Patagonie à la carte

sphère très spéciales, mais aussi de leur succès ou de leur échec personnel, chacun à sa manière. Ainsi en est-il allé de deux alpinistes bernois, Stefan Siegrist et Thomas Ulrich. Ils se sont attaqués à la voie Maestri au cours d' une période de mauvais temps particulièrement longue, ce qui leur a cependant donné en même temps l' occasion de s' imprégner des beautés du paysage de la Patagonie.

Regard en arrière

Depuis longtemps déjà, la Patagonie n' est plus une tache blanche à la pointe sud du continent sud-américain. Pourtant la nature y est restée en grande partie intacte. Son paysage est marqué par les fréquentes tempêtes; on y admire un puissant plateau glaciaire ( le Hielo Continental ) et les sommets granitiques aux formes bizarres des Andes patagoniennes. Autant de raisons pour lesquelles elle exerce une grande attraction sur un nombre croissant d' alpinistes, de randonneurs et d' amateurs

d' aventure. La Patagonie a connu une occupation humaine depuis plusieurs millénaires; on en retrouve des traces dans les cavernes de la vallée du Rio Pinturas, qu' on atteint facilement à partir de Perito Moreno, localité située à une centaine de kilomètres.

En Europe, on a entendu parler pour la première fois de ce pays après que Magellan y eut pénétré en 1520 et découvert sur la plage des empreintes de pieds extraordinairement grandes. C' est d' après ces empreintes qu' il a baptisé cette région ( le pays des ) « patagones », ce qui signifie les gens aux grands pieds. A l' époque des conquêtes espagnoles et portugaises, divers peuples de chasseurs et de paysans vivaient dans le pays. Puis, au cours du 19e siècle, ils en furent chassés et en grande partie exterminés à mesure que les grands domaines d' élevage occupaient le terrain.

L' exploration des montagnes ne commença qu' avec le capitaine Robert Fitz Roy. Il fut probablement le premier Blanc à voir les sommets des

Magie patagonienne: d' une forêt sauvage dans la région du camp de base du Fitz Roy, vue sur les sommets granitiques voilés par des nuages de tempête

Andes patagoniennes. En 1831, Roy avait pour mission de procéder à des mensurations sur la côte de l' Amérique du Sud, avec son schooner, le Beagle, pour dresser une carte maritime. Le célèbre naturaliste Charles Darwin se trouvait aussi à bord. C' est durant ce voyage qu' il accumula du matériel pour son ouvrage De l' Origine des Espèces. D' autres expéditions suivirent, qui avaient pour but, entre autres, d' explorer le plateau glaciaire de la Patagonie du Sud. Par la suite, les alpinistes commencèrent à s' intéresser à ces sommets et c' est au début de ce siècle que débuta la « conquête » alpine, qui ne s' accomplit toutefois que lentement.

a.

Un défi pour les alpinistes

Pour les alpinistes d' aujourd, les dents granitiques de Patagonie représentent un défi particulier. D' abord en raison des changements de temps et des

longues périodes de mauvais temps qu' on y rencontre, ensuite à cause de la difficulté technique élevée de la plupart des voies.

Thomas Ulrich et Stefan Siegrist, qui s' étaient fixé pour but l' ascension du Cerro Torre par la voie Maestri, ont dû se battre contre les éléments naturels comme presque tous leurs prédécesseurs et ils ont été près de désespérer plus d' une fois. Cependant, à la deuxième tentative, ils ont réussi à parcourir entièrement cette voie ardue. Toutefois leurs efforts n' ont pas été couronnés par l' arrivée au sommet.

Alpinisme et autres sports de montagne Q.

La voie Maestri

On a déjà écrit beaucoup de choses sur la voie du premier ascensionniste du Cerro Torre ( 3128 m ), le Turinois Cesare Maestri. Elle est considérée jourd' hui encore comme la ligne d' ascension classique, même si elle est très difficile. Il a fallu à Maestri plusieurs tentatives, échelonnées sur quelques années, pour atteindre le sommet en 1959 par la côte N et le champignon glaciaire supérieur. Son compagnon de cordée, Toni Egger, a payé ce succès de sa vie, emporté par une avalanche lors de la descente en rappel. En 1972, Cesare Maestri est de nouveau à pied d' oeuvre - cette fois il veut grimper la côte E. Après quelques tentatives infructueuses, Maestri parvient à finir sa voie, aidé d' une équipe de dix personnes qui posent de nombreux pitons à expansion. Cette voie recevra plus tard le nom de Voie du compresseur, en raison du compresseur utilisé Une « expédition » dans la Pampa. A l' arrière, un rouleau de nuages de tempête masque le Cerro Torre ( et laissé sur place... ). Maestri fut le premier alpiniste à connaître le succès au Cerro Torre et sa Voie du compresseur a été répétée à maintes reprises.

A deux doigts du désespoir

Notre première tentative d' ascension du Cerro Torre par la voie Maestri se perd dans la neige profonde et les vents tempétueux qui se déchaînent sur ces parois très exposées. De retour au bivouac Bridwell, l' attente recommence, une attente que connaissent presque inévitablement tous les grimpeurs de Patagonie. Nous avons déjà été retenus trois longues semaines bien monotones avant de tenter une première sortie. Nous avons passé le temps à faire cuire du pain et à discuter. Et nous nous demandons maintenant avec inquiétude s' il faut tout recommencer depuis le début.

Tels des lévriers au départ, nous sommes prêts à bondir au premier signe annonciateur d' une pé- Le gaucho Don Guerra sur le chemin du retour après un transport de matériel au camp Maestri

riode de beau temps. Mais il faut aussi laisser un peu de temps au soleil pour faire fondre la glace et rendre ainsi la voie praticable.

Nous savons bien que le beau temps est une denrée rare sur cette pointe de l' Amérique du Sud tournée vers l' Antarctique. En effet, le Cerro Torre fait partie de la Cordillère des Andes, qui court sur 7000 km parallèlement à la côte pacifique, à la frontière du Chili et de l' Argentine. C' est la seule chaîne de montagnes entre le Pacifique et la Pampa. Un fort courant de vents d' ouest, actif pratiquement en permanence, amène sans cesse de nouvelles perturbations contre ces montagnes. Ces fronts, accompagnés de violentes précipitations, s' accumulent contre les montagnes et voilent les bizarres aiguilles de granite qui disparaissent la plupart du temps derrière des rouleaux et des champignons de nuages. Le Cerro Torre reste rarement visible plus de deux jours de suite. Mais lorsqu' il se débarrasse enfin de son habit de nuages, il se dresse dans un ciel bleu au-dessus de la Pampa comme un cristal jaune d' or qui ravit le cœur des alpinistes et enchante leurs sens.

Après quelques difficultés au démarrage, Stefan tient sa « Porsche » fermement par les rênes

Sur le dernier piton rocheux

Le temps paraît enfin s' améliorer et nous nous mettons donc en route pour notre deuxième tentative. Le début est prometteur: rapidement, sans grandes difficultés, nous atteignons la paroi sommitale. Pourtant la dernière longueur nous épuise complètement. La tempête chasse brutalement des flocons de neige devant elle. Qu' est qui a bien pu nous pousser à monter ici? Sommes-nous abandonnés par nos anges gardiens et condamnés à nous infliger nous-mêmes une pénitence? J' essaie désespérément de passer les sangles des coinceurs pardessus les têtes de vis. Chaque pas se gagne aux frontières de l' impossible. Surtout, ne pas voler! Les deux pieds dans l' échelon supérieur de l' étrier, j' es d' atteindre le relais. A un peu plus d' un mètre de moi, la boucle du relais brille à travers la glace. Dans un dernier sursaut d' énergie, j' enfonce le piolet dans la direction de cette boucle et je parviens finalement à me tirer dessus, à bout de forces. Nous ne pouvons plus espérer surmonter le champignon de glace surplombant et livré à la tempête qui nous sépare du sommet. Et pourtant, il est si proche.

Nous avons peur de descendre en rappel dans cet enfer blanc. Thömi prend l' initiative et nous pilote avec sûreté, grâce à son expérience, jusqu' à la rimaye. Nous descendons dans l' abîme une longueur après l' autre. Certes, nous n' avons pas posé le pied sur la cime du Cerro Torre, mais nous avons grimpé la voie Maestri et cela compte pour nous autant qu' une victoire « au sommet ».

I

Le tourisme n' a pas que de bons côtés

De retour du Cerro Torre, nous jouissons de la vie au pied des parois d' escalade. Nous retrouvons notre ami le gaucho Don Guerra qui a transporté notre matériel avec ses chevaux jusqu' au camp de base et nous a permis de monter ses petits chevaux dans la steppe herbeuse. Il s' est mis au service des alpinistes, s' éloignant un peu de la profession des fiers gauchos. Dans la Pampa, où les gauchos des estancias rassemblent les grands troupeaux de

moutons, la tradition de ces hommes qui passent la moitié de leur vie en selle est certes encore bien vivante. Cependant, avec la diffusion de la civilisation et l' afflux des randonneurs et des alpinistes, c' est toute une part de la Patagonie originale qui disparaît. Le point de départ du bivouac Bridwell, El Chalten, n' était constitué il y a quelques années encore que de quelques pauvres cabanes. d' hui, des hôtels, des restaurants et des magasins y attendent les touristes et dans les buissons d' épi, aux abords du village, les déchets poussés par le vent s' accumulent. Ce n' est pas le seul problème lié à cet essor. Les alpinistes et les randonneurs ont

Le village d' EI Chalten, point de départ des deux camps de base pour l' ascension du Cerro Torre et du Fitz Roy

déjà consommé, sous forme de bois de feu, une grande partie des arbres. Cette deforestation a entraîné l' obligation de cuisiner exclusivement au gaz et le remplacement des campements improvisés par des refuges.

Du temps pour les merveilles de la nature

La Patagonie ne se prête pas seulement à l' alpi et à l' escalade. Ses glaciers majestueux et ses paysages intacts offrent de nombreuses possibilités

Alpinisme et autres sports de montagne

de randonnées et d' excursions. Un des buts les plus prisés est le massif du Paine, dans le parc national des Torres del Paine. Plusieurs combes d' une certaine importance et des vallées ouvertes permettent de pénétrer facilement à l' intérieur du massif. De Calafate, il nous faut une journée de voyage pour rejoindre notre point de départ, Puerto Natale, au Chili. De là, un bus mène à l' entrée du parc, au lac Pehoe, où l'on peut obtenir des informations sur l' itinéraire et sur les refuges. Il est possible de faire tout le tour du massif en sept à dix jours. Les cabanes ne sont pas gardiennées, il faut donc emporter son ravitaillement. Compte tenu du climat humide et des terrains marécageux, des vêtements imperméables sont indispensables; d' autre part, il est recommandé de se munir d' un produit anti-mous-tique efficace.

Des flamants sur le lac Argentino, près de Calafate

Les amateurs de marche sur la glace, à l' infini, seront comblés par le Hielo Continental. Du village d' El Chalten part un itinéraire de dix jours, qu' on peut faire à ski ou raquettes aux pieds. Nous choisissons de suivre à partir d' El Chalten le Rio Electrico en direction de Piedra del Fraile. De là, l' itiné longe le massif du Fitz Roy jusqu' au col Marconi, à 1500 mètres d' altitude. Puis nous suivons le massif Marconi en direction sud et pouvons admirer le Cerro Torre depuis l' inlandsis. Nous nous tournons ensuite vers le Paso del Vento, qui nous permet de quitter les glaciers. Finalement, nous suivons le Rio Tunel et rentrons à El Chalten.

En plus des skis ou des raquettes, il faut emporter pour cette randonnée tout le matériel de bivouac et les provisions. Les outils d' orientation et les cartes sont indispensables; le mieux est de se procurer ces dernières en Patagonie même. Lorsque le temps joue le jeu, cet itinéraire des glaciers réserve des panoramas grandioses sur les massifs du Fitz Roy et du Cerro Torre.

Un pays de beauté

La Patagonie offre beaucoup de points de vue spectaculaires et de paysages absolument uniques. Un des spectacles naturels les plus impressionnants est la chute de séracs du glacier de Perito Moreno. Les puissantes masses de glace descendent jusqu' aux contreforts boisés de la montagne. Le fleuve de glace s' étire sur 23 km de longueur et 4 de largeur. A son embouchure, son front domine la surface de l' eau de 60 mètres au maximum. Toutes les cinq minutes environ, des tours de glace hautes comme des immeubles se fracassent en grondant dans le lac Argentino. On parcourt les 80 km qui séparent ce glacier de la ville de Calafate en bus ou en avion. Des guides et des gardiens du parc y proposent des excursions. Le glacier de Perito Moreno fait partie du parc national des Glaciers, qui couvre une surface de 446 000 ha.

Des pingouins et des otaries

Nous ne voulons pas manquer la presqu'île de Valdes, où vivent des colonies de morses, d' otaries et de pingouins. Le point de départ est Puerto Ma-dryn, où on peut faire escale au cours du vol Buenos Aires-Calafate. A bord d' une voiture de location, nous empruntons la route qui fait le tour de la presqu'île. On peut voir aussi au passage une colonie de pingouins à Punta Tomba. Partout on admire de nombreux oiseaux de mer et un regard exercé peut déceler des fossiles, çà et là dans les rochers.

Des possibilités très variées

En dépit de la rudesse du climat, il vaut la peine de visiter la Patagonie, car elle offre des paysages variés et de nombreux sites à visiter. L' alpiniste et le grimpeur seront enthousiasmés par les possibilités d' escalade alpine difficile, pour autant qu' ils aient la patience de ne pas forcer les choses et d' attendre le beau temps. Les randonneurs et les trekkeurs trouveront dans ce pays encore presque intact une large palette de buts intéressants relativement faciles d' accès, d' excursions variées ou de longues randonnées. On peut également se déplacer à cheval et entrer ainsi en contact avec la population. Mais pour cela, il faut bien sûr connaître un peu d' espagnol.

Traduit de l' allemand par Annelise Rigi ) Le glacier de Perito Moreno dans la lumière du soir

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