalets », comme nous le disons à tort, mais des « maisons » ( méijon ). Le mot chalet ( tsalè ) désigne l' installation la plus basse de l' alpage, où se trouvent la fromagerie, le « grenier » et les étables. Ex .: le Tsalè ( Co. Ct. Pr ), Plan dou Tsalè ( Cr ), Tsalè nove « neuf » ( Zé ), Tsalè vyo « vieux » ( Pγ ). Cette petite agglomération est souvent appelée le Zaleu ( Cr ), curieuse déformation de: Les Alleux, qui signifiait jadis « domaine appartenant à des hommes libres et francs de toute redevance au seigneur féodal ». Les Anniviards désignent ce siège principal de l' alpage par le mot chiesso, inconnu du patois d' Hérens; cependant, à Cotter, j' ai noté le Chiesso, le Plan dou Chiesso, le Tsaplô « terrain haché, coupé, éboulé » dou Chiesso. Cet alpage aurait-il jadis appartenu à des gens de Grimentz? Enfin il importe beaucoup de remarquer que tsalè désigne très souvent un terrain sans aucune construction, une fraction de l' alpage. Ex.: Tsalè vech « verts » ( V ), Tsalè dèi Rotses « rochers » ( V ), Tsalè de la Mèina ( Pr ), Tsalèchette « petit ch. » ( Pg ).

Le bâtiment où l'on fait le fromage est le tsejyore, d' où: Crouè « mauvais » tsejyore ( Zé ), Tsejyore nove « neuf » ( A ).

Le verbe « remuer » est une expression de l' économie alpestre que chacun comprend chez nous: c' est quitter le tsalè pour aller s' installer dans la section supérieure de l' alpe. La Remointse dou Ché blan « du rocher blanc » ( L ) est un exemple, entre plusieurs, des toponymes nés de cet usage.

Les étables ( chouth et couvé ) n' ont pas de rôle toponymique dans les alpages que nous étudions, mais, à Cotter, j' ai trouvé de nouveau un vocable anniviard, inconnu des gens d' Hérens, et qui signifie « grande étable qui NO 3 M S DE LIEUX ALPINS abrite tout le troupeau »: Déchu l' ala « au-dessus de la grande écurie ». On n' aperçoit aujourd'hui aucun vestige de construction. Plus loin j' esquisserai une hypothèse qui pourrait résoudre ce problème.

Le petit village que constitue le tsalè forme un cercle irrégulier avec un espace vide au centre: le pro « parc », où dorment en plein air les vaches dont le propriétaire n' a pas d' étable. Ex.: Chou « sous » le Pâ ( Pg ), le Pâ dèi vès « des veaux » ( Pg ).

La Cina dou Viron ( Pg ) désigne le lieu où le troupeau prend un « repas du soir » ( la cina; en français la « cène » ), à côté du « tournant du sentier » ( le viron ).

L' eau est indispensable à l' alpage; d' où: la Baja « fontaine » ( V ), la Fouin-tanetta « la petite f. » ( Pc ), le Folyè don Leviau « le taillis du levoir » ou « de la prise d' eau au torrent » ( Pg ), et le Brotsèe dou Mont ( Co ) « canalisation en bois » qui, sous le « Mont » de l' Etoile, permettait au bisse de franchir un escarpement rocheux.

Près des chalets et sur les crêtes, pareilles aux drapeaux de prière des Thibétains, les croix disent la foi des pâtres et sont, à nos yeux, le seul ouvrage humain qui embellisse à coup sûr un paysage alpin. Ex.: la Cina de la Croui ( Ts ) et le Plan dèi Crouis ( Cr ). Ailleurs, comme deux symboles de la fragilité inhérente à toutes les oeuvres de l' homme, j' ai noté la Tsapella ( L ), nom d' une remoinise où il n' y a plus trace d' une « chapelle » disparue depuis longtemps, et le Pont dèi Beniter ( L ), où j' ai cherché vainement les « bénitiers » qu' utilisait, peut-être, le prêtre bénissant les alpages.

De tout temps, les bergers ont aimé à sculpter leurs initiales sur les rochers; d' où la Pira marcâye ( Cr ) et la Pira dèi marque ( Bn ). Il leur est utile aussi d' avoir, par temps de brouillard, des repères bien visibles; aussi cons-truisent-ils souvent des steinmann; d' où: la Comba de l' Om ( Zé ), où l'on retrouve le terme, fréquent ailleurs, de Bonhomme.

Noms d' hommes Depuis des millénaires et en tous pays, les noms d' hommes ont joué un rôle important dans la formation des noms de lieux. Le plus souvent nous ne savons rien de celui dont le nom seul a survécu, mais nous pouvons supposer qu' il fut propriétaire ou créateur du domaine. Serait-ce le cas pour l' alpe du Cotter ( au XIIIe siècle Alpis dou Coster ), que je suis tenté d' hui de rattacher au nom de famille anniviard Cotter, autrefois dou Coster? Je rappelle les deux lieux-dits cités plus haut et faisant partie de cette « montagne »: le Chiesso et l' Ala, tous deux vocables anniviards, inconnus du parler d' Hérens, qui pourraient avoir passé le Col de Torrent avec le propriétaire.

Et Bréonna serait-il aussi le nom d' une famille, éteinte aujourd'hui? De fait, les membres d' une famille X. de la Sage signent parfois: « X. dit Bréonna ». De plus, les prairies plantureuses et bien arrosées situées sous le village de la Forclaz s' appellent le Prä de Bréonna, expression où apparaît, me semble-t-il, le nom d' un ancien propriétaire. Y aurait-il aussi un rappel de propriété dans deux lieux-dits de Praz Gras: la Cina de Quinodoz et le Tsalè de Georges? Ce sont deux pacages fort éloignés de toute cons- truction, et je me garde de conclure. Mais on reconnaîtra le patronyme Chevalier ou Chevallay dans la Sèvalir ( Zé. Ct ), un prénom dans Plan Berna « Bernard » ( Pr ), et dans la Toulè de Brunicâ ( L ) « Brunicard ». La Couth a Folonyi ( L ) « la côte à Folionier » et le Colyou de Piro a l' Anne ( L ) « couloir de Pierre, fils ( ou mari ) d' Anne », sont dans des parages fort dangereux, quand, en novembre, aux premières gelées, un moutonnier est à la recherche d' ouailles égarées dans ces barres rocheuses. Mais, en l' absence de toute documentation, je ne veux pas imaginer quelque tragédie alpestre.

L' alpation Vers la fin de mai, les propriétaires de bétail montent à leur mayen. Chacun garde son propre troupeau ( son nomili ) et le fait paître dans les « communaux » voisins ( les coumounch ), mais aussi dans les alpages d' été. Il m' est arrivé au début de juin de rencontrer à l' altitude de 2500 m. ces petits troupeaux qui broutaient déjà la première herbe autour des remointses supérieures. Cependant, au milieu du mois ( autrefois c' était quinze jours avant la St-Jean-Baptiste, 24/VI ), les alpages sont mis à ban et personne n' y doit plus conduire son nourin. Chacun alors choisit celles de ses bêtes qui auront le privilège d' alper; les autres resteront au village et formeront le tor dèi meijonirè « le troupeau des bêtes restées à la maison ». Quant aux génisses et taurillons de mauvais caractère, qui ruent, cossent et mordent à tous propos, ils seront rélégués à Zα Tsâ ( sous l' Aiguille ), camp de concentration pour les bêtes « malsaines », et se contenteront d' une maigre pâture et de la belle étoile.

Enfin, entre le 5 et le 12 juillet, les armailles vont inalper ( inarpâ ou poyé ), et les « montagnes » seront « vêtues ». Les consorts qui « prennent » à Lucel, par exemple, quittent dans la matinée leurs mayens de Satarma, de la Gouille et du Vouartsé et acheminent lentement leur nourin vers le Lac Bleu. Chaque propriétaire tient ses bêtes rassemblées à quelque distance des autres. Et l'on attend le grand événement de la journée: le combat des vaches, la bara, qui doit désigner la reine des cornes. C' est un honneur recherché que d' avoir la mêtra « la maîtresse » du troupeau, un honneur, mais aussi un profit réel. A la reine, aucune vache ne disputera la meilleure herbe, et comme, à ce qu' on dit, les bêtes de la même écurie broutent volontiers près les unes des autres, sous la protection de la mêtra, le bétail de son heureux propriétaire bénéficiera durant l' estivage de la nourriture la plus copieuse. Et les combats se succèdent sur le batyoc ou terrain de la lutte. Spectacle admirable, maintes fois décrit, et dont on ne se lasse pas tant en est grand l' intérêt pittoresque et psychologique. Le résultat acquis, le tournoi terminé, les cornes trop pointues ayant été rognées ou émoussées, on « mêle » enfin toutes les bêtes sur l' emplacement du combat, qui porte le nom de Plan de Mêchlyâ ( V. Bn. Pg ) « plateau de la mêlée ». Dès ce moment, le troupeau entier passe sous la surveillance des bergers et prend le nom de vèchyoure « vêture »: la montagne est « vêtue », comme je le disais tout à l' heure. La haute responsabilité appartient au pâtho « pâtre » ou fromager, chef de la « montagne », détenteur de la créchyoure « liste des crèches » NOMS DE LIEUX ALPINS attribuées aux vaches. C' est lui qui donne les ordres aux bergers ( palhouch ), surveille la distribution des rations de nourriture et fait, soir et matin, à haute voix, la prière, à laquelle répond le: « Protégez notre troupeau » de ses subordonnés.

Scènes, coutumes et travaux de l' estivage Plusieurs alpages du Valais et d' ailleurs sont régis par des « Règlements » qui stipulent avec minutie les droits et devoirs des consorts et des pâtres: « manœuvres » ou corvées d' entretien de la « montagne », succession des pacages où le bétail doit être conduit, opérations de mesurage du lait, répartition du « fruit », etc. Nous n' avons pas le loisir de les commenter ici en détail et nous ne retiendrons que ce qui en apparaît clairement dans la toponymie.

Chacun sait qu' en juillet la première traite commence vers 3 h. x/% du matin. Mais avant de traire, il faut préparer les trayons de la vache: « Dèvan qu' aryâ faut abachyé. » Cette tâche incombe aux jeunes aides de la « montagne », moutonnier, modzonnier et porcher, qu' on désigne du nom général d' abachyoouch « abaisseurs ». Ils préparent les tétines par de savantes frictions, jusqu' à ce que le lait pointe au bout des trayons. Parfois la traite ne se fait pas dans les couvé des étables, mais en plein air, ce qui est l' origine de noms de lieux désignant dans quelques alpages l' emplacement ( ou un ancien emplacement ) de la traite. J' ai noté par exemple: l' Aryô ( V ), l' Aryô dèj Ignyo ( L ), l' Aryô dèi tavanch « des taons » ( Cr ), et l' Aryoret ( Bn ).

Vers 7 heures, le maître berger, ou vatserotè, donne ses ordres pour les pacages du jour, car c' est lui qui cope la chouyè « coupe les repas du jour ». Cris d' appel, claquements du fouet ( djerba ), dont la longue et lourde courroie s' abat sur les échines, tintements sonores des anneaux ( ferrâye ) suspendus aux manches massifs, mugissements et sonnailles- le vèchyoure l' è dèpartchyâye « le troupeau a quitté le parc et les étables ». Il va prendre son premier repas de la journée, son déjeuner ou dîner, deux vocables de même étymologie: le latin disjejunare « rompre le jeûne ». Nos dîners de 8 heures du soir sont une monstruosité de vocabulaire et il faut que ce soient les vaches qui vous donnent cette leçon de style! Bref, on va paître aux: Dîna dou Pesse ( Zé ) « du sapin »; D. dèi Chernyis ( F' g ) « des arbres morts »; D. de San Dzâque ( Zé ) « la St-Jacques, 25 juillet »; D. de San Bartolomek ( 24 août ); ou encore au Crouè dèdzounâ ( Zé ) « au mauvais déjeuner ».

Si le « repas » du jour est très éloigné des chalets, à mi-chemin, les bergers permettront à leurs bêtes de brouter pendant quelques minutes à la Balyina dèjot ou à la Balyina d' amoun ), synonymes, me semble-t-il, de balyèta « petite ration de fourrage », et que je traduirai librement par « Picotin d' en bas » et « Picotin d' en haut ». Au cours de la matinée, les pathouch, pour stimuler l' appétit du bétail, lui distribueront la léchée de « sel », en patois la châ, qu' il ne faut pas confondre avec la tsâ « la chaux ». Les mufles se tendent et les langues gourmandes s' allongent vers cette friandise. Le lieu de cette scène prendra les noms de Plan de la châ ( Pg ), Plan de balya châ ( Br ) et Toulè de balya châ ( V ) « terrasses où l'on donne le sel ». Un peu plus tard, de 11 à 13 heures, le troupeau rumine et se repose, il « chôme », comme on dit là-haut.

De là: la Tsonma ( Pg ) et le Plan dou repos ( Co ). Puis les vaches prennent leur « goûter », qui explique les cinq Marinria ( V. L. Bn. Bγ. Pg ) que j' ai relevées dans mon enquête. Après la traite, vers les 17 heures, c' est le « repas du soir », la cina, du latin cœna, en français « cène », qu' on prononcera cina. De là, la Cina a Tsardon ( Br ), où il n' y a pas que des « chardons » à manger, bien au contraire.

Un pacage où l' herbe est épaisse, parce qu' engraissée par la fiente des vaches, autour des chalets, une pente où le fumier est répandu avec abondance par le bisse lors du lavage du parc et des étables s' appelleront: le Drouc ( Pc ), soit: le dru des patois vaudois et savoyards. ( Voir Les Alpes, novembre 1933: Aiguille du Dru. ) Au contraire, si l' herbe est courte et maigre, naîtra le nom: Moûts eu drouc ( Pg ) « pauvre en herbe grasse ».

Certains pacages sont ( ou furent autrefois ) plus particulièrement attribués à tels animaux et portent des noms très clairs, p. ex. la Coûta èi Vès ( V ) « côte aux veaux »; le Ché dèi vélinch ( Cr ) « rocher des petits veaux »; la Itarma dèi mozonch ( Cr ) « lagrotte des modzons »; le Plan dèi veijis ( Zé ) « le plan des jeunes bestiaux », des veijis, du latin vacivus « vide, qui ne porte pas »; enfin le Plan dèi Sevas ( Pg ) évoque les « chevaux » qu' on y laissait paître autrefois.

Au cœur de l' été, quand la nuit s' annonce clémente et tiède, il arrive que le troupeau ne soit pas ramené dans les étables et qu' il dorme en plein air, sous surveillance, bien entendu. C' est un moyen commode de « bumenter » un secteur de prairie situé au-dessus des chalets et où le bisse ne pourrait par conséquent répandre le fumier des parcs. On nomme ces lieux le Djyèthrès ( Ct. L. Co ); Dèjot le Djyèthrès ( Br ), vocable apparenté aux nombreux Giètroz, Gîtroz,Gielaz des cartes, tous de la famille du français « gîte, gésir » ( être couché ).

Au milieu de l' estivage, le troupeau a peu à peu gagné, pour ses repas, les régions élevées, où l' herbe est plus rare. De là les lieux-dits: Lèj Oouthannè, la Bel Oouthannè ( Pr. Br. Pg ), dont l' origine remonte à un ancien adjectif latin en relation avec le mois d' Auguste, le mois d' août, et dont j' ai déjà longuement parlé dans Les Alpes, VI, p. 36 et 319, et VII, p. 116. Enfin, là où il y a autant de pierres que de gazon, il n' est plus possible de faire paître les vaches en ordre serré; les bêtes ont la permission de se disperser et de pâturer où elles veulent, « à l' abandon », d' où: le Bandon ( Pg. Ct. Zé ); le Bandonch ( Br ). Le vieux-français connaissait le mot « bandon », synonyme de liberté, permission. Une côte des hauts alpages, tournée au midi, où le gazon est « grillé » par le soleil, s' appellera le Chouplècs ( Pg ), dérivé du verbe patois chouplâ « rôtir, griller, dessécher au feu ». Enfin, aux confins des moraines sablonneuses et stériles, nous trouvons la Maudetta ( Ts ), que nous pouvons traduire par « la maudite ».

Sous la Couronne de Bréonna, à l' altitude de 2400 m. environ, se trouve la Coûtha dij Arpyèzo « la côte des arpièges », qu' explique un mot du bas-latin alpeagium. Si les lecteurs des Alpes possédaient tous, comme ils devraient le faire, les fascicules parus du Glossaire des patois de la Suisse romande, je me bornerais à les renvoyer au tome I, p. 633 à 635, où ils trouveraient une notice excellente et absolument complète, que j' essayerai de résumer brièvement. Nous sommes en présence d' un mot rappelant une redevance féodale en pro- NOMS DE LIEUX ALPINS duits laitiers, payée par les usagers d' un alpage au seigneur propriétaire de la terre. On fixait comme norme de la redevance le produit en fromage et sérac de tout le lait recueilli pendant un ou plusieurs jours déterminés, au commencement de l' estivage, lorsque la production est particulièrement abondante. Plus tard, arpiège signifiera: fromage distribué aux pauvres de la commune. Puis, et spécialement à Evolène, petits fromages de 4 à 5 kg., fabriqués à certains jours déterminés, et répartis entre les « consorts » propriétaires d' un alpage au prorata de leurs droits de fonds, indépendamment de la quote-part revenant à chacun d' après la quantité de lait donnée par ses vaches. Plus tard encore, et par extension, fromage donné au « fruitier » en plus de son salaire fixe et, aussi, fromage donné au curé qui est venu bénir le troupeau au début de la saison d' estivage. Enfin, dans l' usage courant, un arpiège est un fromage de grandeur intermédiaire entre les meules de dimension habituelle qu' on fait à la « montagne » et les petites « tommes » faites à la maison. Dans les noms de lieux, il s' est attaché aux parcelles de pacage assignées traditionnellement au troupeau le ou les jours où se faisaient les arpièges, généralement pendant les 3 jours qui suivent celui où a eu lieu le mesurage du lait.

Ces derniers mots nous conduisent directement à la Pira de misura ( Bn ) et au Ché de misura ( Pg ) « pierre » et « rocher du mesurage », situés tous deux à proximité immédiate de la fromagerie. De nos jours, l' usage de peser quotidiennement le lait de chaque consort se répand de plus en plus. Mais l' habitude ancienne est encore assez vivante au Val d' Hérens. Huit jours après l' alpation et au milieu d' août a lieu cette importante opération sous la surveillance du « procureur » de la « montagne ». Cette mesure donnera la norme du lait apporté par chaque estiveur, et celle de la répartition qui lui sera faite à la désalpe des produits de son bétail. Les mesurages d' août sont l' occasion d' une fête alpestre pleine d' agrément. On s' y régale en particulier ( j' en puis parler par expérience ) d' un riz au lait, cuit à point, très sucré et parfumé de cannelle moulue. C' est un mets que quelque recette mystérieuse rend tout à fait délectable. On devine sans peine le sens de Plan dou frik ( Pg ). A la désalpe, devant le « grenier », on répartit le « fruit » ( fromage, beurre, sérac ) sur la norme des mesurages dont j' ai parlé plus haut.

Comme les membres du C.A.S. ne constituent pas une fédération laitière et que je ne suis point, hélas! un baron du fromage, il est temps, me semble-t-il, d' arrêter ces cascades de lait et de petit-lait et ces avalanches de beurre, de sérac, de fromages, de tommes et d' arpièges. Asseyons-nous un instant, en face du Pigno d Arolla et du Mont Collon, au Prâ de la Tsanson « au pré de la chanson ». C' est là que, le soir, une fois le travail terminé, le pâtre de Praz gras prend sa longue touba, « son cor des Alpes », pour « faire la chanson », comme on dit là-haut. Et c' est là que finit la chanson d' un vieil alpiniste. Puisse-t-elle, pendant quelques instants, vous avoir fait oublier celle des mitrailleuses, des bombes et des sirènes!

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