Petit Tour du Saint-Bernard Une halte bienvenue à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard

Pourquoi attribuer le qualificatif de « petit » à cette marche de quelque vingt-deux heures réparties sur trois étapes? Ce circuit doit le respect au « grand » Tour du Saint-Bernard, récemment créé, qui compte six journées. Les trois étapes retenues ici constituent le cœur de la randonnée, l' âme également, tant le passage à l' Hospice du Grand-Saint-Bernard dicte l' esprit de l' ensemble du parcours.

La randonnée chevauche non seulement la frontière entre la Suisse et l' Italie, où raisonne le même dialecte franco-provençal, mais aussi deux unités géologiques fondamentalement différentes, deux régions qui excellent dans la fabrication du Fontine ou du fromage de Bagnes, deux régions subissant les caprices de vents violents s' engouffrant dans ce point bas entre les hauts sommets des Combins et du Mont-Blanc.

En 1940, la dernière guerre mobilisa de nombreux hommes de la commune d' Orsières à l' alpage du Mont-Percé. Patois aidant, on fraternisa vite avec les contrebandiers italiens d' autrefois. Les uns avaient du rouge du Piémont, les autres pain et fromage, et l'on mangeait de concert. On comparait les armes, entretenues avec rigueur de ce côté-ci, quelque peu rouillées sur le versant sud. On mettait même en doute les performances des armes adverses: un concours international de tir fut alors mis sur pied. On disposa un casque de part et d' autre. L' histoire raconte que le casque italien en sortit avec des dommages irréparables, alors que le casque suisse resta indemne. Informé de ces progrès diplomatiques considérables, l' officier responsable du secteur intervint. Il rassembla tout le détachement, effectua un contrôle des armes et renvoya chacun chez soi; de peur que les Suisses n' initient trop leurs voisins au tir de précision?

Après ce passage à l' alpage du Mont-Percé, au pied de la montée vers les mystérieux lacs de Fenêtre et le franchissement de l' arête frontière, la descente par Montagna Baus dévoile un décor féerique, fait de brumes, de contre-jours et de plongées sur le col du Grand-Saint-Bernard. Stoïque en plein Pré de Jupiter, la statue de saint Bernard de Menthon se plaît à ce jeu de cache-cache en ce col, lieu mystique. « Sa situation stratégique lui aura permis de sentir d' où venait le vent et où s' orientait le souffle de l' histoire1 », se remémore Jacques Darbellay. De mémoire d' homme, les Celtes y auraient déjà établi un autel druidique.

Puis un saint en fit un lieu d' humanité: au début du 11e siècle, Bernard de Menthon, devenu depuis le saint patron des habitants de la montagne et des alpinistes, souhaita mettre fin au brigandage ainsi qu' assurer le couvert et le logis sur le haut col. Il bâtit sur le col un hospice d' où partait, chaque matin d' hiver, « un pion », un religieux ou un marronnier accompagné d' un chien de la race des saint-bernard, spécialement dressé pour suivre la trace sous la neige poudreuse. Ce tandem salvateur partait à la rencontre des passants, muni de quoi les restaurer en chemin. Malgré ces mesures, les victimes n' étaient pas rares en cette combe hostile dominée par le Mont Mort. Devant respecter la règle et partir faire la tournée jusqu' à l' Hospitalet quelles que soient les conditions, plusieurs membres de la communauté donnèrent leur vie pour les pèlerins, notamment en 1874, 1926 et 1951.

Depuis le percement du tunnel du Grand-Saint-Bernard en 1964, l' hospice n' accueille plus guère de pèlerins, mais de simples randonneurs avides de calme et de recueillement. Il reçoit aussi souvent des voyageurs engagés dans une étape décisive de leur itinéraire de vie. Le vaste édifice héberge ainsi jusqu' à 15000 personnes par an, dépassant ainsi le nombre de nuitées enregistrées par les plus grandes cabanes de montagne des Alpes. L' Hospice du Grand-Saint-Bernard perpétue de la sorte dix siècles de rayonnement culturel et religieux en pleine montagne. Depuis mille ans, « la communauté de saint Bernard de Menthon consacre sa vie à aider des frères à continuer leur chemin dans le parfait respect des personnes et de leurs projets individuels, sans leur demander qui ils sont, d' où ils viennent, où ils vont, et sans prédication2. » Sous la houlette des chanoines, l' hospice se dresse en refuge contre les tourments de la plaine, les agitations d' un monde déboussolé, les angoisses et l' isolement dans la multitude urbaine.

Il faut se recueillir dans le silence de la crypte datant du 13e siècle et partager le thé offert à tous les arrivants pour ressentir l' ambiance feutrée de l' hospice. Il faut arpenter les vastes couloirs au son des pantoufles polissant la pierre, se restaurer à la soupe bien chaude et suivre la prière, chaque aube puis chaque crépuscule pour sentir monter en soi une sérénité plus profonde encore que celle que ressent l' alpiniste sur la plus haute cime. Ici, tout est réconciliation, à l' image de ces douaniers italiens venus jadis quérir quelques denrées et croisant dans les couloirs le braconnier qu' ils recherchent, le tançant du regard sans pouvoir mettre la main sur lui, dans le respect de la suprême volonté de l' hôte de la maison.

Hospice du Grand-Saint-Bernard – col Malatra – Rifugio Bonatti

Tour des Fous, Fourchon, Pain de Sucre, Aiguille des Sasses, Petit et Grand Golliat, Bella Comba, Monte Tapie et Monte Chichet: toutes ces couches, lames et proues de schistes dressés, parties pour chevaucher les granites, puis stoppées net dans leur élan, figées dans le ciel en une attente quasi éternelle! En ces contrées primitives à peine assoupies depuis le grand chambardement de la création des Alpes, seul le fracas d' un éboulement rétablit occasionnellement l' équilibre jadis rompu. Soudain, un cri, un seul: celui de la marmotte, affolée par l' ombre de cet aigle qui se pose déçu, à même la pente après un piqué infructueux.

Les randonneurs se font rares une fois franchi le passage du Grand-Saint-Bernard. Quelques vaches, paisibles, des habituées. Les cols de Saint-Rhémy, de Saulié et de Malatra se glissent habilement entre ces piles biaisées, ils donnent accès aux combes de la Tula et des Merdeux! Dans l' arrière des Dieux, le temps suspend son cours aux soubresauts d' une géologie tourmentée, témoin de temps immémoriaux que laisse soudain comprendre l' arrivée au col de Malatra. Surgies des entrailles de la terre, les cimes orgueilleuses du Mont-Blanc et du Dolent obstruent tout l' horizon en une superbe crête chaotique. Là-bas, le granite est roi, les vents sont seigneurs et les neiges éternelles. Ici, les gneiss et micaschistes du vieux socle polymétamorphique sont tourmentés et brisés, couchés en pans entiers vers le nord-est.3 A jamais étendues sur le puissant massif du Mont-Blanc, les couches font déférence aux roches cristallines. Lors du chambar-dement tectonique qui a créé les Alpes, celles-ci sont venues percer la plate monotonie qui régnait au fond des océans.

Rifugio Bonatti – Grand col Ferret – La Fouly Lorsque la météo annonce un phénomène commun de foehn du sud ou bien plus rare de foehn du nord, les contrastes sont marquants sur la crête principale des Alpes. En raison d' une forte différence de pression de part et d' autre des Alpes, ce vent puissant accumule de l' humidité sur le versant au vent avant de s' assécher rapidement et de dévaler en tourbillonnant et asséchant les pentes du versant sous le vent. Dans un contraste surprenant, il fait mauvais au « vent » et beau « sous le vent »! Il faut savoir utiliser ces particularités pour planifier une excursion en ces zones frontalières, et les effets météorologiques s' y dévoilent de manière spectaculaire, quelquefois désagréable il est vrai lorsque le courant décoiffe tout ce qui s' aventure sur le Grand col Ferret. Ne vous y arrêtez pas, la descente saura vous dévoiler d' autres temps… au sens propre du terme. Par vent du nord, on peut ainsi passer une journée radieuse au soleil de l' Italie, alors que le val Ferret suisse se délave sous une bruine interminable, le contraire par foehn du sud.

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