Si j'étais fils de roi

montagne! Non pas un de ces monts aux som-

["01 ...bres gorges et aux couloirs d' éboulis, aux sé-

Willy Auf der Maur-Pfyl, Seeweny verrait voleter des papillons multicolores, et

racs et aux glaciers suspendus, mais plutôt une montagne aimable et bienveillante, avec des pins noueux et des dalles ensoleillées. On les parois rocheuses renverraient l' écho d' un tintement de cloches.

Si j' étais fils de roi, je demanderais un Brüggler^. A la cour, il y aurait des sourires in-dulgents:

- Ton père est roi, me dirait le majordome, prends donc une montagne plus haute, un géant à parements rutilants et à couronne de diamants... Ton père est riche et puissant!

- Non, répondrais-je en tapant du pied, je ne veux pas de vos hautes montagnes sublimes, je veux un Brügg/er!

Je ne suis pas fils de roi, c' est pourquoi je n' ai pas de Brüggler... pour moi tout seul! Je dois le partager avec d' autres, beaucoup d' autres, avec Hans et Heiri, avec Köbel, Chri-gel et Sepp. Encore que Sepp, lui qui a parrainé ma première expérience au Brüggler, j' admettrais volontiers qu' il le partage avec moi!

Je le revois aujourd'hui encore, tel qu' il m' apparut le jour de cette mémorable escalade du Brüggler. Il était sorti brusquement de l' ombre du bois de sapins, s' était assis sur un bloc dans les éboulis, avait sorti du sac un transistor et une bouteille de cidre et s' était mis à nous observer tout en buvant de grandes rasades.

Il nous a laissés « patauger » un bon quart d' heure à la recherche de l' itinéraire. Enfin, il a eu pitié de nous et nous a crié, entre les deux derniers « tubes » brailles par le transistor:

- Cette voie-là, ça ne vaut rien! Il n' y a que des arbres et de la terre! C' est de ce côté-ci qu' il faut grimper!

Il désignait du menton l' extrémité opposée de la large paroi.

- La Voie de la Saint-Sylvestre, ça c' est une belle voie!

Wisel fit comme s' il n' avait rien entendu. Avec la mine d' un pêcheur de haute mer à qui on offrirait du hareng cuit en récompense d' un exploit extraordinaire, il se mit à tirailler la' Sommet des Préalpes glaronaises, bien connu des grimpeurs.

A l' entrée du vallon supérieur de Schwändi ( Glaris ).

corde enroulée autour d' une branche de pin pour en faire des anneaux réguliers dans sa main calleuse.

- Continue, on peut grimper un bout ensemble!

A son ton bourru, je sentis que toute résistance était vaine et je commençai à escalader la Voie des pins à regret, en songeant à la belle Voie de la Saint-Sylvestre.

Pendant ce temps, Sepp prenait congé de sa bouteille de cidre après une dernière étreinte, puis galopait le long de la paroi en faisant rouler les cailloux sous ses pieds et commençait à escalader la falaise « impossible » dans la chaude lumière du soleil, tout en lançant de joyeuses « youlées ».

Une bonne heure plus tard, tandis que nous cherchions les rares prises dans la paroi lisse, Au milieu: la paroi de dalles du versant sud du Brüggler.

il était déjà en haut, nous indiquant amicalement les prises et les pas, avant de se lancer dans une tirade sur l' utilité des pins nains en général et des pins du Brüggler en particulier.

L' escalade m' avait beaucoup impressionné, malgré les arbres qui poussaient un peu partout, si bien que, arrivé au sommet, poussé par la curiosité, je m' approchai de cet homme capable de nous rendre plus familier ce Brüggler encore inconnu.

Sepp nous présenta d' un geste large la plaine de la Linth et le monde des trois mille glaronnais. Puis il nous accompagna avec empressement dans notre descente jusqu' au pied de la paroi, où il nous présenta généreusement à sa « compagne » au large ventre. Puis il commença:

- Ça, à côté de la Voie des pins, que vous venez de faire, c' est le Grand dièdre... et là, en diagonale, nous avons la Fissure des gazons. Après, c' est le Petit dièdre, la Dalle. Là derrière, la Fissure de Seppli, et tout en arrière, la Voie de la Saint-Sylvestre. Je vous ai bien dit que c' était celle-là qu' il fallait faire, elle est rudement belle!

- Enfin, ajouta-t-il non sans quelque hésitation, je veux bien vous la montrer!

Escalade au Brüggler: les rainures dues à l' érosion font penser aux rails d' une gare marchandises.

Je fus d' emblée tout feu, tout flamme, mais je redoutais la résistance de Wisel. Il était têtu et réservé, et rien ne le mettait davantage de mauvaise humeur que l' arrivée d' une tierce personne dans notre cordée. Mais, cette fois-ci, il sembla se résigner à son sort.

Au cours des heures qui suivirent, nous allions faire une expérience toute nouvelle dans le domaine de l' escalade. Si nous avions eu les contacts les plus divers avec le rocher au cours de nos ascensions, nous n' avions pourtant jamais eu sous les doigts un miroir de pierre! Nous fûmes rassurés d' apprendre qu' il n' était pas indispensable d' être une mouche pour progresser sur cette surface unie et fen-dillée. Sepp nous prouva d' emblée qu' il est même permis d' être un peu éléphant, du moins si l'on a des bras bien rembourrés. La façon dont il tapait des pieds sur les étroites corniches, sans cesser de marmonner dans sa barbe, et la manière dont il saisissait les prises et se tirait avec force à des feuillets cachés, arracha à Wisel un premier sourire d' admira. Ce qui se jouait au-dessus de nos têtes n' était pas une fine partie d' escrime aux feintes subtiles, mais un combat dur et franc entre deux adversaires de force inégale. Suivant une élégante diagonale, la voie conduisait de fissure en fissure, de niche en niche, chacune dotée d' un robuste pin nain. Avec leurs branches tendues au-dessus de la paroi, ils ressemblaient à des marins cherchant à empêcher leurs voiliers de sombrer. Toute une « flotte » semblait glisser par forte brise sur la surface luisante de la falaise.

Au relais, Wisel, avec ses fins cheveux châ-tains collés sur le front, s' appuyait du genou contre le rocher, et aspirait voluptueusement la fumée de sa cigarette.

Quand l' assurage me laissait un moment de répit, je jetais un coup d' œil sur le paysage, sur le Bockmattlistock si arrogant ou sur la silhouette crénelée des lointains Mythen. A part le tintement de quelques clarines, le bourdonnement des insectes, le cliquetis discret des mousquetons, aucun bruit ne montait jusqu' à nous. Nous tâchions de ne pas troubler ce silence. Quant à Sepp, là-haut, nous le laissions se démener avec le rocher. Tout au plus Wisel faisait entendre un léger grognement quand nous entendions Sepp dialoguer avec les prises.

- Approche un peu, vieille bête, que je t' at... attends un peu, je t' aurai...

Souvent ces mots revenaient, et ce n' est que plus tard que je compris que les monologues de Sepp et toutes les manières qu' il faisait avaient pour seul but de donner aux no- vices du Brüggler que nous étions la confiance dans le rocher et dans notre camarade de cordée.

Mais ce n' était même pas nécessaire. Il y avait longtemps que nous n' avions pas escaladé une paroi avec une telle légèreté et un tel plaisir. Ce Brüggler nous plaisait décidément beaucoup! Cette Voie de la Saint-Sylvestre, si prisée de Sepp, me disais-je, est une suite de vires et de corniches propres, de boîtes aux lettres, de sabliers, d' écailles à bords déchiquetés, de prises cachées aux arêtes vives et de niches... Ah! ces niches, abris secrets avec leur tapis de racines sans écorce et leurs rameaux vert tendre si odorants, en éventail devant un fond bleu-vert!

La Voie de la Saint-Sylvestre, c' est encore les cannelures d' érosion, ai-je constaté plus tard. Elles nous ont presque fait peur, lorsque nous les avons vues après quelques longueurs d' une escalade très plaisante et sans problème malgré la raideur de la paroi. Ces rigoles parallèles remontaient la paroi plus abrupte et d' un seul tenant, pareilles aux rails d' une gare marchandises. Quel morceau de choix pour notre premier de cordée! Tantôt en coinçant la chaussure, tantôt en faisant le grand écart, il se hissait non sans peine, mais athlétiquement dans ces rainures. Parfois il y plongeait les bras jusqu' aux épaules, laissant pointer souvent ses coudes vers la gauche et la droite. Il ressemblait alors à Samson en train d' écarter les deux piliers d' un temple. De temps en temps, Sepp quittait un rail pour l' échanger contre un autre, plus commode, une manœuvre qui, vue d' en bas, ressemblait à un numéro au trapèze et déclenchait chez les spectateurs un murmure d' étonnement et d' admiration.

En cette chaude journée du 26 juin 1965, j' ai été séduit par le Brüggler, et il n' est pas étonnant que j' aie voulu faire connaissance ensuite avec la plupart de ses autres voies. Même si l' une est plus abrupte, l' autre plus plate, leur structure fait qu' elles se ressemblent toutes comme des sœurs. Elles ont toutes quelque chose de la Voie des pins et quelque chose de la Voie de la Saint-Sylvestre, et elles tiennent toutes un peu de l' escalier et un peu de la piste de danse.

Mais celui qui ne verrait que l' aspect technique d' une escalade au Brüggler, serait un mauvais alpiniste, et myope de surcroît. A l' aube, quand les rayons obliques du soleil dessinent des figures abstraites sur la large dalle, ou à midi, quand la même surface se transforme en une fine mosaïque, c' est vraiment le moment de contempler la nature. Le dessin mystérieux des lignes qui s' entrecroi nous invite à rêver, à nous envoler dans l' espace, à combler des désirs oubliés. Rêver et méditer, voilà ce qu' on peut faire au Brüggler. Tel ce garçon frisé que j' ai rencontré un jour, assis sur un bloc, et qui m' a tendu avec hésitation un petit carnet à lait bleu, tandis que je ralentissais le pas en arrivant à sa hauteur. Surpris, j' ai pu lire sur la couverture unie: Maximes. Poussé par la curiosité, j' ai ouvert le carnet à la première page et lu les mots: Prüggier un jour, Prüggier toujours; à la page suivante: Prüggier for ewer!et à la troisième: Voir le Prüggier et mourir! Je n' osai pas en lire davantage et lui rendis le carnet.

- fVers' écrit avec y, lui ai-je dit simplement. Tout ému, je lui serrai la main et me hâtai de rejoindre mon camarade de cordée qui s' in déjà.

Rêver et méditer, pour découvrir l' essentiel, pour se laisser façonner par la nature et la montagne! Quant à savoir si la nouvelle génération des « Bruggléristes » l' emporte sur nous spirituellement et éthiquementCes flegmatiques, ces doux à la barbe broussailleuse et aux lunettes sans bords viennent en foule y grimper sur leurs semelles pareilles à des pneus de vélos usés.

Le temps passe. Douze ans déjà que Wisel, mon cher camarade de cordée, n' est plus parmi les vivants. De jeunes visages se mêlent à mon image du Brüggler: celui de Hans, par exemple, le garde-chasse et guide de montagne, qui a ouvert plusieurs voies nouvelles au Brüggler et qui nous accorde généreusement l' hospitalité dans son chalet, au pied de la paroi.

Rêver et méditer... Même celui qui ne peut faire de l' escalade extrême peut goûter à ces plaisirs-là. Pour ma part, je ne le fais nulle part aussi volontiers qu' au Brüggler, en pays glaronnais. Hier encore, je rêvais et me demandais pourquoi il y a des montagnes. Est-ce que d' autres Brüggler sont en train de nager dans le magma bouillonnant du centre de la Terre ou cherchent à se faire une place entre le feu de l' enfer et la surface du globe? Alors une idée me traversa soudain la tête: cette falaise nommée Brüggler, inclinée sur les verts pâturages, est-ce vraiment une paroi d' escalade, ou bien... le jardin alpin de saint Fridolin! N' avais pas vu fleurir le bois-gentil dans la fissure de Seppli? N' avais pas rencontré l' achillèe, la gentiane, le trolle et bien d' autres fleurs dont les noms ne sont pas familiers au piètre botaniste que je suis? Mon ami Jean-Pierre n' y avait-il pas pris en photo le plus gros pied de primevère auriculaire qu' il ait jamais vu?

Cette découverte que je venais de faire était de taille et ne pouvait rester sans conséquences. C' est pourquoi j' attends d' un moment à l' autre le message qui me libérera de l' obligation de gagner mon pain quotidien dans l' air pollué de la plaine.

Arni lecteur, si durant ta prochaine excursion dans le romantique Schwändital, tu vois trois personnages en tablier vert glisser sur les dalles gris clair du Brüggler, ce seront les trois amis, Sepp, Hans et moi ( le fils de roi manqué ), les gais jardiniers de saint Fridolin!

Traduit par A. Rigo... suivant une élégante diagonale, la voie conduit de fissure en fissure, de niche en niche...

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