Paroi nord de la Meije Couloir des Corridors

de Corridors

Ruth Steinmann-Hess, Zurich

II y a trois ans déjà, nous avons fait un arrêt à La Grave, pendant un été que nous avions consacré à des excursions dans le Dauphiné. Nous avons parcouru ce vieux village accroché à la pente raide, intéressés par ses maisons de pierre et son église romantique. Nous avons goûté avec délices à son pain paysan brun, servi avec un morceau de fromage du coin et un verre de vin du pays. Mais nos regards revenaient sans cesse vers le massif de la Meije, qui domine toute la vallée, et dont le point le plus haut, le Grand Pic, culmine à 3982 mètres. Et, comme tout alpiniste, j' ai été profondément impressionnée par la beauté et l' aspect sauvage de ces montagnes.

Si l'on se penche sur l' histoire des premières ascensions de la région, on rencontre déjà des noms connus en 1864. Moore, Walker et Whymper, accompagnés des guides Christian Aimer et Michel Croz, ont ouvert la Brèche de la Meije, située à 3357 mètres. C' est avant la fin du siècle passé déjà qu' on a vaincu la plupart des sommets et parcouru les différentes voies sur toute leur longueur. Ici aussi, parmi les pionniers, on trouve des noms fameux: Emile et Otto Zsigmondy, Purtscheller, P. Gaspard père et fils, Boss, Mayer, Dibona, Rizzi et bien d' autres. Mais ce n' est que relativement tard que la paroi de glace sur la face nord a été parcourue par le couple Déchamp, qui l' a gravie par le Couloir des Corridors, en compagnie des guides M. Liotier et J. Véron.

En cet été 1978, nous nous retrouvons à La Grave. Cette fois, notre but, c' est la paroi nord de la Meije, qui attire les grimpeurs passionnés de glace que nous sommes. De notre emplacement, nous pouvons observer les dents et pointes rocheuses qui s' élèvent au-dessus du glacier de la Meije, et qui sont striées par deux couloirs de glace, auxquelles va toute notre attention.

Il y a presque deux mille mètres de dénivellation jusqu' au refuge de Y Aigle ( 3441 m ), et la montée dure bien six heures. En outre, le fait que, à midi, les rayons du soleil peuvent dispenser une chaleur considérable entre 1400 et 3400 mètres, nous pousse à reporter notre départ au lendemain à six heures.

L' étroit sentier de montagne serpente en d' interminables lacets. Heureusement, la flore alpine variée nous fait oublier un peu cette rude montée. Mis à part les anémones de montagne, les myosotis, la joubarbe et même les edelweiss, nous rencontrons d' autres plantes moins agréables comme les orties, et l' oseille des Alpes. Plus haut, quelques moutons et agneaux, qui semblaient un peu perdus, ont croisé notre chemin sur la moraine escarpée. Les trois dernières heures nous conduisent à travers le glacier crevassé du Tabuchet, et nous découvrons enfin le refuge de Y Aigle derrière un éperon rocheux.

Plus tard seulement, nous apprenons que ce chemin d' accès à la cabane n' est presque plus utilisé et qu' il y a un meilleur sentier qui monte de Villars d' Arène. Ce modeste refuge de 20 places seulement, construit en 1910, et jamais agrandi depuis cette époque, offre une image de paix et de grande tranquillité. Une gardienne ( en fait une étudiante ) cuit des cassoulets pour un groupe de touristes, tandis que quelques alpinistes fatigués dorment sur leurs matelas.

Mais, petit à petit, le refuge se remplit. L' es entre la table, le banc, les sacs de montagne, les souliers, les jambes poilues ou les mollets en chaussettes diminue de plus en plus. Nous nous retirons sur les couchettes supérieures, quand trois autres hommes arrivent, bientôt suivis par une troupe de jeunes gens. Le bourdonnement des différents réchauds accompagne le bruit des voix, parmi lesquelles on distingue du français, de l' an et de l' allemand. Un mélange d' odeurs, dominées par celles du gaz, de la soupe aux pois et des chaussettes envahit bientôt l' at. L' oxygène commence à manquer sérieusement, avant tout parce que quelques occupants refusent d' entrouvrir la porte, probablement en vertu du principe que personne n' est jamais mort des mauvaises odeurs, mais que beaucoup ont perdu la vie à cause du froid.

Je serais bien incapable de dire combien de personnes ont passé la nuit, dormant ou somnolant, dans ce petit refuge: une cinquantaine peut-être? En tout cas, nous sommes contents, lorsque à deux heures vient le moment de nous mettre en route. Serrés l' un contre l' autre, nous nous habillons en nous efforçant de ne pas réveiller les dormeurs voisins. Un regard par-dessus le rayon de la rangée supérieure des matelas et une brève ins- pection, à la lueur de la lampe de poche, nous montrent que le sol est lui aussi couvert de dormeurs, allongés côte à côte, comme des filets de harengs dans une boîte. Quelques-uns se sont même installés sur les tables, voire dessous.

Nous ne pouvons poser le pied sur le sol et entre les dormeurs qu' après avoir échangé nos places avec deux personnes du bas. Tandis que nous enfilons nos souliers et nos guêtres, le réchaud ronronne sur la pharmacie en fer-blanc, seule place inoccupée du refuge. A la lueur de nos lampes frontales et de quelques rares étoiles et équipés de nos crampons et piolets, nous traversons le glacier en direction de l' ouest jusqu' au col du Serret du Savon. Puis nous montons d' environ cent septante mètres dans un couloir raide qui débouche sur une crevasse béante, dans la profondeur de laquelle se perd la lueur de notre lampe. Après l' avoir passée, nous nous dirigeons vers le sud-ouest et atteignons, au bout d' une heure et demie de marche, le pied de la paroi du Couloir des Corridors. Ici, une fissure, sorte de crevasse avec une lèvre supérieure proéminente, nous barre la route. Espérant trouver le point faible de cette immense crevasse, nous progressons péniblement le long de son bord déchiqueté.

Entre-temps une cordée de deux alpinistes ( un guide et son client ) nous a rejoints et cherche comme nous un point d' attaque. Une demi-heure plus tard, un endroit est enfin trouvé, mais fort loin sur la gauche ( c'est-à-dire, à l' est. ) Enfonçant complètement le piolet de la main droite, et plantant le marteau à glace de la main gauche, nous nous hissons, en retenant notre souffle, sur le pont de neige, étroit comme un fil, au-dessus d' un gouffre sans fond. Heureusement l' édifice résiste à notre poids et nous ouvre ainsi la route vers le haut. Revenant un peu vers l' ouest, nous grimpons jusqu' à un contrefort rocheux. Le jour se lève. Dans la pâle lueur du matin, on commence à distinguer le contour des rochers, du couloir de glace et du glacier qui s' étend à nos pieds. La cordée du guide se dirige vers une barre de rochers le long desquels elle s' élève, alors que nous essayons une autre voie par la gauche. Les deux variantes sont également praticables, et nous nous retrouvons un peu plus haut sur la paroi de glace; celle-ci se redresse maintenant et forme une pente de 50 °, néanmoins facile à gravir, parce qu' elle est recouverte de neige.

Les guides français sont courtois envers les femmes, même si elles ne sont pas leurs clientes et si elles s' aventurent dans une paroi de glace! Sait-on jamais? elles pourraient un jour avoir besoin d' un guide!

En revanche, le client ne semble pas apprécier du tout le fait qu' un être féminin ose se risquer dans un endroit pareil. Chaque fois qu' une pause ou l' assurage le permettent, il me lance des regards empoisonnés, qui sont heureusement « déviés » par mon casque de métal. Finalement j' essaie de détendre la situation grâce au charme féminin. Entreprise vouée à l' échec, vu mon habillement à vrai dire peu élégant.

Charme féminin bien rude que celui discrètement enveloppé dans un pantalon en loden, pris dans des guêtres bleues, griffées par les souliers de montagne et par les crampons aiguisés comme des couteaux. Voilà un équipement qui n' affine pas la silhouette comme de jolis souliers à hauts talons! Et là-dessus, un casque usé, décoloré, à la place d' un coquet petit chapeau d' été à fleurs! Quels bien mauvais atouts pour un départ! Vu la situation, j' abandonne bientôt mes tentatives de rapprochement et je prends note que ces messieurs, les hommes, ne voient pas toujours les femmes d' un bon œil dans les diverses circonstances de la vie.

La vue plongeante est de plus en plus impressionnante. Nous dominons la grande masse des séracs, dont les tours et les profondes crevasses aux tons bleus et menaçants font penser à une gigantesque sculpture, vue qui fait frissonner et fascine tout à la fois. Puis les ombres de la nuit se retirent lentement dans le fond de la combe glaciaire. Enfin, tout en bas, on distingue quelques alpinistes en train de traverser le glacier.

Un craquement sinistre nous tire de notre contemplation: une des tours de glace a cédé sous le poids de la masse glaciaire en mouvement et se précipite vers le bas, déferlant avec fracas comme une énorme chute d' eau. De gigantesques morceaux de plusieurs tonnes et d' innombrables éclats de glace s' écrasent en forme d' éventail, couvrant la partie inférieure de notre itinéraire de montée. Mais nous sommes déjà hors de la zone dangereuse.

Peut-on parler ici de providence? Pourquoi avons-nous commencé cette course ambitieuse en suivant la cordée du guide, moi qui déteste être bousculée? Pourquoi le sérac ne s' est pas écroulé un peu plus tôt? Des questions qui me tournent dans la tête, mais restent sans réponse. On ne peut qu' échafauder des suppositions.

Progressant entre deux barres de rochers, nous atteignons l' Entonnoir, où nous rencontrons de la glace vive extrêmement friable. Cela exige un travail plus dur, une progression plus prudente aussi, sur la pointe des crampons, beaucoup de concentration pour planter son piolet et son marteau à glace et pour placer des assurages intermédiaires. Tailler une place de relais, planter une vis à glace, mousquetonner, ramener la corde, ce sont là des activités exercées au cours des nombreuses courses faites avec des camarades. Chaque membre de la cordée connaît son domaine et sait qu' il peut faire confiance à son compagnon.

Nous sommes surpris de découvrir tout à coup, à notre droite, la pointe rocheuse du Grand Pic, que nous avons souvent regardé en montant. Maintenant que nous sommes presque à la même hauteur, il a perdu son caractère dominant. A sa gauche suivent le Pic Zsigmondy et les dents un peu plus basses qui conduisent au Pic Central.

Dans la paroi nord de la Meije Nous voilà parvenus au bout du Couloir des Corridors après seulement trois heures et demie de progression dans une pente en glace vive. La vue est magnifique. Au-dessus de l' arête dentelée, on découvre la voûte sombre du ciel bleu, tandis que, tout au fond de la vallée, le village de La Grave se blottit contre les flancs abrupts de la montagne. Avec ses maisons aux murs de pierre, il s' intègre bien à cette région alpine et verdoyante.

Nous redescendons bientôt à la cabane de Y Aigle, qui a repris son aspect paisible. La jeune gardienne prépare du lard et des œufs au plat, une véritable gourmandise pour des alpinistes fatigués. Quelques touristes se reposent sur les couchettes du refuge.

Nous sommes pressés de redescendre en plaine, car nous désirons avoir plus de place et surtout plus d' air pour dormir!

Trad. G. Vulliemin

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