Sans problèmes au pôle Nord géographique

Emil Brunner, Braunwald

Impressions d' un vol en souvenir de Roald Amundsen ( mai 1978 ) Ils se retourneraient dans leurs tombes, tous les héros des expéditions polaires d' autrefois entreprises en bateau, à ski et en traîneau à chiens vers l' Arctique et l' Antarctique, s' ils savaient que les pôles de notre planète peuvent être aujourd'hui atteints sans problèmes, même par de simples mortels.

Depuis qu' il existe des avions long-courriers équipés de moteurs absolument fiables, le tourisme d' excursions a même osé s' aventurer qu' aux pôles qui, jadis, ont coûté plus de victimes qu' aucun autre endroit de la Terre.

Une invitation surprenante, une offre acceptable du VDI ( Verein Deutscher Ingenieure ) ~, quelques heures de réflexion et me voilà assis dans le DC-9 sympathique et déjà familier, voguant sur les ailes de mon « jet » vers ma première étape: Düsseldorf. Là, sur l' aéroport de Lohausen, m' at un Boeing 720-B de l' Aegle Air, compagnie islandaise qui possède une très grande expérience de l' Arctique. Bientôt la machine s' élève et, encore enveloppés dans un cocon de nuages, nous 1 Association des ingénieurs allemands.

cinglons vers Edimbourg. Au-dessus de la capitale écossaise nous virons droit au nord et en moins de rien nous voilà sur les îles Orkney. Nouveau changement de cap, la couverture mate des nuages se déchire enfin, et nous voguons à ioooo mètres au-dessus de I' Atlantique nord dans un ciel doré par le soleil couchant. L' Islande nous salue de sa plus haute montagne, l' Örefajökull. Hardiment elle dresse son pic au-dessus du Vatnajökull, immense plateau glaciaire de 8800 kilomètres carrés. Terre et mer se fondent au loin dans le rayonnement de ce bouclier de glace plus vaste que tous les glaciers des Alpes, du Caucase et de la Norvège réunis. Vestige de l' ancien Icefield, il est parent de ceux qui recouvrent encore aujourd'hui le Groenland et le Spitzberg. Un peu plus tard, nous découvrons à bâbord, bien loin sous nos pieds, la plus jeune île volcanique de la Terre: Surtsey, née en 1963. Tel Neptune, elle a surgi de la mer à environ 20 kilomètres au sud-ouest des les Westmann.

Doucement le Boeing se pose à l' heure prévue sur l' aérodrome militaire de Keflavik, construit par les Américains durant la Seconde Guerre mondiale. Retrouvailles avec F Islande! Retrouvailles, après de longues années, avec une le enveloppée d' une beauté mystique, mélancolique et sentimentale. C' est un pays d' énormes gouffres, de plaines de lave, de glaciers, de volcans actifs, de geysers fumants, de chutes d' eau jaillissantes et de soufrières gargouillantes; un pays pur et noble, comme au premier jour!

VOL COMMÉMORATIF AU POLE NORD Le vol suivant me conduira par-dessus le Groenland jusqu' au pôle géographique. Ensuite, retour en Islande par le Spitzberg et file de Jan Mayen. Ce n' est pas mon premier vol polaire, mais celui-ci revêt une signification particulière, puisqu' il commémore l' exploit du plus grand et du plus glorieux des explorateurs polaires, Roald Amundsen.

Depuis mes jeunes années, aussi loin que remontent mes premières lectures, ce Viking à la vo- lonté farouche, qu' aucun obstacle ne rebutait, cet homme unique et fascinant a été pour moi un modèle révéré et passionnément admiré. L' adulte, chez lui, n' a pas atteint tous les objectifs que l' enfant s' était assignés: la route nord-ouest, le pôle Sud, la route nord-est, le pôle Nord? Mais ce dernier but, le plus ardemment recherché, devait lui être fatal! Il y a cinquante-quatre ans, le 18 juin 1928, Amundsen quittait Tromsö, aux confins de la Norvège, sur un hydravion fran~ais, le Latham 4.J, avec cinq camarades. Il s' agis de porter secours à Y Italia, le dirigeable du général Nobile, tombé sur la banquise au nord-est du Spitzberg. Mais le vieux baroudeur du pôle ne revint jamais, pas plus que ses cinq camarades. Avec lui, c' est aussi la dernière grande figure de l' exploration polaire classique qui s' en est allée -la mer de glace du Grand Nord a emprisonné les six braves pour toujours...

Ce n' est pas sans émotion - cela se comprend -que je boucle ma ceinture: ce vol au-dessus de l' in empire des glaces n' est pas dédié à celui qui l' a aimé, combattu et finalement conquis?

Au moment où le soleil se couche sur le toit massif du hangar, l' appareil libéré de tout lest inutile s' élève avec élégance, après un décollage étonnamment court, et met le cap sur la Terre d' An ( Groenland ). 49 minutes plus tard, nous sommes à quelque 20 ou 30 kilomètres à l' inté des terres, laissant à tribord le cap Brewster, puis le cap Tobin, situé juste au 70e degré de latitude; enfin nous survolons de 9700 mètres la petite colonie esquimaude de Scoresby sur le gigantesque détroit du même nom. J' ai pris place à l' avant, dans le cockpit, auprès du navigateur. Celui-ci, avec ses cinquante ans bien sonnés, est un vieux renard des terres du Nord. Je prends des photos, filme et note les positions tout en essuyant continuellement les vitres qui se couvrent rapidement de buée. Dans la tendre lumière rose flamant du soleil de minuit, la vue plongeante sur ce monde de glaciers et de montagnes est d' une splendeur subjuguante, indescriptible. Quelle beauté! A vous couper le souffle, ces décors naturels du Grand Nord! Comme si, cinquante ans après la mort du plus grand explorateur polaire, l' Arctique voulait montrer, preuves à l' appui, pourquoi il y eut toujours, depuis des siècles, des hommes assez hardis pour mettre leur vie enjeu uniquement dans l' espoir d' arracher quelques secrets au grand sphinx blanc, à ce monde fascinant, apparemment illimité, de glace et de silence.

Aux fjords et aux langues glaciaires succèdent maintenant des plateaux de névés assez vastes pour recouvrir plusieurs fois la Suisse. J' ai parfois l' impression de survoler le cœur du Sahara; en effet, les masses de neige hivernale soufflées et charriées par les tempêtes ont pris l' aspect de belles dunes onduleuses.

Sur presque deux mille kilomètres, cette alternance de montagnes et de glaciers va défiler loin sous nos pieds. Deux heures d' un spectacle grandiose! Un Eldorado pour les géographes, les géologues et surtout les glaciologues! C' est le meilleur des cours théoriques, et illustré à profusion. Aucun autre endroit de la Terre n' offre des exemples aussi évidents du « dégivrage » progressif des glaciers arctiques et du recul lent, mais constant, de l' Icefield. De vastes paysages de collines arrondies, à peine enneigées, souvent saupoudrées de cristaux de glace par les tempêtes, alternent continuellement avec de pittoresques montagnes tabulaires érodées verticalement. Le regard ne peut embrasser un relief glaciaire d' une dimension aussi imposante qu' en prenant le recul d' une grande altitude.

Nous glissons dans un calme parfait: ici pas de sursauts ou de trous d' air comme on en rencontre sur les Alpes ou sur les déserts surchauffés. La régularité de l' éclairage du soleil ( de midi ou de minuit ) explique l' absence totale de turbulences. A la frontière de la Terre du Roi Frédéric X et de celle du Roi Frédéric VII, nous franchissons le me degré de latitude, laissant à tribord le fjord d' Ardencaple. La photographie commence à poser des problèmes. En effet, les contrastes font soudainement défaut dans le monde glaciaire tour- menté que nous survolons. Cette disparition quasi absolue du reliefest due à la position du soleil de minuit par rapport aux accidents du terrain. Impression renforcée par la blancheur mate de la lumière.

Déjà lors de l' approche du Groenland, un message radio du Spitzberg a annoncé un profond creux barométrique, un cyclone. Mais il n' y a que des optimistes dans la cabine et je ne suis sans doute pas le moindre. Grâce à mes expéditions antérieures je ne sais que trop bien avec quelle rapidité le temps peut changer sous ces latitudes; une paroi de nuages froids et humides peut subitement faire place au ciel rouge-or du soleil de minuit, mais c' est souvent aussi le contraire qui se produit. Pourtant rien ne saurait nous arrêter sur le chemin du but. Mon excitation s' accroît. L' horloge de bord indique i h 45 en date du 27 mai t 978. Le pôle Nord est atteint! A cet instant précis, il se trouve directement au-dessous de nous.

Les sentiments qui m' assaillent à ce moment défient toute description! Je repense à l' idole de ma jeunesse, à mon héros, à Roald Amundsen. Combien d' années cet homme n' a pas lutté pour atteindre enfin ce pôle géographique, le but de sa vie? Une pensée aussi à S. A. Andrée, ce Suédois qui eut en premier l' idée de vaincre le pôle par la voie des airs, en ballon libre. En automne 1897, lui et ses deux compagnons, Fränkel et Strindberg, payèrent de leur vie cette audace, sur la petite île de Vitö, au nord-est du Spitzberg. Il y a bien quelques décennies que j' ai photographié sur file des Danois, lugubre et désolée, les vestiges du hangar à ballon avec son installation de production d' hydrogène, ainsi que la baraque des explorateurs. Je pense aussi au Dr Frédéric Cook, à Robert Peary, à Richard Evelyn Byrd et Umberto Nobile. Le temps n' est pas si éloigné où, en compagnie de ce chaleureux officier, nous évoquions l' envol prometteur de Y Italia à la baie du Roi, puis l' issue tragique de l' entreprise quelques semaines plus tard. Et n' omettons pas de la liste la plus imposante personnalité que j' aie jamais rencontrée, Hjalmar Riiser-Larsen qui, en 1925 et 1926, sauva les expéditions aériennes d' Amund d' une perte certaine. Et pourrais-je oublier, enfin, les innombrables autres héros du pôle qui tous cherchèrent à atteindre cet endroit, le plus désiré de la Terre depuis des siècles, souvent au prix de leur vie? Leurs noms me sont aussi familiers que l' alphabet. Aujourd'hui, grâce au développement des techniques aérienne et maritime, de simples mortels, certes encore peu nombreux -et entre autres, moi - peuvent atteindre sans problèmes le point le plus septentrional de notre planète. Ils auraient tort d' en tirer vanité. Seuls les pionniers d' autrefois ont réellement accompli de grands exploits.

Pendant que le Boeing « tourne autour du monde », je photographie quelques portions des centaines de milliers de kilomètres carrés de calotte glaciaire qui entourent le pôle. Tout cela en l' es de huit minutes. D' abord brillant d' un éclat argenté, puis brusquement noirs comme du jais, quelques canaux strient cette banquise tourmentée. « L' est là notre empire, celui de la mort blanche! » semblent-ils proclamer d' une voix railleuse. A 1 h 53 précise, un grand virage à droite nous fait quitter le pôle et nous mettons le cap sur le Spitzberg.

Nous volons à 12 000 mètres, le ciel paraît noir au-dessus de nous, et une masse compacte de nuages recouvre la glace. Ce sont donc là ces traîtres bancs de brouillard lourd qui furent fatals à Nobile le 25 mai, et à Amundsen le t 8 juin 1928. Nous frôlons maintenant de peu l' endroit où se déroula la catastrophe de Y Italia du général Nobile.Vitö, l' île Blanche où l' aventure de A. Andrée s' acheva tragiquement, se trouve juste derrière. Tout à coup les nuages se déchirent sur la mer de glace et la vue s' éclaircit. A l' horizon sud apparaissent la Terre du Nord-Est, son cap Nord, la baie de l' Eau, celle de Lady Franklin, Low Island, les baies de Murchinson, de Wahlenberg et Palander et, plus près, de Verlegenhoo-ken, puis celle de Mossel avec le fjord Wilde qui s' allonge sur plus de cent kilomètres en direction du sud. Enfin, un peu plus au nord, la petite île Moffen, une lagune avec un cimetière de morses. Les côtes sur plus de 300 kilomètres, de même que le détroit mal famé d' Hinlope, sont parsemées de glaces flottantes.

Doucement nous descendons maintenant vers l' endroit de la côte du Spitzberg que les navigateurs hollandais Barents et Van Riyp explorèrent en 1596, remontant la banquise en partant du sud. C' est là, à Port Fair, entre Cloven Clift et He Vogelsang qu' ils hissèrent les couleurs de leur nation que des baleiniers anglais enlevèrent, par jalousie, seize ans plus tard.

Ce pays neuf fut nommé Spitzberg par les Hollandais à cause de ses nombreux sommets pointus en forme de pyramides.

Balayant littéralement des lambeaux de brume, nous rasons les pentes du mont Nordenskiöld et dégageons dans un immense virage à gauche; sur plusieurs centaines de mètres, l' avion tourne presque à la verticale. Enfin nous atterrissons sur la piste de Longyear, installée sur un terrain houiller. Autour du fjord gelé, le paysage reste immuable dans son habit d' hiver, et ses formations de glace m' étonnent par leurs dimensions, énormes pour la saison déjà avancée.

Malgré l' ambiance étrange et peu engageante de ses paysages de fjords, le Spitzberg, ou Svalbard comme l' appellent les -Norvégiens, restera toujours une de mes régions favorites. Même si la nature a créé le Groenland à une tout autre échelle. Aussi élégamment qu' il avait atterri, notre jet quitte bientôt la piste de béton gris-noir et s' élève en spirale au-dessus des nuages opaques pour atteindre la hauteur maximale de notre vol polaire: 45000 pieds. Sous l' immense voûte céleste d' un bleu d' acier, les rayons du soleil nous réchauffent agréablement - il convient de préciser qu' il s' agit ici d' un vol d' études de navigation—et nous mettons le cap sur Jan Mayen—Akureyri— Keflavik. Au-dessus d' Akureyri nous avons déjà gagné l' espace aérien islandais. Avec l' atterrissage sous la pluie diluvienne de Keflavik prend fin cet inoubliable voyage, dédié à Roald Amundsen.

14 Sommet sud du Brandberg. Au premier plan: une plante du 19 Crotte avec dessins rupestres. Dans la gorge du Jleuve désert ( WelwitschiaAmis, à env. 1800 mètres 15 Sommet sud du Brandberg. Au premier plan: Marc, le fils 20 Peinture rupestre représentant une danse de l' auteur de l' article 21Antilopes rues de /ace et de cote 16Sur le haut plateau du Brandberg 22Femelle antilope arec son petit 17 Sur le Brandberg. Au premier plan un' T sisus,,;,;,23Gracieuses silhouettes peintes sur le rocher. La cou leur 18Bruno sur le sommet sans nom. En bas: le ht du /teurer t,,,,,,,. ,blanche des nsa«es est delà passée Amis qui se perd dans te desert de SCRIPTl' M Depuis 1957, il est possible de voler d' Europe en Extrême-Orient, et vice-versa, en empruntant la ligne polaire inaugurée par le SAS ( Scandinavian Air System ). Pourtant, de tous les passagers de cette ligne, seul un petit nombre sait que leur vol ne passe en tout cas pas par le pôle géographique, mais à une distance de 1000 à 1500 kilomètres, voire plus, c'est-à-dire sur le Groenland du Nord et la région du pôle magnétique qui se trouve dans le Canada septentrional.

Traduciion Nicolas Durasse!

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