Sommets tessinois au lieu du Rothorn de Zinal

Hansheinrich Bachofen, Seuzach, et Jürg Schlegel, Aarau II a neigé très bas à mi-juillet. Selon l' avis du gardien de cabane ( atteint par téléphone ), il est peu probable que l'on puisse escalader le Rothorn avant la fin de la semaine suivante. C' est ainsi que, au lieu du quatre mille valaisan, nous allons escalader une série de modestes sommets tessinois dont les noms résonnent agréablement dans nos oreilles.

JOIE DE GRIMPER EN LEVANTINE S' il pleut au nord du tunnel du Gothard, le ciel est seulement couvert en Léventine. Les lourds nuages d' orage laissent cependant filtrer parfois un rayon de soleil, et ce n' est qu' au loin, au-dessus des Alpes centrales, que se répercute le roulement du tonnerre.

Avec tout l' équipement pour une semaine en montagne, nous nous mettons immédiatement en route pour le lac Tremorgio, au-dessus de Fiesso. Après une montée de goo mètres sur le versant rapide de la vallée, nous découvrons subitement le bassin rond du lac qui nous fait penser tout de suite à un cratère ( certains spécialistes pensent que ce trou a été creusé par une météorite ). Dans l' atmosphère d' orage qui règne là-haut, le cadre est impressionnant, et la profondeur du lac est accentuée par la teinte bleu-noir de la surface.

Cependant, malgré les nuages sombres, le pli de dolomie blanche' du Passo di Campolungo étincelle en face de nous. A côté, noire comme de la poix, se dresse la primitive aiguille du Pizzo del Prévat. Nous ne perdons plus de vue cette pointe ( dont l' escalade nous tente ), même pas lorsque le vent tempétueux nous contraint à nous réfugier 1 Cf.F. Bianconi: « Der Dolomit von Campolungo », Les pes' 979 P-13°- dans la Capanna Leìt: par les carreaux embués du réfectoire, nous repérons, en effet, les différentes voies d' ascension.

Le matin suivant nous révèle notre sommet dans la chaude lumière du soleil levant qui rivalise d' éclat avec le blanc dolomitique de la roche. Nos espoirs ne sont pas déçus: aussi bien au Pizzo del Prévat ( 2558 m ) qu' à la traversée du Pizzo Campolungo ( 2713 m ), une jolie escalade nous attend. Nous sommes seuls, et la profonde solitude n' est interrompue que par le tournoiement silencieux d' un aiglon.

Descendus ensuite jusqu' au lac de Morghirolo, nous gagnons la cabane Campo Tencia.

BELVEDERE AU CŒUR DES ALPES LEPONTINES Nous ne sommes de loin pas les seuls à gravir le Pizzo Campo Tencia ( 3071 m ); en revanche, nous sommes les seuls à quitter le sommet dans la profonde neige molle de l' arête sud-est. Quelques dalles, recouvertes de neige nouvelle, exigent de la prudence. Il en va de même pour la montée au Pizzo Penca ( 3038 m ) que nous n' atteignons, dans ces conditions, que trois heures plus tard. De nouveau s' étend cet immense panorama, par un ciel sans nuage et par une forte bise: au-dessous de nous - dans un jeu d' ombre et de lumière - des vallées profondes et boisées, qui se perdent vers le sud dans une brume bleuâtre; là-bas, s' enfonçant aussi dans le brouillard de la basse plaine, les dernières chaînes de montagnes que l'on aperçoit encore sous la forme de faibles silhouettes. A l' ouest se dresse la majestueuse paroi blanche du Mont Rose. Les chaînes se succèdent à perte de vue, le Finsteraarhorn et le Schreckhorn détachant leur profil caractéristique de la ligne dentelée des sommets. Loin à l' est, visible à la jumelle, le Biancograt culmine au-dessus de roches noires. La Disgrazia s' évanouit dans la brume lointaine.

L' arête sud du Pizzo Penca semble faite tout exprès pour la descente: dégagée de neige, elle présente une succession régulière de paliers.

Au-dessus de la vallée, sous les dalles peu inclinées du Pizzo Forno ( 2907 m ), est construit le refuge solitaire de Sponda ( 1928 m ). Au lieu de descendre sur cette petite cabane, nous traversons la partie supérieure du val Chironico où des centaines de ruisselets cherchent leur cours sur les dalles de gneiss. Par-ci, par-là, un coussin de mousse ou une touffe de laiche parviennent à s' implanter dans quelque fissure du rocher.

« Unpas en avant, deux en arrière! » me disait souvent mon père lorsque, enfant, je gravissais avec lui de semblables pierriers, raides et interminables.

Une tache de couleur et une flèche indiquent l' itinéraire qui continue par une courte vire donnant accès au Passo Barone. Sur l' autre versant, un nouveau lac ( lago Barone ), à la teinte bleu roi et à la limpidité parfaite, nous comble d' émerveil.

- Il doit mesurer 70 mètres de profondeur en son milieu, nous dit un indigène du ton d' un connaisseur.

Un quart d' heure plus tard, nous apercevons un drapeau suisse qui flotte dans le vent. Nous avons de la chance: le rifugio Barone ( 2172 m ), géré par l' Office du tourisme du val Verzasca, est ouvert, ce qui nous épargne une nuit à la belle étoile!

Tout alpiniste devrait coucher au moins une fois dans cette ancienne cabane d' alpage, même si son modeste volume ne lui permet d' accueillir qu' un petit nombre de visiteurs en même temps. Avec son toit massif, ses murs de pierres sèches construits impeccablement, sa terrasse de gazon sur le devant et sa fontaine dispensatrice d' eau fraîche, c' est un véritable joyau caché dans le fond le plus reculé du val Verzasca.

Un groupe de jeunes gens de Frasco nous observent tout d' abord avec quelque méfiance, nous autres barbus, charges de sacs; mais, bientôt, on nous invite à goûter une minestrone, préparée pour deux fois plus de convives, et que nous mangeons jusqu' à la dernière goutte, tant est grand notre besoin en eau et en sel. On nous offre aussi gentiment du Nostrano ( vin de la vallée de Vogorno ), et nous faisons rapidement connaissance, lions même amitié, malgré une chaude discussion et des opinions opposées sur le port obligatoire de la ceinture de sécurité.

CORONA DI REDORTA: UN JOLI SOMMET QUI PEUT RÉSERVER QUELQUES SURPRISES Le lendemain matin - par un ciel sans nuage, comme à l' accoutumée - mais dominant une mer de brouillard bleuâtre qui obstrue le fond de la vallée, nous descendons rapidement jusqu' à l' al de Corte di Fondo, puis, par un itinéraire évident et par des marches taillées dans la pierre, nous montons jusqu' à un haut plateau. Nous ne savons pas si, au retour, nous passerons par le même endroit ou si, du sommet de la Corona di Redorta, nous trouverons un itinéraire conduisant au col homonyme. Le guide-manuel du CAS ( édition de 1931 ) ne nous donne pas de renseignements précis'-. Nous ne soupçonnons pas encore les difficultés que nous réserve la montée au sommet. L' itinéraire par la Bocchetta di Larecc ( arête nord ) semble facile, mais la description du guide est bien vague.

Nous remontons un névé assez raide et aboutissons à une espèce de cheminée qui paraît franchissable. Cependant nous nous trouvons bientôt au milieu d' une paroi aux prises déversantes. Certains blocs sont prêts à dégringoler sous la simple poussée du petit doigt.

Lorsque finalement je suis mon camarade à l' avant longueur de corde, il ne me reste rien d' autre à faire que de me hisser, avec mon sac, entre les parois qui dominent à droite et à gauche et un bloc coincé, pour franchir finalement un trou étroit et atteindre peu après - le sommet solitaire ( 2804 m ). Avons-nous fait une première ascension par ce versant?

1 Le CAS a public, en 1973, un nouveau Guide des Alpes tessinoises qui ne donne d' ailleurs pas d' indications nouvelles sur la Corona di Redorta ( Red.)- Mais la descente par le flanc sud se révèle des plus faciles. Dans la paroi raide, apparemment infranchissable, nous découvrons en effet une coulée d' éboulis qui nous conduit directement dans les pâturages. Certainement aussi étonnés que nous, une poignée de moutons et de chèvres descendent la côte herbeuse. Que ces hautes régions ont du être animées dans les temps anciens! Même ici en haut, sur les pentes les plus raides, on reconnaît des traces de chemins. Des marches faites avec de lourdes pierres taillées rappellent le travail pénible des montagnards. Dans le désert de pierres aussi, d' où nous venons de sortir, bien au-dessus de la limite des arbres, nous avons découvert quelques branches de hêtre que les bergers et les chasseurs de chamois ont utilisées une fois pour leur bivouac.

Fatigués, nous arrivons le soir à l' Alpe di Redorta, où nous nous couchons dans le foin des combles du chalet.

RETOUR À LA CIVILISATION Aujourd'hui il y aura certainement de l' orage. Le soleil se lève derrière un voile de brume. Nous n' avons pas à nous préoccuper, cette fois, du chemin à suivre. L' itinéraire du Monte Zucchero ( 2735 m ) est balisé de rouge et de blanc, bien que quelquefois, dans le couloir du versant nord-est, il faille s' aider des mains.

La descente sur Brione est longue, mais pleine d' attraits, car on parcourt une sauvage vallée transversale, arrosée par l' Osura. Des arbres déracinés par des avalanches jonchent le sol, des taillis et buissons foisonnent sur les pentes qui servaient autrefois de pâturages.

Au milieu des herbes envahissantes s' épanouis cependant des plantes rares. L' eau cristalline de l' Osura remplit les bassins de granit finement taillés, et le sable clair du fond reflète une eau couleur de turquoise. La fraîche température de la rivière ( g °C ) ne nous empêche pas de faire quelques brasses.

Plus loin, dominant la vallée et constituant comme un petit monde en soi, apparaissent quelques vieux hameaux. Le style simple des maisons de pierre serrées les unes contre les autres s' harmo avec le paysage, et le vert vif des noyers à la large frondaison contraste avec le gris des murs et des toits, dispensateurs d' ombre protectrice contre l' ardeur du soleil de l' après.

La vie des montagnards est loin d' être idyllique sur ces hauteurs, et la route carrossable ne maintient là-haut que quelques paysans décidés à ne point quitter leur maison. De nos jours, seuls les touristes ( et encore les « amateurs » éclairés ) visitent la partie avancée de ce vallon latéral. Plus d' une habitation, d' ailleurs bien restaurée, connaît de nouveau quelque animation, du moins pendant le week-end. Mais y a-t-il encore qu' un qui soupçonne seulement la réalité de cette vie paysanne, autrefois certainement aussi dure que les pierres avec lesquelles les maisons sont construites? Bientôt plus personne ne parlera de ces temps de surpopulation et d' exode. Autour des rustici habitées encore par de vieilles femmes seules, un silence définitif s' étendra, au plus tard ces prochaines années. C' est seulement grâce à la plume d' écrivains comme Plinio Martini' que sera encore transmis quelque témoignage —à ceux tout au moins qui ne se contentent pas seulement d' une description idyllique et sommaire.

Une confortable « chambre avec petit déjeuner » et autres commodités de la vie civilisée mettent, à Brione, un point final à notre randonnée de cinq jours en montagne.

Certes notre semaine prévue primitivement dans les Alpes valaisannes aurait été magnifique, mais ici nous avons joui du calme et d' une solitude bienfaisante. Nous avons réalisé en outre - et non sans étonnement - combien était dure autrefois la vie menée par les paysans tessinois, contraints de gagner leur maigre nourriture dans les hautes vallées reculées de leur canton.Trad J. R. et P. V.

s Plinio Martini: « Nicht Anfang und nicht Ende. Roman einer Rückkehr ». Werner Classen Verlag, Zürich 1974.

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