Relativité alpine

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par R. L. G. Irving. ( Traduit de l' anglais par C. E. Engel. )

.. .Le titre de mon article est obscur à dessein. Comme vous le savez, des aspects insignifiants d' une montagne peuvent devenir impressionnants lorsqu' un voile de brouillard empêche de saisir leur véritable grandeur. Einstein a enveloppé le mot « relativité » d' un nuage de mystère nouveau qui, pour la plupart d' entre nous, a un effet souverain. J' ai pris « relativité » pour titre, car je n' ai pas pu trouver de meilleur mot pour suggérer une initiation à l' alpinisme à la fois neuve et précise qui couvrirait le vaste et merveilleux domaine de nos relations avec la montagne. Je désire tenter de faire le départ entre ce qu' il y a de relatif dans l' alpinisme — par rapport à l' in, au temps, à la mode, aux conditions variables — et ce qui possède une valeur absolue.

Prenons l' importante question de la difficulté. Pour moi, cette dernière est, et doit rester, un attribut essentiellement relatif de l' alpinisme: elle dépend du grimpeur, des conditions de la montagne, de la technique et de l' équipement. Les avocats de la graduation veulent établir une échelle douée d' une valeur voisine de l' absolu. Pour ceux qui avouent ouvertement que la rivalité est l' essence même du sport, un tel système est nécessaire. J' espère que les alpinistes sont nombreux qui, comme moi, admettent qu' une escalade ne doit mettre aux prises que le pic et la cordée qui le gravit; en faisant s' affronter deux cordées, ou deux nations, nous diminuons sa valeur au lieu de l' augmenter.

Sans même tenir compte du danger qu' il fait courir à notre moralité, un puissant élément de compétition tend à nous éloigner de sources de plaisir qui, jusqu' ici, étaient abondantes. C' est pour des raisons semblables qu' un étudiant qui prépare un examen avec frénésie trouve si peu d' agrément dans ce qu' il lit. Lorsque vous grimpez uniquement pour arriver IA vos rivaux ont échoué, ou pour résoudre une question à laquelle est attaché« la note 6, il est inévitable que la satisfaction que vous éprouvez en escaladant ce qui n' est cote que 5 ou 4 est inférieure à ce qu' elle aurait été s' il n' y avait eu de notes nulle part...

D' après moi, le seul moyen de savoir quelle est la difficulté d' une escalade, est de la faire, sans se farcir la tête d' une série de détails. Une simple indication, dans le genre de celles qu' on trouve dans les livres de Coolidge ou de Conway, « l' arête demande 3 ou 4 h. depuis le col », laisse intact le charme de découvrir l' attrait des détails. Si, pour une raison quelconque, des renseignements plus précis sont nécessaires, il vaut mieux avoir plusieurs références qu' une seule. Le récit d' un spécialiste moderne donne l' impression que la course est facile, ou assez facile, presque ennuyeuse; mais vous n' avez qu' à prendre l' avis d' un personnage doué d' imagination, du type Tartarin, pour apprendre qu' elle peut être passionnante et donner l' impression d' ex trême difficulté. Vous retrouvez ainsi votre respect pour la course et pour vous-même.

Les nombres sont loin d' être absolus. J' ai lu récemment un récit d' ascen du Piz Badile, fait par des gens qui croyaient qu' il était coté 7. La cordée eut l' amère désillusion de trouver sa difficulté presque insignifiante — c'est-à-dire pas supérieure à celle du Grépon par la Mer de Glace, qui n' est pas coté plus de 5. Après quoi on découvrit que le Piz Badile était coté 7 dans une échelle qui allait jusqu' à 8 et non pas 6.

Si ces tentatives pour coter les pics de façon absolue se généralisent, je pense que l' Alpine Club fera bien d' attacher à chacun de ses membres un chiffre, quelque chose comme un handicap de golf, pour indiquer la qualité des escalades qu' il pourra effectuer sans danger. Naturellement, la liste aurait souvent besoin d' être révisée.

N' oublions pas que nous descendons des singes qui ont des doigts et des orteils remarquablement adhérents.

Il se pourrait que cette capacité croissante de s' accrocher à des surfaces à peu près lisses, qui devient si frappante en Europe chez certains grimpeurs, soit la preuve d' une évolution darwinienne à rebours dont nous voyons aussi des signes dans l' évolution de la morale et de la politique.

La preuve définitive que nous avons atteint la limite de nos forces pour franchir un passage raide est notre capacité de nous y accrocher. Je suis d' avis que le Club organise des épreuves périodiques d' adhérence. Elles pourraient avoir lieu dans la salle des séances. On n' a besoin que d' une dalle lisse dont l' angle avec l' horizontal peut être modifié à volonté et, au-dessus, de deux étagères, l' une au niveau de la poitrine, l' autre à 60 cm. de la tête; leur largeur pourrait varier de plusieurs centimètres à un millimètre, leur angle avec le sol serait également variable. Une autre épreuve similaire, d' une nature un peu plus psychologique, pourrait être passée à 9 m. au-dessus de la rue... Imaginez la jubilation de celui qui serait promu du 6° inférieur au 6° supérieur. Il est inutile d' insister sur les pensées de celui qui aurait été rétrogradé...

Je ne crois pas que ce soit l' envie des capacités de la jeunesse qui nous fasse condamner la graduation en chiffres des expéditions. Ce système de classification nous déplaît parce qu' il n' est qu' un appel à la rivalité et qu' il met tellement l' accent sur un seul aspect de l' alpinisme, la difficulté, qu' il masque tous les autres, principalement ceux dont l' importance ne se manifeste en nous qu' après une croissance lente et presque imperceptible. Pour moi comme pour beaucoup d' entre vous le plaisir que procure une course est l' élément qui compte le plus lorsque je veux apprécier sa valeur, et il ne peut se mesurer que d' après l' échelle infiniment élastique qu' un homme se fait à lui-même et qui varie d' un jour à l' autre. Dans mon échelle personnelle, par exemple, cette escalade très familière qu' est l' arc central de Tryfœn pouvait être coté 9 un jour de janvier dernier, parce qu' il a causé un plaisir immense à une équipe de neuf membres — pas en une seule cordée. Ne vaut-il pas mieux considérer la difficulté comme une question à débattre entre le grimpeur et ce qu' il grimpe, et ne pas la prendre comme une mesure d' exploits?...

Je reviens sur la question de la difficulté et des tentatives pour établir une échelle de mesures pour dire un mot des risques que cela entraîne et de l' exaltation qu' on éprouve en les courant. Ceux-ci sont entièrement relatifs à l' individu, à ses capacités, son expérience et l' acuité de son imagination. Aucun psychologue n' a encore essayé d' appliquer une échelle numérique aux dangers de l' alpinisme et à l' exaltation qu' ils causent.

En gros, nous pouvons dire qu' une escalade difficile ou dangereuse exige du courage dans la mesure où les dangers sont complètement et clairement compris; la tentative peut être loyalement qualifiée de folie quand le grimpeur ne comprend pas leur portée.

... Sans doute y a-t-il quelques grimpeurs qui trouvent dans l' exaltation du danger le motif qui les pousse à faire des ascensions. Dans un journal étranger j' ai lu des articles où l'on encourage les jeunes gens à entreprendre des courses dangereuses, en croyant à tort qu' on fait naître le courage en le soumettant à une violente épreuve. C' est quelque chose de plus positif qu' une épreuve qui doit le développer, et je me refuse à croire que, à présent ou dans l' avenir, on entreprenne beaucoup d' ascensions dans l' unique désir morbide de regarder la mort face à face. On le fait pour une raison meilleure et plus simple. Celui qui a une passion dans le sang se trouve dans un état d' esprit qui le pousse à aller jusqu' à la limite de ses forces pour lui donner toute son expression...

Si l'on est allé une fois jusqu' à l' extrême limite de sa résistance, si l'on a senti que sa vie était à la discrétion de la montagne, est-il nécessaire de recommencer sans cesse à mettre cette dernière à l' épreuve, pour savoir jusqu' où ira sa patience, et pour reculer encore plus loin les bornes de sa passion? Après tout, est-il plus vil et moins désirable de vivre et de tenir à vivre pour ce qu' on aime et ce qu' on admire, que de faire l' impossible pour frôler la mort, à la recherche de cet idéal? La soif des difficultés à vaincre est un stade inévitable dans la carrière de tout vrai alpiniste. Nous, qui sommes plus âgés, nous ne l' oublions pas: notre expérience nous en empêcherait. Mais j' espère qu' il n' est pas trop présomptueux de demander à ceux qui traversent cette phase dangereuse: d' abord, de proscrire la rivalité humaine et l' élément de compétition de leur conception de l' alpinisme; ensuite, de ne pas douter de la sincérité de ceux qui affirment que le meilleur vient lorsque ce stade est dépassé.

La durée de la période pendant laquelle le culte de la difficulté et du frisson d' angoisse est tout puissant varie. Elle est rarement très longue. Dans certains cas, elle brise l' énergie. Un spécialiste de Munich estimait que, après sept ans d' escalades très difficiles, un homme n' est plus bon à rien, s' il est encore vivant... D' après ma propre expérience, l' exaltation ressentie lorsqu' on grimpe un passage voisin de la limite des forces, s' émousse par l' habitude en un état que je qualifierai simplement de désagréable... Si un homme n' a pour aiguillon que la recherche de la difficulté, la griserie du danger, la nécessité de faire un exploit, il lui faut toujours aller plus haut, dans son appréciation de l' effort, jusqu' au moment où il a atteint la limite. S' il est arrivé jusque là sans tomber lui-même, ce sera alors son enthousiasme qui tombera, à moins qu' il n' ait commencé à mieux comprendre ce que j' ap les valeurs absolues de l' alpinisme. Ce raffinement sur la difficulté vient en grande partie de la découverte de nouveaux moyens artificiels. A l' heure actuelle, même avec des pitons, nous n' en sommes qu' à l' avant stade du progrès technique; nous sommes en retard sur les lézards, en particulier sur le gecko qui possède de magnifiques ventouses, grâce auxquelles il peut monter en courant, avec grâce et facilité, les faces les plus lisses. Je suggère qu' un membre ingénieux du Club songe à l' invention d' une nouvelle espèce de chaussure, la semelle Gecko, qui rendra possible et relativement sûre l' ascension de dalles verticales ou en surplomb, là où les pitons ne pénètrent pas. Ceci pourrait conduire à la formation d' un groupe remarquable, « le Groupe du Surplomb », ou si vous préférez un nom purement anglais, les « Geckopods ». On pourrait aussi trouver une espèce de ventouse ventrale pour ceux dont la convexité empêche le menton et les doigts de pieds de se trouver en contact simultané avec des faces lisses. Ils seraient des Gastéropodes. Ce seraient probablement là des grimpeurs lents, et il faudrait leur réserver certains jours pour faire les escalades les plus à la mode.

Dans la technique de l' escalade, je ne vois pas de progrès possible au-delà du style du gecko. A ce moment, le sommet de l' escalier technique est atteint... Tôt ou tard, le moment arrive où l'on sait qu' on n' ira pas plus loin. Et c' est tant mieux si l'on s' est aperçu auparavant que l' escalier lui-même est mobile. Au cours des premières années, l'on est si absorbé en grimpant quatre à quatre les premières marches pour dépasser les vieux alpinistes, qu' on n' a pas remarqué le manque de fixité de ces marches. qu' on en devient conscient, on sait alors que l' avenir est assuré. Ainsi, lorsqu' on cesse d' améliorer son propre style, on n' est plus découragé, car l'on se sent toujours entraîné plus haut vers la joie supérieure que donnent les montagnes: celles-ci font naître des sensations de plaisir sans limites physiques, absolues et non relatives...

Tout d' abord, il y a la connaissance de la montagne et de l' alpinisme; celle qui consiste à savoir le plus possible sur eux, sur leurs origines, leur histoire, leurs variations et leur sens. C' est la soif de savoir qui a fait de véritables pionniers d' hommes comme Saussure, les Meyer et Forbes. Un alpiniste français a écrit récemment dans Alpinisme, pour défendre les plus audacieux des spécialistes modernes, qu' ils sont dans la vraie tradition des pionniers. Je trouve cela difficile à admettre. Lorsque je lis un récit d' ascen de Saussure, puis le compte-rendu de quelque escalade sensationnelle par un spécialiste étranger typique, j' ai conscience d' une différence essentielle dans le but et dans la satisfaction cherchée et trouvée. Saussure veut connaître la montagne et a écouté sa leçon pour connaître une vérité extérieure. Le grimpeur moderne, si nous le jugeons d' après ses écrits, semble vouloir mettre à l' épreuve ses propres forces, son adresse de machine à grimper et noter les frissons psychologiques qu' il a lui-même fait naître en son esprit: éléments stériles.

Le désir de savoir a été une force durant tout le passé de l' alpinisme, et il l' est encore. Personne n' ignore ce qu' un élément d' exploration ajoute à une expédition; je ne pense pas aux nouvelles ascensions qui ne sont que des variantes de plus anciennes, mais des entreprises dans des chaînes inconnues, où l'on ne considère pas les grandes difficultés techniques comme des éléments qu' il faut rechercher, mais bien comme des obstacles que l' expérience et la stratégie permettent de contourner lorsqu' ils compromettent le succès final. Mais chaque escalade, difficile ou aisée, accroît notre connaissance de la montagne. D' après mon expérience personnelle, la meilleure preuve que le plaisir qu' un débutant tire de la montagne va continuer à croître est l' aspect de plus en plus net pris par l' intérêt qu' il porte à tout ce qu' il voit pendant une course, non seulement à l' escalade en cours, mais à la topographie, à l' histoire, à la littérature de montagne.

Une autre source de satisfaction, moins relative que d' autres, car elle dépend d' éléments absolus, est celle-ci: la joie que nous causent les formes des montagnes, leurs couleurs, leur atmosphère. Notre amour pour les montagnes, avec le temps, peut se montrer avec moins d' exubérance, mais il devient plus profond à mesure que les années passent.

Encore un élément de joie profonde qu' il est impossible d' oublier ici: les amitiés formées au cours des ascensions. De même que je ne crois pas que la difficulté et le danger créent le courage, de même je ne vois pas en eux la vraie source de l' amitié. Je suis sûr que je dois les affections auxquelles je tiens le plus beaucoup moins aux heures de danger passées dans les faces et sur les arêtes des Alpes qu' à certains moments sur les sommets ou dans un pâturage, uniquement passés à se reposer, regarder et écouter, en compagnie de ceux qui éprouvaient le même envoûtement de satisfaction totale que moi-même.

J' ai laissé pour la fin notre joie la plus profonde: la conviction que, en ne faisant rien d' autre que de nous trouver parmi les montagnes, en leur consacrant notre énergie physique et nos facultés d' appréciation, nous marchons sur une voie dont le but est bon. Quelque chose comme la satisfaction qu' éprouve un Ecossais pur-sang dans un wagon étiqueté: « In-verness ».

Je crois que nous pouvons assez justement appliquer à ce qui nous intéresse ici ces mots que j' ai récemment lus dans un article du Times à propos de l' activité d' un groupement intitulé « les Amis des Cathédrales »: « Ils ont beaucoup développé l' information exacte et l' appréciation juste des nombreux éléments qui font l' existence de cette entité si vivante, une cathédrale. » Et plus loin: « Un élément est même encore plus important que l' œuvre accomplie: la création d' un état d' esprit qui, à l' heure actuelle, a rendu sa vie à la cathédrale et a réveillé l' amour que lui portent ses amis. » Lisez « montagne » au lieu de « cathédrale » et vous avez un résumé de l' œuvre accomplie par l' alpinisme.

Si l'on peut appeler une vieille église une « entité vivante », à bien plus forte raison peut-on donner ce titre à une montagne.Vous savez que les Alpes rappelaient à Ruskin les cathédrales. Pour moi, c' est plutôt le con- traire: les cathédrales me rappellent les montagnes. Par la façon dont elles dominent ce qui les entoure, dont elles dressent leurs grands parapets dans le ciel; leur passé infini et l' aspect inébranlable qu' elles ont devant les tempêtes; la manière dont leurs murs et leurs arcs-boutants dirigent nos pensées vers les hautes sphères de la médiation et de la foi. Les montagnes possèdent tout cela, à une échelle et avec une liberté de style qui défient l' effort humain. Cependant, la cathédrale et la montagne nous permettent chacune d' admirer l' autre et de sentir sa personnalité...

Quelque chose de la nôtre s' est communiqué à chaque sommet, sur lequel nous avons usé nos forces et où nos pensées se sont posées. Et quelque chose de leur personnalité a pénétré en nous et agit un peu sur tout ce qui vient dans la zone de notre influence. Ce sont là des fruits de l' alpinisme que rien ne peut détruire...

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