Propos liminaire

Mus par l' instinct du jeu, des enfants ( il en est de tout âge ), n' ont cessé de reproduire de leurs doigts les mille et une choses qu' ils rencontraient dans la nature. Ainsi de petits pâtres tirent de la glaise les modèles réduits de leurs vaches, de leurs moutons. Mais aussi loin qu' on remonte dans le passé, ce fut aussi le culte des esprits, des dieux, des héros, qui poussa à la représentation plastique d' êtres humains ou d' animaux. Car il fallait d' abord matérialiser la divinité pour être en mesure de la comprendre et de lui adresser la parole. En Asie orientale et méridionale se rencontrent partout, dressés, assis, accroupis, des centaines de milliers de Bouddhas dans des temples empoussiérés, les plus petits à peine de la taille d' une rai-nette, les plus grands aux dimensions de nos clochers d' églises, taillés dans le roc. Au Proche-Orient aussi comme en Europe, on découpait dans le rocher depuis des millénaires des dieux, des héros, des animaux. Près de Guisando, en Vieille-Castille, j' ai admiré un jour, dans une prairie, une demi-douzaine de taureaux sacrés plus grands que nature, ruminant leur ennui depuis deux mille ans. Parfaite est la beauté des dieux et des déesses de la Grèce antique. Et les Chrétiens aussi ne devaient pas rester en arrière. Leur ferveur religieuse et leur passion de créer ont fait surgir de la pierre et du bois des milliers de symboles et d' images du Crucifié ou de la mère de Dieu et de bien d' autres personnages encore. Des hommes de génie ont élevé de tels ouvrages qu' à la perfection matérielle et spirituelle.

Mais pourquoi toujours des dieux, des saints, des lions, des chevaux, à la rigueur un château ou une vieille cabane? « Pourquoi pas aussi des montagnes? Elles jaillissent si belles, si grandes devant nous », se lamentait mon ami alpiniste.

Car la montagne jusqu' aux temps modernes, jusqu' à l' éveil des sciences de la nature, n' avait de valeur que par l' herbe offerte au bétail, que par la forêt prodigue de bois, que par les bêtes sauvages H M ) victimes du chasseur. Si l'on regarde les montagnes, ce n' est que de loin, et d' un côté seulement; on ne les tient pas dans sa main, et puis elles sont si étendues qu' on ne peut les apprécier dans leur ensemble. Jadis et souvent jusqu' à nos jours, des maquettes de portions de territoires n' apparaîtront que pour servir de base « indifférente » à des ouvrages faits de main d' homme. On « bricolait » des modèles de fortifications projetées, afin de vérifier ou de démontrer l' opportunité de leur implantation. Pour de semblables raisons techniques ou utilitaires, on faisait établir des modèles de barrages lacustres ou de digues.

Il n' en va pas autrement avec les jeux de nos enfants. Ces bambins élèvent des tas de sable parce qu' ils veulent ouvrir un tunnel pour leur chemin de fer, parce qu' ils ont besoin d' une vallée profonde pour y jeter un pont. Ainsi ce n' est pas toujours à cause des montagnes que des maquettes de montagnes ont été ou sont encore façonnées.

Ce ne fut qu' aux XVIe et XVIIe siècles, lorsque se développa en Suisse comme ailleurs le besoin d' une orientation topographique, quand parurent aussi les premières cartes régionales alpines que sonna l' heure du modèle en relief. Ceux-ci se sont depuis lors multipliés. Mais plus vite, beaucoup plus vite encore allait s' accroître la masse des objets rongés par le temps, endommagés, disparus, oubliés.

Ce qui s' est bricolé de long en large dans le pays au XIXe siècle est à peine concevable. En Suisse, le nombre des reliefs de montagnes les plus réussis, les plus durables, les plus dignes de figurer dans les expositions, est considérable. A plusieurs reprises on a tenté de réunir tout le matériel existant dans des catalogues ( bibliographies de reliefs ), avec, ici et là, de brefs commentaires: ainsi pour la première fois en 1896 par les soins de H. Graf, puis en 1937 avec F. Gygax et enfin en 1947 ( W. Kreisel ). Le travail de Graf fut édité par l' Office topographique fédéral à Berne, ceux de Gygax et de Kreisel par le Musée alpin suisse à Berne.

Graf recense déjà pour la Suisse quelque 160 reliefs. Gygax en compte 350 et Kreisel 480. Il Figure i: Comparaison du terrain en nature, à la vue perspective, à la carte et au modèle. L' observateur se trouve au point P. H est à la hauteur de l' œil. On remarque la position réciproque des3 points A, B et C dans le terrain, sur la vue perspective, sur la carte et sur le modèle.

s' agissait des exemplaires visibles dans les musées, dans les instituts de Hautes Etudes, dans les écoles, dans les bâtiments administratifs et autres édifices publics. Il est à peine utile de signaler les trésors détenus par les amateurs privés. Ma référence aux catalogues ci-dessus mentionnés m' autorise à ne décrire ici que les œuvres exceptionnelles. Un dernier chapitre présentera les pièces les plus impor- tantes des vastes collections de reliefs réunies en Suisse.

Il ne nous appartient pas de narrer l' histoire complète de la confection des reliefs alpins. La présente étude se propose simplement d' en montrer les principaux développements et accomplissements. Elle s' efforcera aussi d' arracher à l' oubli quelques-uns des ouvrages les plus remarquables. Nous contribuerons ce faisant à mettre en lumière un aspect jusqu' ici négligé de la topographie helvétique.

Mais d' abord, engageons un petit débat de vocabulaire, que maint lecteur ne trouvera peut-être pas inutile, car celui-ci rencontrera à tout instant dans nos exposés les termes de « relief » et de « modèle ». L' un et l' autre sont ambigus... on parle aussi, par exemple, de modèles mathématiques. Dans le présent article, relief et modèle auront le même sens.

Ils expriment une imitation des formes de la surface terrestre, rapetissées, à trois dimensions, mais se rapportant toujours au levé cartographique. Nous les appelons également reliefs topographiques ou reliefs du terrain, ou encore reliefs de montagnes, par opposition aux empreintes figurant sur les pièces de monnaie. En Allemagne, on désigne souvent de tels reliefs comme des cartes en relief, alors qu' en Suisse, nous considérons une carte en relief comme tout à fait plate, mais avec représentation expressive du terrain grâce à des tons lumineux ou ombrés. Des termes de langage aussi variés sont fréquemment la cause de confusions dans la littérature professionnelle. Dans les ouvrages allemands et autrichiens, nous rencontrons encore les expressions image en relief ( Hoch-bild ) et géoplastique.

Voici quelques locutions courantes pour désigner certains équipements ou des applications fréquemment pratiquées.

- Schichtstufen ou Treppenstufen ou brièvement Stufenrelief Kurvenre lief pour des reliefs topographiques à courbes de niveau sans biseautage au naturel.

- Kartenreliefs: les signes de la carte géographique ont été reportés sur le relief, ou alors imprimés sur celui-ci. Ce type contraste avec les modèles peints fidèlement d' après nature. Schulrelief: reliefs destinés principalement à l' enseignement, de petites pièces pour la plupart, à carte imprimée, ou ce qu' on appelle Typenreliefs, c'est-à-dire des paysages standards, typiques, comme des dunes par exemple, des volcans, des glaciers.

En français, le relief topographique est dénommé carte en relief, plan-relief et bas-relief. Pour ce dernier terme, le dictionnaire Nouveau petit Larousse indique: « Ouvrage de sculpture dont les figures ne forment qu' une légère saillie. »... Pour des reliefs alpins à grande échelle représentant des parois rocheuses en dents de scie, une « légère saillie » ne paraît pas le terme indiqué!

Nous précisons pour terminer que notre travail ne concerne que les montagnes des Alpes et de la Suisse. Il ne sera nullement question de reliefs de plaine ou de paysages tels que des formes d' habi, de villes, de châteaux ou de cabanes du CAS.

Trad. E.L. Paillard

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