Ski en Mongolie Sur les traces de Gengis Khan

Connue pour être le pays de Gengis Khan, l' un des grands conquérants du monde, la Mongolie est avant tout un pays de chevaux, composé d' une immense steppe où se déplacent nomades et troupeaux de chèvres et de moutons. Pourtant, au nord-ouest, une série de chaînes de montagnes, dont celle du Tavan Bogd, réserve de bien agréables surprises aux skieurs et alpinistes qui voudraient explorer cette région.

La plus haute montagne de Mongolie

Ce matin, le vent tape fort sur la tente. J' enfonce encore plus mon bonnet sur la tête avant de sortir de mon duvet. Le beau temps éclaire la chaîne du Tavan Bogd. Il fait –20° C avec un vent à 50 km/h. Au loin, le Khuiten – plus haut sommet de Mongolie à 4374 m d' altitude – est dégagé. C' est aujourd'hui ou jamais. Voilà maintenant plus de quinze jours que nous explorons les montagnes de l' Altaï. Située au nord-ouest du pays, à la frontière avec la Chine et la Russie, cette région essentiellement désertique

L' histoire de ces montagnes est toute récente. La « collaboration » avec le grand frère soviétique et les tensions avec l' ancien allié chinois ont longtemps fait de cette zone un no man's land qui n' avait qu' un intérêt géopolitique. C' est en 1956 seulement que le russe Pieskarv et douze Mongols gravissent pour la première fois le Khuiten. La chute du communisme et l' ouverture de cet immense pays ( trente cinq fois la Suisse ) voient apparaître les premiers Occidentaux dans ce secteur. En 2002, c' est une expédition d' Amé qui serait la première à avoir descendu à skis ces différents sommets. L' aspect peu exploré de ces espaces nous a certainement motivés à découvrir par nous-même les montagnes mongoles.

Nara, la responsable de l' agence qui s' occupera de notre logistique, nous avait prévenus: « Ici, la météo au printemps est comme le caractère des femmes, instable... » Une métaphore qui correspondait bien à ce qui nous attendait. Pendant cinq jours, avec nos 4x4 soviétiques, nous avons d' abord cherché à rejoindre le massif de l' Aïmak. Brinqueballés dans ces antiques engins, cassant parfois des pièces, demandant notre chemin aux nomades, nous n' avons fait qu' apercevoir cette chaîne cachée derrière une multitude de crêtes et de contreforts. Des rivières encore gelées, d' autres en pleine crue, des pistes impraticables en cette saison nous ont obligés à déclarer forfait. Après une dernière observation à la jumelle qui faisait apparaître la pente encore plus raide et les séracs particulièrement menaçants, nous avons décidé d' opter pour le massif qui présentait le plus de garantie: celui du Tavan Bogd.

Depuis Ölgiy, deux jours de piste nous mènent au point de départ de notre expédition. Nous avons droit à un dernier contrôle en règle par un groupe de militaires mongols sortis tout droit du Désert des Tartares. Dans leurs vestes de combat, le calot militaire de travers, ils ressemblent aux héros du roman de Dino Buzzati, habités par l' inaction et hantés par un ennemi qui n' existe que dans le vent. Nous sommes bien au bout du monde, les frontières russes et chinoises sont juste derrière nos têtes. Nous entrons dans le pays du léopard des neiges. C' est d' ailleurs ses traces qui nous accueilleront lors de notre première reconnaissance sur le glacier Alexander. Bien marquées dans la neige profonde puis se perdant dans une paroi presque verticale. Le léopard des neiges est ici le maître absolu. Comment fait-il pour résister à l' hiver alors que le thermomètre descend sous la barre des – 60° C? Les carcasses de chevaux et d' ovins témoignent dans tous les alpages de la dureté du climat. Les quelques Kazakhs qui vivent dans ces hauteurs se calfeutrent, se chauffant encore avec la bouse de vache, ne sortant que pour chasser le loup lorsqu' il s' approche des bergeries. Même en ce mois de mai, le climat est rude. En douze jours au camp de base ( à 3000 m d' altitude ), nous garderons constamment le bonnet sur la tête et c' est dans le mauvais temps que nous effectuerons la plupart des ascensions. Nous veillerons à toujours garder un peu de réserve d' énergie et à ne pas surestimer nos capacités techniques, car nous savons que le premier poste de secours est à plus de trois jours de voiture. Nous gravissons le Naran et le Malchin avec un temps maussade. Une coulée de surface dans la descente raide du Naran ( passage à 45° ) me rappellera même que la neige, ici comme ailleurs, est toujours apte à couler.

Ce matin, alors que nous avalons notre déjeuner dans la tente mess, nous savons que c' est peut-être notre unique chance de gravir le Khuiten. En trente minutes, nous rejoignons le glacier Potanine par la moraine. Long de plus de vingt kilomètres, il ressemble un peu au glacier d' Aletsch avec beaucoup moins de crevasses. Il nous faut d' abord le remonter. Pendant plus de trois heures, à l' abri du vent, nous progressons sur un glacier à peu près plat. A 3670 m, nous rejoignons enfin l' arête. A droite, une belle arête ourlée se perd dans les nuages. Une éclaircie me permet de voir qu' elle rejoint le Snow Church, un des sommets du massif. Le vent redouble d' intensité puis, subitement, dégage les nuages. Nous sommes sur une immense arête de plus de deux kilomètres. Si le versant nord bordé par quelques séracs conserve encore un caractère alpestre familier, le versant sud qui plonge directement sur la chaîne de Touva a des allures himalayennes. Nous dominons une pente qui a presque mille mètres de dénivelé. Des dizaines de lignes de crêtes se découpent. J' ajuste au mieux mon masque et ma cagoule. Un froid glacial se glisse dans les moindres interstices et je sens qu' il attaque ma joue encore à l' air libre. A regarder l' horizon qui se perd dans ces lignes blanches, j' ai l' impression d' être dans un monde polaire où l' homme n' a pas sa place. Au loin, il n' y a que des montagnes, des centaines de pics sans nom. Le sommet n' est plus loin. Après une dernière remontée, brassant de la neige jusqu' au genou, nous l' atteignons entre deux nuages. Le brouillard se déchire comme dans une aquarelle de Samivel. Un immense pilier se détache sur le versant chinois. Le temps de prendre un cliché et il nous faut entamer une descente sur le versant que nous ne connaissons pas. Dans une pente soutenue, voyant à peine le bout de nos skis, nous descendons avec une sorte d' allé.

Voilà désormais six heures que nous avons quitté le camp de base, et nous avons l' impression de faire corps avec ce pays. Même le grand froid ne nous atteint plus. A l' abri du vent qui redouble en altitude, nous laissons une certaine euphorie nous gagner. La plupart d' entre nous sont d' ex skieurs, ils sentent la pente comme un chien sa proie. Nous atteignons rapidement le bas de la paroi et il ne nous reste plus qu' à glisser pour rejoindre la moraine et le camp. Une heure plus tard, exténués, nous regagnons enfin les tentes. Le ciel est déjà en train de se recouvrir. Bien préparés et bien équipés, nous n' avons que des gelures superficielles. Une belle cicatrice à la Corto Maltese 1

sur la joue me donne des allures de pirate.

Les conditions vont alors définitivement changer. Une neige lourde et un temps presque chaud nous accompagnent désormais. Nous tenterons d' autres sorties, sans succès. Mais déjà d' autres montagnes nous attendent, à commencer par le Tsangbagarav. Au bout de trois semaines, nous aurons gravi plus de sept 4000 mètres. Sur les approches, nous avons rencontré des peuples de nomades ( des Kazakhs puis des Mongols ) qui sont, comme ces montagnes, libres et sans attaches. Même si la traversée des villes sera à chaque fois une épreuve ( rencontres avec les locaux imbibés de vodka dès le matin ), nous reviendrons transformés et imprégnés par la beauté de ces paysages. Et pour clore le séjour, pourquoi résister au plaisir de faire une randonnée à cheval? C' est ce que nous nous empressons de faire. L' esprit du voyage et les grands espaces seront là aussi au rendez-vous!

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