Promenades à ski autour de Fiesch

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Awe 4 illustrations.Par René Ditfert.

Aux alentours de la gare, grande animation. Nombreux ceux qui fuient en ce dernier jour de l' an 1938 la ville mélancolique. Nous aussi, nous voulons profiter des fêtes de fin d' année pour faire une petite randonnée en Suisse, chose plutôt rare pour nous autres Genevois qui avons à notre porte tout l' attrait et tous les avantages de la pittoresque Savoie.

Départ! Les rives du lac saupoudrées par une récente chute de neige, défilent rapidement. Au lac sombre succède la longue plaine valaisanne. Temps triste, brouillard lourd. Dans notre compartiment, nous discutons de nos projets. Nous évoquons notre descente du Gross Aletschorn sur la vallée de Conches; huit mois auparavant nous avions admiré le sauvage paysage de cette haute vallée valaisanne aux villages nombreux, à l' abri de contreforts tantôt raides et dénudés, tantôt ondoyants oen cette fin de printemps — dominait la note verte de l' arole et du mélèze. Le sol, assurément était propice au ski; nous nous étions promis de revenir... sans songer que ce serait encore en l' année 1938!

Brigue! Dix-huit kilomètres nous séparent de Fiesch où nous voulons arriver ce soir encore! Par économie nous abandonnons le chemin de fer Brigue-Disentis et prenons... la route.

Lentement dans la nuit qui est venue nous avançons. A Morel, nous chaussons nos skis et notre marche se continue en un rythme monotone. Brusquement nous voici transportés sur quelque plaine sibérienne où souffle un blizzard violent. La neige soulevée en de fantastiques panaches coupe le visage...

Trois heures après notre départ de Brigue, nous arrivons enfin à Fiesch. A l' hôtel, chambre chauffée, gentil repas. Dans la béatitude s' écoulent les dernières heures de la vieille année.

Premier de l' An! De gros flocons tombent, les cloches chantent et appellent les fidèles qui se dirigent d' un pas feutré vers l' église. Ail heures seulement nous nous mettons en route alors que la fanfare du village joue ses meilleurs airs. Comme pour répondre à la sincérité de cette fête, le soleil se montre; immédiatement sur les chalets groupés en rangs serrés, écrasés, semble-t-il, par la masse de neige, brille une lumière éclatante. De temps à autre un bruit sourd: une masse de neige tombe d' un avant-toit...

Un homme ouvre un chemin profond, un berger accompagne le bétail à l' abreuvoir, les villageois que nous croisons ont cette allure ferme et tranquille de ceux qui vivent dans la solitude et dans l' âpre lutte contre les éléments. Ah! la saine atmosphère que nous sommes venus chercher et qui retrempe nos volontés affadies par la vie douce et facile des villes.

Le village traversé, nous empruntons la grande route de la Furka en direction de Münster. Nous la quittons bientôt et par un raide chemin menant à un pont de bois massif, nous traversons le Rhône. Au fond de ce ravin, creusé par le petit torrent qui deviendra grand fleuve, l' eau bouillonne entre de grosses pierres chargées de neige, une vapeur glacée s' élève; il fait très froid, la neige est magnifique. Chemin à peine visible, seule la trouée au travers des épaisses ramures de sapin permet de nous diriger et de pouvoir certifier que nous sommes bien sur le sentier qui conduit au village de Mühlebach. Par de rapides pentes où s' ébat toute la marmaille des alentours, nous grimpons vers la lisière d' une forêt dans laquelle nous nous engageons. En une cadence régulière nous avançons, inscrivant sur la neige immaculée la trace de nos pas. Montée rapide; de temps à autre, la forêt qui se fait moins dense nous permet de deviner la vallée qui s' éloigne. Des arbres chargés de givre s' allègent sur notre passage de leur fardeau trop pesant. Dans une clairière, un chalet. Le soleil qui se joue sur tout ce paysage transforme en pierres précieuses aux incomparables reflets des milliers de paillettes scintillantes. Région idéale pour le skieur avide de beauté et de solitude!

Nous entrons dans le petit chalet; une tranche de saucisson, quelques biscuits arrosés d' eau glacée et nous voilà ragaillardis. Joyeux nous repartons, nous réjouissant à l' avance des délices qu' offrira la descente sur cette neige « à cinéma ».

Maintenant, nous nous faufilons au travers de gros mélèzes dont les branches tamisent la lumière du soleil. Le spectacle qui se déroule à nos yeux varie constamment; devant tant de beautés nous ne pouvons retenir nos exclamations.

La limite des arbres est dépassée, le terrain s' ouvre; la neige, plus exposée au soleil, est moins légère mais reste néanmoins bonne; nous parvenons sur le haut plateau d' Ernergalen qui suit parallèlement la vallée. Terrain moins incliné, nous avançons plus rapidement. Dépassant une alpe importante, nous dirigeons nos pas vers un point élevé. Ce point paraît assez rapproché, mais plus nous progressons, moins il semble que la distance qui nous en sépare diminue. Nous nous hâtons, car la nuit approche et nous regretterions d' effectuer la descente dans de mauvaises conditions. Une pente plus raide nous amène au point situé à 2400 m. environ. Le Kummenhorn, à l' extrémité du plateau, n' a pu être atteint, vu la forte chute de neige du matin qui a retardé notre départ. 16 heures. Aux grands sommets de FOberland qui nous font face, là à l' ouest où le soleil vient de disparaître, s' accrochent de gros cumulus aux teintes magnifiques allant du carmin au rose pâle; les montagnes ne sont pas moins belles et se sont également parées de couleurs éclatantes; l' Aletschhorn qui trône au milieu de toute cette féerie nous rappelle les heures pénibles que nous avons passées à le vaincre. Mais petit à petit, ce feu d' arti diminue jusqu' à s' éteindre complètement et c' est le crépuscule. Nous partons, nos skis glissent sur le doux tapis alors que les sommets s' éclairent encore une fois et nous saluent de leurs derniers feux, c' est F«Alpenglûhn ».

Abandonnant ces inoubliables visions, nous devons maintenant nous concentrer, accaparés par la descente. Nous devons maîtriser nos skis, diminuer la vitesse qui nous gagne, virer à gauche, virer à droite, nous laisser monter sur un mamelon pour plonger ensuite sur la pente. La neige vole, s' éparpille; Die Alpen — 1939 — Us Alpes.35 nous sommes ivres de vitesse et de joie. Nous descendons, descendons toujours, la vallée se rapproche. La forêt de mélèzes est franchie. C' est entre nous une chasse effrénée; une chute arrête parfois une action trop osée. Au chalet, nous reprenons notre souffle et commentons la descente, mais impatients, nous repartons. Vite, vite, la neige est si belle et si maniable que nous parvenons presque sans fatigue au village de Mühlebach; nous le traversons comme des fous pour atteindre Ernen à la nuit.

Par une rue tortueuse bordée de grands chalets, par-ci par-là un rais de lumière filtre au travers des volets de bois et nous permet de nous orienter. A cette heure Ernen est déjà presque désert; quelques chiens hurlent et se précipitent sur notre passage. Ernen avec ses chalets brunis, sa « grand' place », sa fontaine, sa vieille église est un village cossu au cachet ancien très marqué.

Par quelques champs peu inclinés et, après avoir retraversé le Rhône, nous parvenons à Fiesch, notre point de départ.

A la pinte du village, atmosphère enfumée dans laquelle se poursuivent d' âpres discussions; aussi sommes-nous reconnaissants à notre hôtesse de nous loger dans une pièce attenante où nous nous régalons de croûtes au fromage, spécialité du pays, avant de prendre un bon repos.

Le deux janvier, au matin, départ de Fiesch. Il neige de nouveau, mais les flocons folâtrent paresseusement dans l' air et ne semblent nullement pressés d' arriver au terme de leur voyage. Temps triste; qu' importe, puisque ce soir nous devons être à Genève.Vite encore une excursion au village de Bellwald dont le nom charmant nous a conquis. Nous monterons au-delà encore jusqu' aux vastes champs de neige qui dominent ce village, champs que nous apercevons de la vallée et qui doivent être très favorables au ski. Notre hôtesse nous le confirme en nous affirmant qu' en cet endroit se dispute le derby de la région. Comme hier, nous suivons durant quelques instants la grande route; au hameau de Fürgangen, nous bifurquons à gauche et prenons à travers champs. Tout de suite, l' inclinaison augmentant, la montée demande plus d' énergie. Derrière nous, de l' autre côté de la vallée, c' est la longue troupe qui mène au plateau d' Ernergalen et que nous dévalions hier soir.

Une heure après notre départ, nous atteignons les premières maisons de Bellwald; enfouies dans la neige elles disparaissent presque; seul le clocher s' élève fièrement et semble prendre sous sa protection les humbles demeures qui se pressent autour de lui. Sur la place du village, quelques paysans discutent; une femme jette un coup d' œil par la fenêtre. Elle semble tout étonnée de nous voir; nous en concluons que les skieurs ne doivent pas être nombreux en ces parages. Un brave Valaisan nous indique où se trouve la seule pinte du village et nous y accompagne. Un escalier de bois qui grince à chaque pas mène à une pièce carrée qui tient lieu de salle à boire. Une grande partie est occupée par un antique poêle de pierre qui porte dates anciennes et vénérables initiales. C' est un beau poêle de famille, comme on en trouve encore dans les endroits retirés, là où l' antiquaire malin n' a pas encore paru. Un bon verre de vin et après avoir jeté un coup d' œil sur la porte sculptée de l' église, d' une rare beauté, nous prenons un petit chemin qui nous conduit hors du village. Nous le suivons assez longtemps jusqu' à la forêt que nous devons franchir. Le sentier courant trop à droite, nous l' abandonnons et prenons directement à travers bois, nous faufilant entre les arbres et nous élevant rapidement. Méthode pénible, qui nécessite des efforts violents soit pour celui dont le ski reste pris sous une racine soit pour le skieur qui ouvre la voie profonde et sinueuse.

Peu à peu, les arbres se font plus rares et après nous être accrochés une dernière fois à une branche qui déverse sur nous toute « sa neige », nous parvenons enfin aux vastes espaces aperçus de la vallée. Ravis, nous attaquons joyeusement la montée. La chaleur se fait sentir, car le soleil, lentement, a réussi à percer la couche opaque des nuages. Les grands sommets apparaissent. Lentement, à mesure que nous nous élevons, l' horizon s' élargit et de nouvelles montagnes surgissent. La trace est pénible à établir, de gros sabots de neige se collent continuellement aux skis, nous nous relayons fréquemment; nous avançons ainsi plus rapidement, avec moins de fatigue.

Un petit chalet solitaire, tache brune au milieu de l' immense espace blanc, attire nos regards. Nous y déposons nos sacs et continuons durant une heure encore notre course sauvage sur l' immense surface de neige. Un vent froid se lève. Arrêt sur un petit sommet que le vent violent balaie; puis descente hâtive gênée par le brouillard. Miracle — un brusque coup de vent déchire tout à coup la perfide muraille qui nous enveloppait, nous pouvons voir bien bas la vallée: à gauche, elle s' en va vers Münster, tandis qu' à notre droite, elle descend sur Brigue; nous jugeons ainsi du trajet que nous devrons encore effectuer aujourd'hui.

La descente débute par une pente agréable, pas trop raide, suivie d' une tombe plus inclinée; deux, trois virages et déjà c' est le chalet. Nous ramassons nos sacs, et de nouveau reprend la descente effrénée jusqu' à l' orée de la forêt; là, obligation de maîtriser notre vitesse. Le plaisir n' en est pas moins grand; les difficultés que présente un terrain boisé réclament plus d' attention et des virages serrés, les chutes sont aussi plus nombreuses. Aux portes de Bellwald, nous cirons un peu nos skis, car la neige plus lourde a tendance à « coller ». Par les champs empruntés ce matin, nous arrivons à Fürgangen d' où nous gagnons Fiesch.

Le beau voyage est terminé. C' est à nouveau la route, longue et monotone jusqu' à Brigue.

Celui qui veut fuir la station à la mode, celui qui rêve de flâneries dans la solitude, de champs de neige propices au ski qu' il s' en aille à Fiesch, dans la vallée de Conches, il ne sera pas déçu. Ses promenades le conduiront vers ces villages splendides que seul possède le Valais: Ernen, Mühlebach, Bellwald, noms sonores qui chantent à nos oreilles et nous rappelleront désormais les heures de détente, passées dans cette vallée à laquelle, espé-rons-le, nous disons « au revoir » et non adieu.

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