Pour sauvegarder le visage aimé de la patrie

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Nous extrayons les lignes suivantes du discours que M. Pierre Nicole, de la section Argentine, a adressé aux 200 clubistes romands rassemblés sur le pâturage de Pont de Nani. Elles méritent d' être plus largement entendues. Il y fait allusion aux menaces qui pèsent sur certains sites encore intacts, Solalex, Anzeinde, et d' autres encore. Et si d' aucuns nous accusent de vues trop pessimistes, qu' ils aillent voir ce qu' on a fait du Breuil depuis vingt ans, et ce qu' est devenu ce cirque grandiose et paisible, cher à Guido Rey.

« Mais une inquiétude nous a saisis! Avons-nous trop parlé? Avons-nous été trop prodigues dans nos révélations? imprudents dans notre action?

Voici qu' à nos pas d' alpinistes et d' explorateurs de l' Alpe se sont attachés ceux des indélicats, des hommes d' affaires, des gens sans âme, profanateurs sans scrupules qui, pour un plat de lentilles, font commerce de ce qui à nos yeux est d' un prix inestimable. Ils portent des mains sacrilèges sur ce qui devrait rester intact et à l' abri de toute défiguration.

Déjà les ravages sont grands; les gouvernements eux-mêmes s' émeuvent.

Flore saccagée, faune refoulée ou anéantie, beaux arbres abattus en masse, paysages balafrés, vallons charmants et solitaires livrés à la ronde bruyante des moteurs, civilisation matérialiste s' élevant sur le flanc de nos plus belles montagnes comme ces vérâtres qui envahissent nos pâturages.

Tœpffer, en précurseur, avait prévu ce qui arriverait quand il écrivait en manière de boutade, mais de boutade prophétique: Aujourd' hui l'on cause de chemin de fer, c' est le commencement. Ah! la belle affaire! quand, d' un bout du monde à l' autre, on voyagera pittoresquement emballés dans des boîtes à vapeur glissant sur des rainures... et que tous les pays se ressembleront comme se ressemblent deux pistons, deux chaudières! Aujourd'hui il ajouterait: hôtel à Solalex, auto-chenille à Anzeinde, jeep à Bovonne.

Il ne s' agit pas de médire systématiquement de tout ce qui s' est fait pour rendre accessibles les belles régions de notre pays. Tœpffer lui-même, le voyageur pédestre par excellence, ne se refusait ni le bateau à vapeur, ni la diligence, ni la simple cariole, qui étaient les moyens de transports rapides de l' époque. Ce qu' il entrevoyait, c' est ce que nous voyons aujourd'hui: les sanctuaires profanés, la foire s' installant dans les temples; l' esprit n' y étant plus, le respect va s' amenuisant jusqu' à disparaître complètement.

Un abîme se creuse, non pas entre les générations heureusement, mais entre deux mondes: celui qui sacrifie aux idoles vulgaires vêtues d' or et d' ar gent, et celui qu' émeut profondément et réjouit encore le charme incomparable du visage de la patrie.

Alors nous reposons la question: Sommes-nous responsables? Avons-nous été imprudents? Sans hésitation nous répondons ,non! ` car le Club Alpin a été digne et respectueux. Sans son concours et celui d' autres ligues, le mal serait encore plus grave et peut-être désastreux.

Seulement, messieurs et chers collègues, il nous faut être plus que jamais fidèles à nous-mêmes, à l' idéal de notre grande association. Elevons une digue pour protéger notre patrie contre cette marée d' eaux impures, afin qu' elle reste belle, immaculée et paisible, accueillante à tous ceux qui vont dans le présent, qui iront dans l' avenir demander à la nature ce que la civilisation moderne leur refuse, un asile sûr où ils puissent se reposer et se récréer. Dans le raffinement comme aussi dans l' hallucinant brouhaha de la vie en notre vingtième siècle, l' homme conserve au fond de son être une âme candide, une âme d' enfant amoureuse des évasions, attentive aux voix de la nature, curieuse de ses mystères.

Dans ses .Derniers souvenirs de ll' Alpe Julien Gallet écrit au retour d' une randonnée sur les cimes jouxtant le Muveran:

,De nombreux touristes montaient encore la route des Plans entre onze heures et minuit. C' est ainsi, nous dit-on, chaque samedi d' été. En vérité, la montagne est toujours recherchée; puisse-t-elle faire encore et toujours beaucoup d' heureux. ' Il appartient à nous, membres du Club Alpin, de recueillir le vœu du vieillard.

Dans les occasions solennelles, nous chantons La Prière patriotique de Jaques-Dalcroze, dont les strophes s' achèvent par cette invocation: ,Mon Dieu protège mon pays! ' Conscients qu' il ne s' agit pas là d' une vaine redite, et forts de ce secours invisible, nous serons, selon la parole apostolique, ouvriers avec le Créateur pour que soit protégée son admirable création, destinée à faire .encore et toujours beaucoup dd' heureux, après nous et comme nous, éprouveront ces jouissances parfaites et totales seules mériteraient qu' on vive. Ce s era là notre plus bel hommage au pays bien-aimé. »

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