Scheidegg-Wetterhorn: Ascension directe du Pilier ouest

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e pil o qu e Une aventure extraordinaire vient de se terminer. Pour chacun de nous, elle deviendra un de ces souvenirs brülants qui jalonnent la vie d' un grimpeur en lui conférant une valeur supplémentaire. Une fois de plus, nous avons eu la preuve que l' alpinisme pratique sans interets mesquins est bien plus qu' un sport: il est un véritable enseignement des valeurs humaines.

Scheidegg -Wetterhorn: Ascension directe du Pilier ouest1

Maurice Cochand, Yverdon Claude Forestier. Pour d' autres, un guide; pour moi, le grimpeur de toute confiance, si rapide en second que le mieux est de lui laisser cette place, alors meme que, devant, il passerait.

- Il faudra sortir la corde.

Je reviens à la réalité. Voilà près de deux heures que nous errons séparément dans le socle. Balade de somnambules lourdement charges, reveil brutal ä l' extremite d' une vire, dans des difHcultes 1 Les 12 et 13 aoüt 1972. II s' agit de la voie Trachsel-Känel.

surprenantes pour le socle. Assure, Claude disparait ä Pangle de la paroi et realise qu' il est dejä dans la premiere longueur. Reunion ä un relais mal pitonnable, ä proximite d' une cascade qui nous transit sournoisement. Je prends la tete dans une dalle digne de la face de Plagne et, de plus, exposee ä des chutes de glace. Cinq metres au-dessus du relais, une trace de pitonnage. Comme jesuisdejä en train de me faire peur, je decide de « clouter ». Decrocher lemarteau, choisir le piton. Les mollets chauffent dur. Cinq coups de marteau, mais cette satanee ferraille n' entre pas. Deuxieme tentative, dans une autre fissure. Pour les mollets, 9a devient intenable. Cette fois, le clou daigne tenir en place sans l' aide de ma main. Renon9ant ä mieux, je pars a la recherche soit d' un piton en place, soit d' une grosse prise. Je trouverai les deux, Tun un metre cinquante au-dessus de l' au. Traversee ä droite pour se mettre ä l' abri dans un diedre. Rien ä dire sur la longueur suivante ( 35 m, V, 1 piton ), si ce n' est que le piton etait trente-cinquieme metre! Un puissant surplomb nous barre la route et, sans etrier, c' est avec un sentiment de quasi-nudite que je m' eleve vers lui. Fendu en son milieu par une faule verticale, il offre un point faible que les audacieux de la premiere ascension ont su exploiter. Une lutte bestiale s' engage aussitöt dans ce laminoir pendu audessus du vide. J' en sors par le haut, triomphant et inquiet. Parce que, s' ils ont ete capables de faire 5a une fois, rien ne prouve que, plus haut, ils n' aient pas manigance quelque chose dans le meme style.

Quelques longueurs sur la droite, une traversee sur la gauche, on ne sait plus tres bien oü l'on en est. D' apres le topo, un passage de VI devrait nous etre indique par la presence de trois pitons dans une longueur. Comme il n' y en a jamais plus de deux, il faudra bientot admettre que ce passage redoute a ete franchi incognito, noye dans l' am des difficultes.

Dernier obstacle avant la grande terrasse, une fissure-cheminee, terreuse et delitee, mene sous un toit ä eviter par la droite. Au debut de la tra- versée, le piton de la longueur ( une patere comme celle-là, je n' y pendrais pas ma cravate !). La main gauche ( paume vers la gauche ), accrochée à Pextremite droite du toit, fait opposition avec mes souliers terreux posés sur des prises inclinées. Pour ce qui est de la main droite, voilà deux minutes qu' elle bat la campagne, à la recherche d' une prise, alors que le sac tire méchamment vers l' arrière. Enfin, pincant un mini-feuillet, j' arrive à me plaquer contre la paroi. Me voici au grand écart ( lequel grand écart a de commun avec les gaffes d' être irréversible !) Dans ces conditions, il ne me reste plus qu' à finir le passage dans le style alligator. Si j' attrape le caiman qui a ouvert cette voie, je le voue aux crocodiles! Vivant! Claude me rejoint, un peu marqué. II ira jusqu' à me faire l' honneur de s' inquiéter de la manière dont ca passe en tete.

Nous rejoignons bientot l' arete. Libérés de l' oppression de ce cirque couronne de séracs, nous faisons une longue pause. Trop longue. A peine reprenons-nous l' ascension que débute un carrousel infernal. Projetees par de violentes bourrasques, des bandes de brouillard aveugles viennent s' écraser sur le versant ouest, puis débordent en face nord. Univers mouvant dans lequel on cherche son compagnon. Pluie, grele; nous voilà réunis sur une vire en face nord. Craquement sec de la foudre on le coeur marque un temps d' arret, grondement sourd et interminable de la débâcle de glace qui du Hühnergutzgletscher s' abime de ressaut en ressaut, balaie la deuxième longueur et achève de se disloquer dans le socle. Notre vire serait acceptable pour un bivonac, mais il ne doit pas etre plus de 14 heures, et une courte accalmie suffirait pour gagner la Pargätzi-Schulter.

Profitant d' un rayon de soleil, je lance le sprint. Mon élan se brise sous la pluie dans un petit dièdre vertical et plutöt lisse. Claude, qui me croit dans une longueur de IV, m' exhorte à plus de rapidité. Mécontent, je réponds dans le meme style! A regret, je place un étrier. La dernière longueur semble facile, mais le vent est si violent que je dois attendre un instant de calme.

Ambiance de base-ball. Gare à moi si je n' ai pas termine la longueur avant la prochaine rafale! C' est parti! Vite! Plus vite! Surtout ne pas se mélanger! Dans les derniers mètres, je sens l' in poursuivant me talonner. Ouf! Hurle-ment rageur du vent qui n' a eu que mon soupir ä balayer.

Au camping de Thoune, les tentes volent bas.

Au pied d' un mur surplombant, nous trouvons un bon emplacement de bivouac, protégé du vent. Le brouillard dissipe laisse paraître sur nos tetes une couverture noire tirée à la limite du plateau. Là-bas, il fait beau. Longtemps, il faudra attendre que le roi soleil s' abaisse à enfiler ses grandes jambes sous la couverture, la tete ne tardant pas à s' enfoncer dans un oreiller de cumulus couvrant le Jura.

Nuit paisible, suivie de l' aube douteuse d' un jour de beau à nébulosité variable. Orage prévu pour le début de l' après. Allegement des sacs. Adieu Meta, bananes séchées et autres cacahuètes. Par une brèche, il faut rejoindre un sombre diede en face ouest. Vertigineuse cage d' ascenseur plongeant dans l' obscurité d' où monte un vent violent, créant une sensation de saut en parachute. Ce n' est pourtant pas le moment d' avoir un pépin! Au relais, Claude m' apprendra que j' ai manque un piton blotti dans le noir. Nous sommes dans le ressaut de deux cents mètres. Passage marquant: un dièdre compact de trente-cinq mètres ( impitonna-ble !). Au fond, une fissure large de vingt centimètres. Pas facile de coincer son pied dans une faille pareille! Pour une fois, on tirera mon sac. Je crois tomber à la renverse quand je trouve le quatrième piton de la longueur suivante!

Une échelle pend au début d' une traversée. Claude non plus n' arrivera pas à la récupérer. La qualité du rocher est variable, et un bon coup de pied dans chaque prise n' est pas de trop pour effectuer un tri salutaire.

Par des longueurs faciles, nous gagnons la tete du pilier, dernier obstacle avant le sommet. Sur la droite, nous pouvons voir des traces sur le glacier, et toutes les traces mènent chez les hommes. ( Oh! Saint-Exupery !) Plus que trois longueurs, mais sérieuses. Les deux premières passent bien. Dans la troisième, il est question d' un toit jaune à éviter par la gauche. Comme il y a un toit jaune-gris audessus du relais, je pars à gauche. Au bout de quarante mètres dans un rocher douteux, je me dis que ce toit était plutöt gris-jaune, voire gris-gris. Les cordes de cinquante mètres me permettent de sortir de ces piles d' assiettes où il n' aurait pas fait bon relayer. Maintenant c' est gagne. Sur la droite nous repérons le « tunnel » qui nous permettra d' éviter les tours de Parete sommitale.Vestige romain sur ciel encore bleu, c' est à partir de cette arche que commencera la descente. Mais ca, c' est une histoire trop orageuse pour qu' on en parle!

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