Soglio, seuil du paradis

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Hermann Kornacher, Unterpfaffenhofen

II faudrait mettre en majuscules chaque mot concernant ce village, ses terrasses ensoleillées, sa vue sur le Bregaglia et les géants du Bondasca.

L' altitude de Soglio est plutôt basse ( 1090 m, dit la carte ), mais la grâce préside à sa situation. Soglio possède le charme du sud, joint à l' attrait mystérieux que crée tout voisinage de frontière. Le souffle rude, mais déjà bien méridional, du sol suisse s' y fait sentir, et l'on perçoit l' odeur de renfermé de la poste, et l'on s' arrête devant le labeur du paysan qui doit travailler de ses mains, bon an mal an, s' il veut pouvoir s' asseoir devant une soupière odorante et bien remplie. Un climat trop méridional engendrerait trop de chaleur et de lassitude, mais trop de rudesse serait une blessure constamment ouverte pendant les jours de joyeuses vacances alpestres.

Soglio se trouve au centre d' un paysage coloré et superbe; l' accueil des sombres cyprès qui, à l' entrée du village, se détachent sur le granit clair du Cengalo, ne révèle qu' un des contrastes féeriques offerts par ce petit coin de terre. Pas de victoire sans combat, pas de souvenir sans passion. Soglio exige qu' en face de lui se lève la scène dramatique et gigantesque du Bondasca, s' il veut apparaître comme le seuil du paradis. C' était cette vision de sommets par-dessus les prairies qui emplissait le peintre Segantini d' un tel respect devant la création qu' il l' éternisa dans son triptyque Werden. On comprend que l' artiste ait considéré ce balcon élevé où il passa ses derniers hivers comme le seuil du paradis, et qu' il se soit écrié, enthousiasmé: « Soglio è la soglia del Paradiso! » Trois routes s' offrent à conduire le voyageur à Soglio: pour le touriste motorisé celle qui, du lac de Còme, va par Chiavenna à la Maloja et au Julier ou - inversement - celle qui descend rapidement de l' Engadine dans le val Bregaglia. Des lieux aux noms mondialement connus défilent: St- Moritz, Silvaplana, Sils Maria. Et, au col de la Maloja même, un paysage tout différent s' ouvre déjà.

Une lumière claire monte du sud comme d' un abîme. Quatre cents mètres plus bas, voici Casaccia, voici le Bregaglia et l'on va d' un vent où passait la fraîcheur du glacier à un souffle méridional. En moins d' une heure, le monde s' est transformé. Les noms des lieux que l'on traverse prennent une consonance italienne: Vicosoprano, Stampa, Promontogno, Bondo, Castasegna. Les routes sont étroites comme dans le Midi, les fenêtres des maisons claires, colorées, ne sont plus les ouvertures profondes, protégées, de la demeure engadinoise, mais des baies aimables avec des boutiques multicolores. Et le vent murmure dans les lauriers-roses.

Au pâturage de Spino, à la bordure droite de la plaine fertile où la Maira, l' indisciplinée, coule vers le village frontière de Castasegna à travers un lit étroit et ombragé, la petite route de Soglio bifurque et se perd bien vite dans les halliers et les châtaigniers. Qu' on la monte ou qu' on la descende, cette route raide traverse la plus belle et sans doute la plus importante forêt de châtaigniers de Suisse. Ici et là émergent des chardons fleuris et des œillets sauvages, émergent les cascine grises, ces cabanes de pierre où les paysans rôtissent des marrons à la fin de l' automne, dans la chaleur enfumée d' un feu pétillant. Actuellement, c' est le parfum âpre des fleurs de châtaigniers qui se mêle à la saine odeur du bois.

Il faudrait mettre pied à terre et grimper par le raccourci vers le village afin de voir, de respirer, de sentir tout cela. Là où une brèche s' ouvre dans la marée verte, les sommets apparaissent, de l' autre côté de la vallée, sur le ciel azuré. L' hiver emprisonne encore les dentelures du groupe de la Sciora, du Cengalo, du Badile et du Piz Trubinasca. Ces derniers semblent déchirer le ciel de leurs dents de scie. La vallée abrupte s' enfonce, les cimes deviennent de plus en plus gigantesques. L' audacieuse arête nord du Badile surtout attire le regard de l' amant de la montagne. Rien ne peut se mesurer à elle, même quand on sait que, en réalité, elle n' escalade pas le ciel dans une verticalité absolue.

Encore un grand virage, encore un regard étonné sur les cascades de Caroggia, encore un court bavardage avec le cantonnier, et l'on a devant soi la porte dont Segantini estimait qu' elle ouvrait sur le paradis. On peut maintenant lever les yeux et l'on aperçoit un campanile svelte, clair à côté de la flamme sombre d' un cyprès. Sorti de l' atmosphère des châtaigniers, on se sent immé- diatement baigné d' un air de haute montagne, et l' œil sonde à nouveau la vallée de Bondasca dans une liberté enivrante. On roule ou on chemine vers des maisons de pierre grise; on passe devant le gros cube blanc de la poste, et l'on se trouve soudain dans une rue d' une étroitesse impressionnante: Soglio est là.

Une autre route conduit à Soglio par la Him-melstiege. De Stampa, mais aussi du château de Castelmur, des sentiers mènent à l' entrée de l' es de pierre qui franchit la muraille rocheuse, escalier dont les degrés portent aussi le nom de La Plotta. Le regard plonge presque verticalement sur le lit caillouteux de la Maira, sur les tours et les vestiges de la ruine de Castelmur, et les pointes du Bregaglia montent, montent, toujours plus hautes, toujours plus lumineuses, au-dessus des gorges et des forêts de la rive gauche de la vallée. Finalement, le sentier s' adoucit, s' approche du village au milieu des prés et des champs; l' enchevêtre des maisons grises, dominé par le casque baroque de l' église, s' étale sur une terrasse élevée, dans les pentes ensoleillées du Pizzo Marcio ( Piz del Marc, 1909 m ).

Et de là-bas descend la troisième route, celle qui vient du Col Duana et offre le passage le plus facile dans la vallée du Rhin d' Avers. Le touriste averti, l' alpiniste dont le regard, après la nudité hostile des sommets, goûte avec joie la verdure de ce balcon, choisira cette voie. Au-dessous de lui, il aperçoit le troupeau des maisons grises serrées autour de leur berger, un fourmillement de toits qui laissent à peine deviner la présence de ruelles et de tout petits passages. Et il se plonge dans le tumulte argenté des murailles battues par les autans, où flottent une odeur d' étable parfum de foin et de laine de mouton. Comme par une gorge étroite, il s' engage dans la ruelle et peut se croire dans un de ces canaux ombreux des petits villages italiens.

Où qu' il regarde, il voit surgir angles et ruelles, gradins ensoleillés des maisons, fontaines verdâtres, visages d' enfants sales et têtes de paysans barbus, il voit surgir et les portes de grange vétustés, et les gables des toits entremêlés, et les fenêtres abondamment fleuries, et les étables vides de leurs chèvres, et les très vieilles enseignes familiales en fer forgé. Derrière l' agent de police de l' endroit se prélasse une « Miss Europe » et sa robe voyante fait pâlir d' envie la couleur jaune vif de l' auto postale. Tout cela crée un fragment d' existence appartenant au rêve, et le voyageur finit par considérer que le simple sceau postal de Soglio est un don gratuit qu' il accueille comme un autographe précieux ou comme l' esquisse d' un paysage rare.

Qui désire passer la nuit à- Soglio ou y faire même un long séjour trouvera bon accueil et bon gîte à la pension Willy, la Casa Battista. Derrière les portes d' une noble façade s' ouvrent des pièces voûtées. La salle à manger des hôtes s' apparente à un réfectoire, et des escaliers de pierre conduisent aux chambres paisibles ornées d' objets d' art. Ces palais, construits au XVIIe siècle par la famille patricienne des Salis-Soglio, venue du sud, entourent une grande cour ouverte sur le ciel.

Depuis longtemps, les troupeaux de chèvres ont disparu dans des rues gorgées d' ombre et des étables obscures, après avoir lampe une dernière gorgée à la fontaine de pierre qui occupe le centre du village. Une grande paix tombe sur Soglio. La fontaine, elle, n' interrompra pas son murmure, le bruit du vent se fera plus sensible. Quelques matous se promèneront en miaulant sur les toits de granit. Ici et là, le pas d' un homme qui vient d' un des bancs de pierre de la place rompra le silence. Et peut-être que le vent de la nuit apportera de nouveau un roulement, un grondement à travers les hautes fenêtres, lorsque des blocs détachés de la Marcia se précipiteront dans les grands éboulis solitaires.

Adapté de l' allemand par E.A.C.

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