Recouverte d'une vallée oubliee Freeride dans la Valle Maira

Le quai de la gare d' Airolo est recouvert d' une épaisse couche de neige. Toutefois, nous ne descendrons pas ici, ni à Biasca, ni même à Bellinzone. Nous ne quitterons pas ce train avant Milan, d' où un train rapide italien un peu décrépi nous conduira plus loin vers le sud. A Turin, un RER plein à craquer nous emmènera à Cuneo. De là, nous prendrons encore un bus jusqu' à Dronero, la porte de la Valle Maira, à un jet de pierre de la frontière française.

Entre raison et héroïsme Nous sommes à la mi-janvier, un de ces mois de janvier froids, tempétueux et particulièrement neigeux. Notre vœu a été exaucé: dans la Valle Maira, la poudreuse nous arrive aux genoux et nous sommes très vite trempés de sueur en faisant la trace. Du sommet insignifiant d' une vallée latérale perdue, notre regard plonge dans une vaste mer de montagnes. Un sentiment d' isolement s' empare de moi. Notre trace longue et solitaire se perd au loin dans le paysage enneigé.

Devant nous, un couloir nous tend les bras. Nous sommes devant un dilemme: « Pour moi, c' est vraiment un cas limite », s' exclame Gion, un membre de notre équipe, en fronçant le front. « Lançons-nous, ça va tenir », insiste Manu, un autre participant, confiant. De son côté, Olsen ose un « c' est chaud ». Et que dit ma voie intérieure? Un coup d' œil sur les rochers abrupts et le simple fait de s' imaginer s' aventurer dans cet abîme crampons aux pieds font monter mes pulsations. Ce couloir abrupt cerné des deux côtés par des rochers et débouchant vingt mètres plus bas sur une pente ouverte est alléchant. « Il faut le contourner », dis-je, guidé par mon instinct. La discussion a dû tourner en rond durant une bonne demi-heure. Dans ce genre de situation, c' est une question d' expérience, de savoir, de raison, de goût du risque et quelquefois même d' héroïsme. Pour être honnête, disons que la raison n' est souvent pas la principale vertu du freerider! Mourir en héros dans une avalanche n' est cependant pas particulièrement intelligent. Nous optons finalement pour le versant sud, moins exposé, qui ne nous déçoit pas. Avant de disparaître derrière les sommets voisins, dont les ombres se sont allongées, les rayons du soleil donnent à la neige poudreuse projetée en l' air une couleur jaune chaud. Arrivés au pied de l' énorme pente, nous tournons nos regards vers le haut du couloir. Nous apercevons désormais l' entrée, une possible ligne de descente et nous évaluons avant tout les conditions d' enneigement: trente centimètres de neige poudreuse et légère disposée sur une couche de fond bien assise. C' est parfait! En grinçant des dents, nous décidons d' une seule voix de repartir le lendemain avant le lever du soleil. Nous ne pouvons pas laisser ce couloir ainsi.

Dans la lumière bleu foncé de la nuit tombante, nous atteignons le petit village de montagne de Chialvetta, dans une vallée latérale de la Valle Maira, où nous passerons la nuit. L' odeur du bois de mélèze brûlé au soleil et une chaleur bienfaisante nous accueillent. Avec son accent occitan1 qui ressemble à un mélange d' espagnol, d' italien et de français, Rolando, le maître des lieux, nous glisse un « tout va bieng ?», comme chaque soir depuis une semaine au moment de regagner, épuisés par de longues randonnées, la chaleur protectrice de notre demeure.

Construite plus de septante ans auparavant par son grand-père, la maison accueille aujourd'hui des hôtes. La mère de Rolando en a poursuivi l' exploitation, avant que n' arrive le tour de son fils. Il avoue avec un sourire que le ski n' est pas son truc et qu' il laisse cela à d' autres. Il préfère de loin cuisiner, et il le fait avec le cœur d' un magicien piémontais de la cuisine. Il disparaît déjà tôt l' après pour gagner son empire. Il met de l' eau à bouillir, ouvre des bocaux remplis de spécialités, prépare des antipasti, assaisonne des tranches de viande, moud des graines, bat du lait et des œufs en une fine crème. Chaque soir au moment de nous faire déguster plat après plat, ses yeux se mettent à briller et il se frotte les mains en disant de sa voix profonde: « Va bieng? Encore du ving ?» « Oui, volontiers, allons-y pour une bouteille de Barbera. » Antipasti, pâtes, viande, un supplément, puis un autre, le vin, sans oublier le dessert, nous goûtons à des délices faits maison qui dépassent tout ce que nos palais exigeants ont pu connaître jusque-là. Pour l' estomac, la quantité devient un défi, mais il serait encore plus difficile de résister à toutes ces bonnes choses.

Trois personnes vivent à Chialvetta en hiver, Rolando inclus. Notre visite a donc fait plus que doubler la population locale. Dans les années 1970, de nombreuse familles fermèrent leurs étables et quittèrent leurs maisons pour partir en quête de travail plus bas. Dans les vallées latérales, les champs de maïs, d' orge et de blé retombèrent en friche et la forêt reprit ici et là un peu de terrain. Il ne s' y passait presque plus rien et la région tomba de plus en plus dans l' oubli. La construction d' un col routier vers la France, comme ce fut le cas dans les vallées voisines, aurait certainement contribué au développement des villages, mais la Valle Maira est finalement restée un cul de sac. La densité de la population, la plus basse d' Europe, y est comparable à celle de l' Alaska. Les gîtes ouverts durant l' hiver dans la région se comptent sur les doigts d' une main et les remonte-pentes, centres de remise en forme et autres bars y sont étrangers.

Si nous sommes là, c' est parce que le livre Charamaio en Val Mairo de Bruno Rosano, un natif de la vallée, nous a fait saliver à l' idée de nous lancer dans les pentes vertigineuses et les couloirs raides au programme des quelque cents courses qui y sont décrites. A côté de courses plutôt osées, le guide propose également des pentes plus douces à l' entrée de la vallée. Pour pouvoir partir à la conquête des joyaux que recèlent ces paysages de montagne, il ne suffit pas de savoir lire une carte. Une conduite sûre des skis, ainsi qu' une bonne expérience dans le maniement du DVA, de la pelle et de la sonde sont des atouts indispensables.

Les forêts de mélèzes, tantôt denses, tantôt très éclaircies, dominent le paysage jusqu' à une altitude d' environ 2000 mètres, si bien que chaque course commence par deux heures dans la forêt. Au-dessus de cette limite, on se sent un peu comme Christophe Colomb qui, debout sur la Santa Maria, laissa derrière lui le brouillard pour découvrir la terre ferme à l' aide de sa longue vue. Lorsque la vue est enfin dégagée, il n' est pas rare que nous jetions notre dévolu sur un autre sommet que celui prévu au départ, simplement parce que nous avons été séduits à sa vue, mais aussi parce qu' il est difficile de s' orienter dans la région. Le détail des cartes à disposition est très sommaire. Ainsi, le rendu des rochers et d' autres indications auxquels les cartes nationales de la Suisse nous ont habitués, en sont totalement absents par endroits. De plus, les échelles de difficulté indiquées dans le seul guide disponible ne sont que difficilement comparables avec celles que l'on connaît en Suisse. En outre, le randonneur à skis ou à snowboard a bien des chances de se retrouver seul dans la Valle Maira. Le bulletin d' avalanches et le bulletin météorologique italiens sont les seules sources d' information susceptibles de vous renseigner dans la région. Nos sens et notre expérience nous aident à nous orienter. Les descentes n' en sont pas moins pleines de surprises: de temps à autre, elles se terminent brusquement dans une forêt dense ne figurant pas sur la carte.

Le lendemain, nous arrivons très tôt à l' entrée du couloir, là où nous avions longuement hésité la veille. Avec les informations que nous avons désormais, plus rien ne peut nous détourner de notre but. Crampons aux pieds, nous attaquons la pente raide en longeant quelques gradins rocheux, avant de fixer nos planches. C' est parti! La descente nous enivre et nous ne nous lassons pas, encore longtemps après, d' observer nos traces dans la pente. Difficile de rêver mieux!

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