Noms de lieux alpins. II. Esquisse toponymique du Val de Bagnes

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

II.

Esquisse toponymique du Val de Bagnes.

Par Jules Guex.

Dans l' étude que j' ai consacrée aux noms de lieux du Val d' Hérens, j' ai dit les origines et les éléments divers des toponymes du Valais romand: il est inutile, je pense, de les rappeler ici1 ). Et pour donner à cette esquisse toponymique du Val de Bagnes la forme simple qui convient à une revue d' alpinisme, je n' adopterai pas aujourd'hui un groupement des noms d' après leurs origines, mais nous remonterons cette belle vallée, en examinant au passage les noms intéressants. Ce sera un moyen, peut-être, de faire paraître moins longues les routes qui conduisent aux cabanes du Mont Fort, de la Panossière et de Chanrion. Exception faite de trois ou quatre noms, je m' en tiendrai à ceux qui figurent sur la carte Siegfried, le dix pour cent environ des toponymes bagnards; cependant je crains fort que mes lecteurs n' en trouvent fastidieuse l' énumération déjà suffisamment longue.

Quelques particularités du patois bagnard.

Bien qu' il perde chaque année un peu de sa pureté, par suite de l' infiltra inéluctable du français, le patois bagnard est encore très vivant et très digne d' intérêt.

Il n' a pas les sons durs de ceux d' Hérens ou d' Anniviers, le k final en particulier, qui donne tant d' âpreté et de sécheresse au langage des belliqueux Evolénards. Doux, chantant, un peu mou même, il semble avoir une articulation paresseuse des consonnes, au point de laisser tomber 17 initial de certains mots.

Exemples:

latin français bagnard lanam laine âna linguam langue inwa liberum libre ibro laricem larze ( mélèze ) arjè lacrimarci larme êgrema etc., etc.

A l' intérieur des mots, l disparaît quelquefois.

Exemples:

latin français bagnard colare couler coâ mulittum mulet mouet latinfrançaisbagnard mulammulemue dolentemdolentdôyin ( petit, faible ) etc., etc.

La consonne s, dure ou douce, n' existe pas, ou ne se trouve que dans les sons composés ts, st, sp, etc. Exemples:

françaisbagnardfrançaisbagnard sablechablasaulechôdze sonnaillechonaléroseroûja séraccheriprise ( récolte ) preyja serrurecharalédescentedécheyja etc., etc.

Enfin le bagnard fait un emploi très fréquent d' un son inconnu du français moderne et difficile à définir, une fusion du ch allemand de ich avec le gli italien de figlio, donc une sorte de chlye. Pour le prononcer, il faut redoubler la langue, dont la pointe s' appuie contre le haut du palais, et laisser échapper l' air de chaque côté. Je le marquerai par hl, quand j' indiquerai la prononciation, toujours approximative, d' un mot patois. Les Bagnards rient de notre maladresse à le rendre et nous proposent volontiers ce petit exercice: dire trois fois: « Cinq cent cinquante cinq médecins! » soit: « Hlin hlen hlincante hlin mèdèhlin ». Après cet excellent entraînement, ce sera pour vous un jeu que de prononcer: Mo ( clefdahle ( glacehlanma ( flammeDranhle ( Drancechohlo ( souffleen Mon ( au sommethleê ( cielMèii ( fleurou le joli verbe enhlujanyé ( rincer une seconde fois un tonneau avec de l' eau claire ).

Tout cela ne contribue guère à faciliter la recherche des étymologies, d' autant plus que le patois bagnard s' offre parfois le luxe de deux formes ou de deux sons assez différents pour un seul mot. Ainsi le latin aquam ( français: eau ) se dit en bagnard îwè et ègue, par exemple dans le mot composé égarjin « eau ardente, eau-de-vie », qu' on abrège même en garjin. Ou encore le latin acuculam ( aiguille ), qui prend deux formes: awoulyé et aeudé. De la seconde forme est sorti le dérivé aeudena, nom donné à Bagnes à cette herbe piquante qu' on trouve souvent sur les pentes élevées de nos montagnes. Je pense que ce joli mot, déchiffré par M. le prof. Gauchat, doit expliquer le lieu nommé Leudena ( pour l' aeudena ), sur Bourg-St-Pierre, sous le Mourin. Mais je m' attarde à des remarques qui peuvent paraître dépaysées dans une revue comme la nôtre: Les Alpes ne sont pas et ne doivent pas être une revue de linguistique. Mon seul propos est d' exciter, si possible, quelque intérêt pour la langue et les noms de cette vallée de Bagnes, où les jours de la semaine s' appellent: délun, démar, démêcro, dédzèü, dévendro, déchando et demendzèoù un rôdeur, un mendiant est un pordey = pour Dieu, c'est-à-dire: « Au nom de Dieu ( donnez-moi une aumône )! » — ce qui me rappelle le salut charmant des Evolénards: « Jeidek », où l'on a reconnu: « ( Dieu vou)s aide! » Pour en finir avec ces considérations préliminaires, je rappelle que le patois de Bagnes se compose avant tout d' éléments latins fortement évolués.

Le temps n' est plus où l'on croyait, comme le Doyen Bridel, qu' il était plein de racines venues de je ne sais quel sarrazin, dont personne n' aurait pu dire si c' était du turc, de l' arabe, du hongrois ou de l' espagnol. Quelques parcelles de celtique, beaucoup de latin, un peu de germanique: tel est le dosage normal et bien établi du bagnard, comme de tous nos patois romands ï ).

De Martigny à Sembrancher par la grand' route.

Martigny. Il y a deux mille ans, petite bourgade celtique, habitée par les Véragres, qui l' appelaient Octoduros « Fort du défilé ». Après la conquête romaine, elle devient chef-lieu de la province et voit son nom légèrement latinisé en Octodurum. A la même époque, elle est nommée parfois Forum Claudii « Marché de Claude », suivi de Vallensium « des Valaisans », pour la distinguer de localités homonymes.

Quant à Martigny ( Martiniacum ), employé une douzaine de fois au moins en pays de langue française, il est sans intérêt étymologique. Il signifie: « le domaine de Martinius » et remplace définitivement Octodure depuis le XIIe siècle.

Drance, en 972 Dranci. Beau nom, très ancien, et porté par des cours d' eau d' inégale importance: les trois Drance d' Entremont, de Ferret et de Bagnes; la Drance d' Emosson, les Drance de Savoie.Vient, comme la Durance française, d' une forme primitive ligure Dru entia.

La racine verbale dru avait deux participes passés passifs: druno et druto.

a ) Druno se retrouve dans la Drôme, le Drounne ( Ain ), la Drone ( affluent de la Moselle ), la Dronne ( Dordogne ), Drônaz ( Entremonts ), Dronaire ( Val d' Illiez ), Dronnant, ancien nom ( 1346 ) du Durnant, affluent de la Drance, enfin dans les deux Traun ( Allemagne )...

b ) Druto, dans le Drot ( Dordogne ) et les deux Droupt ( Aube ).

c ) Dru, dans le Drac ou Draou, affluent de l' Isère, et dans la Drave, affluent du Danube.

Notre Drance, que les Bagnards d' aujourd appellent Dranhle, et les Salvanins Dranfe, a, on le voit, de nombreux frères et sœurs, dont la souche commune, cette racine dru, ligure ou, si l'on veut, indo-européenne, signifiait probablement « se hâter, courir, couler ». Donc, si le Rhône est un « coureur»2 ), la Drance, elle aussi, ne serait qu' une « coureuse ».

Le Brocard, du germanique bruch = éboulement, rochers surplombants ( Jd. ) 3 ). Plus probablement, nom de personne, de famille. Le Borgeau, prononcez Bordzô = petit bourg. Les Valettes = vallons.

Bovernier, prononcez: Bouvarnier. En 1228, Burgi Vualnery = Bourg de Warner ( nom d' homme germanique ).

La Monnaie ( Tunnel de ). Ne vient pas, comme on l' a prétendu, des gisements de plomb ( vaguement argentifère ) autrefois exploités dans ces parages, mais probablement du patois mounet, mounée, qui signifie moulin, foulon. L' une ou l' autre des débâcles de la Drance aura balayé ce moulin dont il n' y a plus de traces aujourd'hui.

Jusqu' à la catastrophe de 1818, la route suivait la rive gauche. En 1795, dit-on, un prélat valaisan, Charles-Antoine de Cocatrix, y circulait dans sa berline à une allure pareille à celle du fameux archevêque de Reims. Ce « tra, tra, tra » fit tout culbuter dans la rivière... Le curé de Liddes composa à cette occasion une épitaphe peu charitable:

Ci gît Je prélat Charles-Antoine, Victime de sa vanité! S' il eût couru le pas d' un moine, Il serait encore en santé!

En 1819, le tunnel fut percé et la route actuelle aménagée. Lors de ces travaux, on trouva un canon à demi-enterré, abandonné, dit Louis Courthion, en 1476, par les Sardes qui voulaient secourir Charles le Téméraire et furent refoulés par les Valaisans.

Les Trappistes. En 1794, des religieux français, chassés par la Révolution, s' étaient fixés tout d' abord à Saint-Pierre de Clages, d' où une épidémie les fait fuir; ils s' installent au bord de la Drance, donnent asile à une Princesse de Condé, mais doivent se disperser à l' arrivée des troupes du Directoire, en 1798.

Sembrancher. Comme le Saint-Brancher de Saône-et-Loire, vient, après de multiples transformations, de Saint-Pancrace, à qui fut dédiée, au XIIe siècle, une chapelle démolie en 1602. L' orthographe officielle d' aujourd est donc une absurdité.

Arrivé à Sembrancher, je propose aux alpinistes qui n' ont pas encore abandonné leur pédant chef de course, de revenir sur leurs pas et de suivre maintenant le tracé de l' ancienne route romaine, qui partait d' Octodure 1 ). Ils comprendront tout à l' heure l' utilité et l' intérêt, pour la toponymie, de cet insolite voyage en zigzag, si désireux qu' ils soient de gagner au plus vite la vraie montagne.

Chemin — s' explique de lui-même.

Econduits ( Tête des... ), nom plusieurs fois répété dans les Alpes valaisannes et qui prend aussi la forme Ecandies. J' y vois pour ma part un participe passé féminin du vieux verbe escondre: esconduè, en patois bagnard ancien, et qui signifiait: cachée, qui se cache, qui disparaît à la vue, et aussi: qui cache.

Vence, prononcez Vince. En 1212 Vens. Jaccard y voit Woco-ingis = chez les descendants de Woco, nom propre germanique. Si cette étymologie me paraît soutenable pour le Vœns cher à Philippe Godet, elle me satisfait moins pour le nom bagnard: à Bagnes, le W germanique est resté dans la prononciation, puisqu' on y dit: wari ( guérir ), wénâ ( crier à la façon des porcs — du germanique weinen « pleurer » ), etc. Woco-ingis aurait donc dû prendre la forme Wins. A rapprocher peut-être de ses homonymes Vens et Vence ( France ), dans lesquels on a reconnu Vintius et Vintia, nom d' une divinité des Gaules, Mars ou Pollux gaulois, dont le culte était très répandu. Vintius était aussi un gentilice romain.

Après trois heures de marche, nous sommes arrivés de nouveau à Sembrancher.

D' Etier au Châble.

Etier. Le nom de ce hameau, voisin de Vollège, n' a pas encore été expliqué, que je sache. J' écarte d' emblée étier ( doublet populaire du mot savant estuaire ) qui signifie: chenal entre la mer et les marais salants. J' écarte aussi étier qui, d' après Bridel, signifierait: chemin, sentier, mais que le bagnard ne connaît pas.

Notre hameau s' appelait Octier en 1150, Octiez en 1177, Oytier en 1249. On pourrait l' expliquer par un nom propre langobard, Octari; mais, malheureusement, ce nom d' homme n' est pas attesté au nord des Alpes. Il faut autre chose...

Pour toutes sortes de raisons, je propose: ( Ad ) octavum ( lapidem ) « A la huitième pierre milliaire ». On sait que quelques localités doivent leur vocable à leur situation sur une route romaine, au quatrième, cinquième milliaires par rapport au chef-lieu de la cité dont elles dépendaient. Voyez Quart, dans la vallée d' Aoste, tous les Quinto italiens, ou encore Uchaud, forme provençale d' octavum, à huit milles de Nîmes. Des adjectifs numériques étaient marqués sur les milliaires mêmes. Or, d' Octodure ( Martigny ) à Etier, il y a trois heures de marche; le pas romain valant 1,481 m ., huit mille pas représentent 12 842 m ., soit trois heures de marche environ. Dans le Dauphiné, il y a un Oytier, sur la voie antique de Vienne à Genève, situé à huit milles romains de la première de ces villes, au territoire de laquelle il appartenait. Stendhal, dans ses Mémoires d' un Touriste 1 ), le signale, l' explique et confirme son hypothèse par le voisinage d' un village nommé Septème. De plus, entre Sembrancher et Orsières, un lieu-dit s' appelle Au Dimîlio, qui pourrait être « Au dixième mille », puisqu' il se trouve à trois kilomètres environ de Sembrancher ou d' Etier.

Quant au changement de Octa... en Elié il a un parallèle intéressant dans le verbe patois étyévâ ( latin octavare ) « faire la traite de la huitième heure », c'est-à-dire de deux heures après midi: autrefois, on comptait les heures à partir de notre 6 heures du matin.

Mais je voudrais bien savoir ce qu' est devenue la pierre milliaire sur laquelle le voyageur fatigué pouvait lire l' inscription classique:

IMP CAES VAL CONSTANTINO PE INVICTO AVG DIVI CONSTANTI PII AVG FILIO BONO REIPUBLICE NATO F C VAL VIII Je signale aux archéologues curieux un mystérieux fût de colonne, à demi enfoui dans le sol, près du mur de l' ancien cimetière de Vollège. Il sort de terre de 90 centimètres environ et a une circonférence de 1 m. 30. « Dans le pays, on l' appelle la péra dij ous ( la pierre des os ), et on lui attribuait le pouvoir de consumer les ossements du cimetière 1 ). » Est-ce la pierre milliaire? Je n' en sais rien, mais je le souhaite, ne fût-ce que pour montrer les services que peut rendre la toponymie à ses grandes sœurs, l' Archéologie et l' Histoire.

Vollège. En 1178 Villezo, en 1272 Vilagio, en 1682 Vuège, de villaticum = village ( Jd. ).

Crie, de Criacum = domaine de Crius.

Merdenson ou Baye de Crie. Torrent souvent chargé d' une boue noirâtre, qui vient d' un cirque d' éboulement. La « tradition » raconte qu' au commencement du XVIIe siècle une coulée de boue aurait englouti le grand village de Curallaz, et que 150 personnes auraient péri.

Le Cotterg. Voir Alpes, juillet 1929, notice sur Alpe du Coller, à laquelle j' ajoute l' explication suivante: coieria, dont l' accent tonique est sur l' e, signifiait aussi: terre d' un vilain, terre roturière de laquelle ne pouvait dépendre un fief. Cependant costellum ( coteau ) est une étymologie plus vraisemblable.

Villette = petite ferme.

Bagnes ( nom, aujourd'hui, de toute la vallée ). En 1150 Baines, du latin Balneas « bains ». Il y avait au moyen âge, d' après Bridel, une source très fréquentée qui aurait tari à la suite d' un tremblement de terre. Pourrait venir aussi d' un nom de famille gallo-romain: Bannius.

Châble = dévaloir.

Verbier et ses environs.

Pâquier = pâturage.

Médière. Du bas-latin medietaria = qui est au milieu ( Jd. ). Il me semble que « métairie » serait une traduction meilleure.

Verbier. En 1287 Verbiez = Vers les biez, c'est-à-dire vers les ruisseaux. Le village est traversé par un ruisseau, et ses prairies par quatre ruisseaux et un bisse ( Jd. ).

Bry. Peut-être du celtique briga — colline.

Crétaz = le crêt.

Luy = rocher. A Bagnes, signifie souvent: partie de pâturage en pente très déclive.

Prétaires, du latin praestariae = terres appartenant à l' Eglise, remises en prêt, en usufruit, à charge d' une redevance annuelle.

Vernay = lieu où croissent des vernes, des aulnes.

Mondzeur ( prononcez Mondzeuforêt du mont ou mont boisé.

Planpraz = prés plats.

Velia = ferme.

Goli du gli ( prononcez gl italienmare du ruisseau.

Niforchier ( prononcez Nifortsi ). Pourrait représenter: ( E)n i forisi, qui signifierait: « aux ciseaux » ( qu' on emploie pour tondre les moutons ), d' où « lieu où l'on tond les moutons » en automne et au printemps. Ou bien encore: « à la bifurcation ».

Sonallon ( prononcez Chonalion ) vient de sonnaille. On a reproché aux Bagnards d' être atteints de sonnaillomanie, de rivaliser de zèle pour avoir au mayen ou à l' alpage les vaches portant les plus belles cloches. Il est certain que les cloches fabriquées à Bagnes ont un son robuste et une portée lointaine. La tôle en est battue au martinet, puis la pièce est brasée dans une coque de terre glaise. A la fin de septembre, allez entendre l' émouvant concert qui s' élève de la grande conque des mayens de Verbier: je n' en connais pas de plus beau.

Esserts, latin exsarcitas = lieux défrichés.

Clou = clos.

Planards = plateaux.

Pierre à Voir, latin pelra acuta, d' où le patois Péra âwoua = pierre aiguë.

Marline, du patois marlena = grosse hache.

Savolayre, dérivé de silva « forêt », lieux boisés; nom fréquent dans nos Alpes, qui prend aussi les formes: Cervolaire, Saolyre, etc.

Croix de Cœur; prononcez: Croix du Kyeu = « Croix du Col ». Même nom au-dessus de Ravoire. A Salvan, on disait encore il y a trente ans: le Kyeu d' Emaney, le Kyeu de Barbatine, etc.

Jeur freda = forêt froide.

Zangremon = Champ de Gremon, nom du propriétaire.

Clambin ( prononcez hlambin ). Si le Cl initial est étymologique, pourrait signifier: « Clos d' Ambin ». Mais le hl de 1a prononciation locale pourrait tout aussi bien représenter un fl initial ( comparez le bagnard hlanma, du latin fiamma « flamme » ). Clambin serait alors « flambant ». Or, dans la vallée, on « raconte » qu' autrefois les signaux par feux s' allumaient sur ce plateau, que l'on voit de fort loin.

Vatzeret, Vatzeresse = lieux où paissent les vaches.

Chéronde. C' est un nom assez fréquent dans la toponymie valaisanne, sous des formes ou plutôt dans des prononciations diverses: ferenda, senonda, senanda, seranda. Significations variées aussi: « râpe; petit bois », et surtout « nom donné aux vaches qui ont les pieds blancs ».

Je saisis ce prétexte pour citer ici quelques noms de vaches employés dans le Valais romand: tsatagne ( brune ); rodzetta ( rouge ); motaylé ( qui a une étoile blanche au front ); lion ( noire et blanche ); moura, mourin, fyoujin, tsinhlon ( noire ); maserin ( châtain ); pommetta, picotta ( pommelée ); botza, bolzarda ( qui a la bouche blanche ); etc., etc. Je les préfère aux Sultan, Roméo et Juliette de certaines écuries vaudoises.

La Chaux ( Alpe de... ), voir Alpes, juillet 1929. « Haut pâturage » — même origine que les Tsâ d' Hérens: le celtique calmis.

Chardonnay ( ancien nom de la « montagne » de la Chaux ) « lieu où croissent des chardons ».

Patzefreit ( nom de la partie du pâturage où s' élève la cabane du Mont Fort ); latin pastum frigidum = « pâturage froid », où est fréquente la gelée blanche, redoutée des vachers, parce qu' elle fait avorter les vaches qui mangent l' herbe qui en est encore couverte.

Mont de Sion, ou Cion, d' après M. M. Kurz.Prononcez hlon ). Cette prononciation me semble permettre une explication satisfaisante pour ce nom, qui embarrasse depuis longtemps les toponymistes, car le nom de la ville de Sion n' a rien à y voir. Le bagnard a une locution adverbiale: en Mon, qu' on traduit par « en haut », exactement « sur le sommet », du latin in summo. Donc Sion serait summus « le sommet ».

Ou Châble à Fionnay. Montagnier ( prononcez Montagny ) « domaine de Montanius ».

Tsoumaz = lieu où le bétail chôme ( patois tsoumâ ), c'est-à-dire cesse de brouter et se met à l' ombre aux heures chaudes de la journée.

Martinet = foulon, moulin à fouler le drap. Sappey = lieu où croissent des sapins.

Prarreyer. Autrefois Praz rayés = prés sillonnés de canaux, de rigoles, de bisses.

Verségères ( prononcez Vartsegère ) en 1228 Vers dieseres = vers les ché-sières, vers les chalets.

Sarreyer ( prononcez Charreye ). L' adjectif patois charrâ signifie serré, dense, profond. On dit, p. ex .: charrâ ni ( nuit profonde ). Donc, avec une contraction, « lieu où les raies, les rigoles sont nombreuses et serrées. Jaccard y voit: Sarra acer « clos des érables ».

Fregnoley = lieu où croissent de petits frênes.

Les Morgnes. La présence d' un article permet d' affirmer que ce toponyme est un substantif, mais j' en ignore la signification.

Lourtier. L' orthographe correcte serait L' Ourtié = « lieu où les orties abondent ». Puisse-t-il bien vite renaître de ses cendres!

Le Cesaley = le petit cheseau, le petit chalet.

Lavintzié = lieu exposé aux avalanches. Du latin labinca + suffixe arium. ( Voir le bel article de M. E. Muret sur le mot avalanche dans le Bulletin du Glossaire des patois de la Suisse romande, 1908, p. 25 et suivantes. ) Fionnay ( prononcez Fionin ). N' ayant pas encore retrouvé l' orthographe archaïque de ce nom, je crois plus sage de ne hasarder aucune hypothèse.

La Rogneuse = montagne qui se rogne, c'est-à-dire qui se ronge, s' éboule.

Louvie ( prononcez Louïe, j' ai même noté: Montagne d' Ouïepeut Luy, dans le sens bagnard de pâturage en pente. Peut-être aussi du germanique laubja = balcon, loge, petite maison. Comparez avec Loye, près de Grône et de Mission. En Savoie, louie — mare, petit lac.

Momin ( Rochers de... ), même étymologie que Moming, Mont Miné ( voir Alpes, juillet 1929 ), de Mons medianus « mont qui est au milieu, qui partage en deux le haut de l' alpage de Louvie.

Bec d' Aget = bec du petit âne ( Jd. ). Ou d' ajè = mélèze.

Severeu ( Alpe de... ), prononcez: Cheverô. A rapprocher de Chevroux ( Ain ) et de Chevroux ( district de Payerne ), en 1300 Chevros. Vient probablement de capra « chèvre » + le suffixe oscus, et pourrait signifier: « lieu où l'on élève, où l'on fait paître des chèvres ». Ou encore, du nom propre latin Caper, Caproscum « propriété de Caper ».

Saflau ( Têtes de... ), prononcez: Chaflyô. A rapprocher de En Chafflouz ( Fribourg ), en 1408 Chafflo. Pourrait venir du bas-latin catafaltus, devenu en vieux-français: chaffal, chaffaut, et signifiant « échafaudage ».

Rosa Blanche ( prononcez Roéja blantseglacier blanc.

Parrain. En patois de Bagnes « chef de la famille » et, par métaphore, « rocher affectant une forme humaine, homme de pierre ( cairn ) », ainsi que l' interprète M. M. Kurz ( Guide des Alpes valaisannes, tome I, p. 265 ).

Torbesses ( Pointes de ...Tours jumelles.

Vers la Panossière.

Corbassière = terrain courbe, c'est-à-dire onduleux; vallon étroit, défilé.

Otanes ( col des... ), voir plus loin Chermontane.

Panossière. Pourrait dériver du patois panossi « torchon, vieux linge ». Le glacier, comparé à un drap, étant fort sale des détritus de toutes sortes qui en couvrent la surface ( Jd. ).

Tavé ( Grand ). En patois: moule à beurre, et, plus souvent, planchette dont on recouvre le fromage sous la presse. Tavillon en est le diminutif.

Combin. Pour l' histoire de ce nom depuis le XVIIe siècle, je renvoie le lecteur à l' étude de Coolidge dans le Bulletin de la Société de la Flore Valdôtaine, n° 9 ( 1913 ).

3G Graffeneire. Le vieux-français employait le mot grafe ( masculin et féminin ) dans les sens de poinçon, grappin, crochet, clou. De là peut-être: « Pointe noire », nom qui aurait été donné par les gens de Bourg-St-Pierre, qui voient la face méridionale rocheuse et sombre du Combin.

Avollions = aiguillons.

De Fionnay à Chanrion. Bonatchesse = bonne case, bon chalet. Madzéria. Latin mansaria « muraille, maison, chalets ». Bocheresse = pâturage pour les boucs, les chèvres.

Vasevay — alpage pour jeune bétail, pour bétail qui ne « porte » pas, vaches ou chèvres sans lait, « à goutte » ( voir Alpes, juillet 1929, notice sur Veisivi ). Du latin vacivum ( videariwn.

La Salle. Patois salla ou challa « La Selle ».

La Luette. Nom faussé pour La Louélette. Probablement « petite loué, petit rocher ».

Pierre à vire. N' est pas une seconde Pierre à voir. Sans doute « pierre où il y a des vires, des bandes gazonnées entre deux parois ».

Plan Duran. Nom d' une plaine que recouvrent des dépôts morainiques et d' énormes blocs de rochers ( voir plus loin notice Durand ).

Giétroz ( prononcez Dzyètre ). De la même famille que Jetty, Giète, Zite, etc., qui viennent du latin jacitum « gîte » dans le sens de chalet, abri.

Torrembey ( alpage ). D' après Jaccard, formé de torrent + bey ( de bach, ruisseau ). J' y verrais plutôt: Torrent + bes ( jumeau ), c'est-à-dire lieu où le torrent se bifurque, où il est formé de plusieurs cours d' eau parallèles.

Biolaz ( prononcez Biolebouleaux.

Croya Baye = mauvais torrent, ravin dangereux.

Vingt-huit ( Alpe du... ). S' emploie toujours au singulier. « Autrefois, m' écrit M. le chanoine Terrettaz, les Bagnards étaient routiniers et faisaient volontiers chaque année la même action au même jour. Ainsi, au Levron, c' était entendu qu' on semait le chanvre le 9 mai, qu' on terminait la « laiterie » le 10 juin, qu' on mangeait les premières pommes de terre nouvelles le 25 août, etc., etc. A Bagnes, on alpait entre la St-Jean et la St-Pierre, soit le 28 juin. De là, le nom de: Le Vingt-huit. » Chermontane ( La Grande et la Petite... ) ( prononcez Tsarmotana ). Les âmes sensibles que, dans notre bon pays romand, on appelait « poétiques », il y a cinquante ans, n' hésitaient pas et y voyaient: « Chère montagne », avec plusieurs points d' exclamation et de suspension. L' explication botanique de Jaccard n' est guère meilleure: il invoque le vieux-français Sermontan, nom d' une umbellifère ( Laser Siler ) qui serait très abondante dans l' alpage de la Petite Chermontane, mais qui ne convient pas à la prononciation Tsarmotana...

L' explication de M. le prof. Gauchat, 1e savant romaniste, mérite beaucoup plus de considération. A son avis, Tsarmotana viendrait de Calmis augmtana, qu' il traduit par « Chaux d' Aoste », soit alpage appartenant aux Valdôtains 1 ). Je sais que les chevaliers de Quart ( Vallée d' Aoste ) furent décimataires sur Champsec et Lourtier aux XIIe et XIIIe siècles; je sais que les Valdôtains exploitèrent, dit-on, les « alpes » bagnardes jusqu' au XVe siècle, ce qui aurait donné lieu à des contestations et à des luttes violentes. Mais, qu' on veuille bien m' expliquer comment ces Valdôtains faisaient franchir à des troupeaux nombreux le col de Fenêtre, à la mi-juin, dans les neiges encore profondes, à 2786 m.? Comment ces Valdôtains pouvaient-ils s' ex à être bloqués par les neiges précoces et le verglas, à la « désalpe » de la mi-septembreJe n' accepte donc pas entièrement l' explication de M. Gauchat, mais j' accorde qu' elle pouvait convenir à la Chermontane italienne, sorte d' arête qui sépare la combe de Vertchamps de celle de la Chaux, au nord de Bionaz, dans le pays d' Aoste.

Aussi, je traduis Calmis augustana par la Chaux d' août, où les troupeaux paissent en août, car je suis convaincu que tous les Otanes, Autannes, Outannes, Outans, Otans et Autans de nos Alpes viennent du nom du mois d' août; ce sont des pâturages élevés, le haut des pâturages, où paissent les troupeaux au milieu de l' estivage, comme les Augsikummen, Augstbord du Haut-Valais. L' interprétation de Jaccard est inacceptable: il prétend que Autannes est une forme patoise de l' adjectif français « hautain ». Et je ne me range pas non plus à l' avis de M. M. Kurz, qui croit voir dans Autannes le nom valdôtain Autan, donné à la gentiana lutea.

Quart ( Pont de... ). Nom de la noble famille valdôtaine, les Seigneurs de Quart, qui ordonnèrent la construction de ce pont en 1170. Quart, localité valdôtaine, doit son nom à une pierre milliaire « ( Ad ) quartum ( lapidum ) » = le « quatrième » mille à partir d' Aoste.

Zessetta ( prononcez Tchechettapetite case, petit chalet.

Boussine ( prononcez Boschenaalpe boisée ( Jd. ), buissons.

Lancey ( prononcez Lantzé ). Peut-être d' un mot prélatin lanca « couloir rocheux, alpage escarpé ».

Chanrion ( prononcez Tsanrionchamp rond.

Avril ( Mont ), prononcez avri. Peut-être: Mont « ensoleillé », nom donné par les gens du versant méridional; du latin « mons apricus ». A rapprocher de Abrigen ( Uri ) et de Passo d' Aprica ( Valtelline ).

Tzofféray = chaux où l'on trouve du fer ( comparez avec Ferret ).

Lyrerose — Lyre ( Grande et Petite... ). Lyre représente le patois l' îrè = l' aire, le terrain plat, le plateaurose ( prononcez roèjaglace. Donc, je traduis Lyrerose par « plateau couvert de glace ». M. Kurz explique Lyre par luy, lei « rochers ».

Ruinette. Le bagnard ruvina et le vaudois rouvena signifient « couloir, éboulis, ravin ». Donc « montagne qui a de petits couloirs ».

Breney. Peut-être du vieux mot bren, bran « ordures, excréments ». Le glacier de ce nom est très couvert de pierres et de sable. Comparez Fontanabran, près de Salvan.

Otemma. Le bagnard change souvent l' n latin ou français en m; ex .: prumey, pour le français prunier. Otemma serait-il une déformation de Otanne?

Ayas ( Pointe d'... ). Lire d' Oyace ( selon M. M. Kurz ), nom d' un village valdôtain dont le sens ne m' est pas connu.

Epicoun. Nom faussé sur les cartes. M. Kurz remarque avec raison qu' il faut dire: Pointes des picounes et que ce dernier mot signifie: pics, donc « gendarmes », en langage d' alpiniste.

Tourme des Boues = Tour des bouquetins.

Sangla, Sengla ( gl mouillé à l' italienne ) du latin cingula « sangle, ceinture », d' où vires, corniches entre deux parois. Le même mot prend ailleurs les formes: Senglioz, Sengliou, Fingles, Fandlye, etc.

Oulié = aiguille.

Oulié Cecca ( prononcez Aouillè tseuqueaiguille tronquée. En patois valdôtain, tseuco se dit des chèvres sans cornes ( Kurz ).

Blancien ( prononcez Blantsin ), mot patois « Terre blanchâtre, argileuse et friable ».

Sziassa ( prononcez Chache ). Latin saxa = rochers.

Labié ( Becque ). Le valdôtain labié, qui correspond à nos lapiaz, liappey, signifie ardoise, plaques de schiste.

Durand ( Mont ). Nom peut-être indéchiffrable, mais si intéressant qu' il mérite un examen attentif et approfondi. Remarquons tout d' abord qu' il est employé plusieurs fois dans la toponymie valaisanne. On connaît le Col Durand, les glaciers Durand ( de Zinal et de Cheillon ), le Plan Durand ( en amont de Mauvoisin ), la " Montagne » de Durand ( ancien nom de Chermontane ), enfin le Durand ( nom du plateau gazonné entourant la cabane de Chanriondonc au moins sept emplois, dans la partie occidentale des Alpes pennines, auxquels on pourrait ajouter certain Doron, sommet des Alpes françaises.

On sait que, dans la vallée de Bagnes, on appelle diure tout torrent qui sort d' un glacier. On peut se demander si les diures de Bagnes ne sont pas une forme régionale du radical ligure dru, dor, dur, qui signifiait l'«eau courante ». Ce type est représenté en Espagne ( Douro ); dans le Massif Central ( la Dore, la Dordogne = Dorononia ); dans les Alpes ( les Dora piémontaises, Doire en français; les Doron savoyards; la Thur suisse allemande, etc. ). C' est sans doute un type ligure, appartenant peut-être à la même racine indo-européenne que le celtique dubr = eau 1 ).

Nos Durand seraient-ils des dérivés de cette racine antique? Cela ne me paraît point invraisemblable, et on pourrait les traduire par « régions d' où sortent les diures », par conséquent « régions neigeuses ou glaciers ». On sait que M. M. Kurz, dans son volume I du Guide des Alpes valaisannes, a apporté une attention très avertie aux questions de toponymie. A la page 109 de son guide, il écrit à la note 1: « Pendant le moyen âge, le nom de Durand désignait le haut des vallées de Zinal, d' Hérémence et spécialement de celle de Bagnes. » Sa définition concorde avec la mienne: le haut de ces vallées, ce sont des glaciers et des champs de neige. Et je souscris volontiers à ses affirmations quand il écrit plus loin: « Le mot Durand est apparenté aux noms de rivières: la Drance et la Durance.n Faut-il tirer des conclusions de cette étude, où tant d' hypothèses devraient porter l' étiquette « Fragile », mais où je me suis efforcé de vulgariser une science encore peu connue? Peut-être.

D' une part, le lecteur aura constaté que nos cartes ont, le plus souvent, défiguré les formes authentiques de nos noms de lieux. Souhaitons qu' elles n' aient pas irrémédiablement disparu et que, dans les éditions futures, on veuille bien conserver et respecter ces vénérables vestiges linguistiques du passé.

D' autre part, cette étude renferme, j' en suis certain, des erreurs et des lacunes. Que ceux qui en découvriront aient à cœur de m' aider à les corriger et à les combler: ma reconnaissance anticipée et très sincère leur est acquise.

Vevey, septembre 1929.

Errata.

A. Dans mon article de juillet 1929, Esquisse toponymique du Val d' Hérens, j' ai donné, sur la foi de Jaccard, Narres ( 1100 ) comme étant une forme archaïque de Nax. Recherches faites et informations prises à meilleure source, j' ai constaté que ce Narres est un ancien nom de Naters et non de Nax, ce dont j' ai été fort satisfait, car cela confirme l' hypothèse que Nax est bien un nasus latin, soit « un nez, un promontoire rocheux ».

B. Réflexion faite, je ne crois pas que Mont Coupeline puisse être l' ancien nom du Mont Collon. Ce Coupeline doit plutôt signifier: col ( qui conduit dans le Val ) Pelline et désigner le col de Collon. Collon lui-même semble un diminutif de col, « le petit col ». Col de Collon serait un pléonasme; du reste, à Evolène, on l' appelle souvent le Collon, tout court1).J. G.

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