Sous les Arolles

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Nous sommes en août, le mois magique et somptueux. Dans un rayonnement intense de la lumière, le soleil est monté; il a pénétré à travers les frondaisons en illuminant les fleurs jaunes sur le pré et les mousses vertes sur les rocs. Rien ne peut l' arrêter. Au cœur de la forêt, où sonne l' hallali du vent parmi les hautes branches, il allonge l' ombre des troncs sur le sol. Sous son ardente caresse, les pelouses s' accusent plus vertes, les reliefs des écorces sur les troncs plus vigoureux et plus saillants. A l' horizon, noyé dans la brume, le puissant sommet livre ses flancs robustes aux caresses du nuage mouvant.

Entre ces troncs qui se dressent rudes et rébarbatifs, puis plus accueillants à mesure qu' on s' en approche, le paysage s' anime et se développe. Sur toute l' étendue de la montagne, partout, aux premiers plans comme au lointain, c' est une vie intense bien que silencieuse qui s' affirme, partout un élan vers la lumière qui se révèle. Ici et là, parmi les herbes, quelques superbes arnicas étalent joyeusement au soleil leurs corolles orangées en compagnie de linaires à la gorge de safran; ailleurs, dans les replis humides du terrain, les soyeuses linaigrettes balancent au moindre souffle leurs têtes cotonneuses. Voici encore les épilobes aux épis empourprés et, sous nos pieds, tout un tapis d' euphraises et de gracieuses potentilles.

Salut à vous, fleurettes jolies de l' alpe, salut à vous, souples graminées qui ondulez si légèrement sous la brise qui passe et cachez le sentier aux regards du passant! Qui dira vos enchantements et vos splendeurs, fleurettes joyeuses et parfumées? Pour vous, sans doute, sont écrits ces vers du poète:

« Nous sommes les souples ramures, Nous sommes les mouvants abris Où les sources font leur murmure, Où l' éternel printemps fleurit, » Le soleil descend à l' horizon, dardant ses plus chauds rayons. Sur le sentier, les ombres s' accentuent. Le moment est venu de mettre un terme à notre douce flânerie par monts et vaux. Viens, ami clubiste, viens avec moi sous les vieux arolles, respirer l' âme errante de la montagne. Ensemble, si tu le veux bien, nous attendrons ici l' heure du soir, cette heure si belle et si douce où le grand silence prend possession de la montagne et où les fleurs même ont l' air d' être pensives et de se souvenir. Comme elles, nous savourerons la jouissance de suivre le rayon bleu qui s' étend et les apparences qui se confondent; nous arrêterons au passage la voix mélancolique du passé, cette voix qui s' élève si charmante parfois, mais si troublante toujours, cette voix qu' il fait si bon entendre sous les branches robustes et fleurant la résine des vieux pins.

Ici, rien — la chose est certaine — rien ne viendra nous troubler: ni la polémique électorale, ni le bordereau d' impôt, ni les doléances de celui-ci, ni les racontars de celui-là, ni le souci du qu' en dira-t-on. Chassant les noires pensées avec lesquelles tout rentrerait bientôt dans le néant de l' amertume et des stériles regrets, nous vivrons, pendant que nous le pouvons encore, quelques instants de facile contentement et jouirons de cette satisfaction de soi-même, accommodante et généreuse, qui fait du tronc d' arbre ou du roc sur lesquels on est assis, le siège le plus confortable et le plus attrayant.

Et tu sera' s des nôtres aussi, mon fidèle objectif, compagnon de tous les jours et de toutes les heures, par qui me fut donné de cueillir tant de beaux souvenirs! Approche donc, car voici pour toi abondante pâture.

Aimes-tu les clairières ensoleillées, où, comme des grenadiers au port d' arme, s' alignent les vétérans de la forêt? Tu es servi. Peins-moi ces troncs vigoureux, le ton bistré de leur écorce, les transparentes noirceurs de leur ramure, la fine lumière qui se faufile parmi leurs aiguilles. N' oublie pas ces harmonieuses fissures dans les branches où aime à s' accrocher le rayon vagabond. Et, avec la facilité et en même temps la fidélité qui fait ton charme et ta valeur, peins-moi ces vieilles racines, qui, semblables à d' immenses tentacules, rayonnent au loin sur le sentier.

Quel charme et aussi quelle leçon de choses pleine d' éloquence et de poésie nous allons trouver sous ces vieux arolles, vétérans respectables et témoins d' un lointain passé! A l' abri de leur splendeur ou de leur misère, bien souvent nous avons éprouvé les plus fortes impressions de grandeur et de beauté que l'on puisse imaginer.

Le silence auprès d' eux est sévère mais tout, aux alentours, berce l' âme d' une douce et apaisante mélodie. L' œil se promène avec volupté dans les espaces bleus de leur ramure; le vent du soir passe et repasse au milieu de leurs mouchets d' aiguilles avec la même chanson, le même murmure, puis il descend sur le sol, arrachant aux herbes épanouies quelques graines soyeuses qui s' en vont, portées par lui, germer Dieu sait où, ou bien mourir quelque part dans les crevasses du glacier géant. Et puis, leur histoire à ces vieux arolles n' est pas aussi la nôtre:

« De mes rameaux, plus d' un se rouille, Plus d' un périt; II vient un âge où l'on grisonne: Ce que je perds, je l' abandonne, C' était écrit! » Mais c' est quand il voisine avec le glacier que l' arolle gagne toute sa valeur et toute sa majesté.

Quittons la forêt dense et gravissons la crête qui fait bordure à la moraine. Là, quelques aroles se dressent, sentinelles avancées et derniers lutteurs contre l' envahissement du glacier. D' énormes racines serpentent à fleur de terre et, se cramponnant au roc, retiennent la terre toujours prête à dégringoler.

Debout, sur le tertre pierreux, ils ont grandi, bercés par le bruit de l' ava ou le roulement du tonnerre. Dans le silence et dans l' attente, ils mûrissent leurs jeunes cônes piqués comme des bougies sur les branches d' un arbre de Noël. Le temps, cet artiste aussi habile que patient, leur a donné la force et la beauté, jetant au hasard dans leur puissante ramure les riches fantaisies de ses enjolivements: les mousses aux reflets d' or et les lichens barbus qui se balancent au vent comme des plumes légères.

Et si tu es las de ton repos, va, clubiste amoureux de ta belle alpe, va doucement, suis le joli sentier marqué par les chèvres et où l' ombre des pins vient mourir. Ecoute les accords subtils et délicats qui flottent dans l' air limpide, admire à l' horizon l' élan superbe de la cime glacée. Amuse-toi à faire partir sous tes pas les cicindèles affairées; va, sans souci et sans crainte, profite de la minute sans pareille où, seul sur le chemin solitaire, il t' est donné de voir filtrer le soleil parmi les hautes branches et de converser avec l' âme de la montagne, en jouissant de ses brises, de ses parfums et de ses mystères. Va, clubiste, laisse courir tes yeux sur l' alpe vibrante de lumière, sur les gazons pleins d' effluves odorantes; laisse-les monter à l' assaut des sommets 24 moirés de bleu, lointain et dernier rideau d' un sublime décor; va le long du ruisselet émaillé de saxifrages, regarde, ouvre toute grande ta poitrine à cet air embaumé; et remplis-toi l' âme de toute cette magnificence, en prévision des heures grises et moroses qui viendront, car le jour approche peut-être où toutes ces délices te seront ravies. Profite de l' heure douce, profite et sou-viens-toi!

Poésie de la montagne, tu es partout; partout, pour ceux qui se plaisent à te découvrir dans tes retraites les plus secrètes, partout pour ceux qui passent sans t' effaroucher ou te faire fuir. Poésie de la montagne, charmeuse et adorable, qui étends ton voile divin sur tout ce que tu touches et sur tout ce que tu embrasses, poésie de la montagne, c' est toi, sans doute, qui as réalisé cet ensemble de deux arolles robustes et tourmentés, dominant de toute leur hauteur l' étendue glacée; c' est toi qui fais éclater en teintes ardentes et fraîches, les ors et les cinabres sur leur écorce fissurée, c' est toi qui fais vibrer, à leurs pieds, sous la caresse du rayon, les purpurines teintes des rhododendrons. Ils sont là, comme deux athlètes qui se reposent avant de reprendre la lutte. Le temps les a dépouillés de leurs branches inférieures. Celles qui restent s' inclinent vers la terre dans un geste de suprême lassitude: depuis tant d' années qu' elles résistent à la rafale et supportent le poids des neiges amoncelées!

Mais leur cime n' a pas plié, et, malgré les fatigues de l' âge, ces vétérans, toujours droits, toujours fiers continuent à donner l' exemple aux jeunes conscrits de la forêt. A les voir ainsi, calmes et résignés, nous nous remémorons les vers de Rambert:

« Mes racines entrelacées Dans le roc vif sont chassées Profondément. Des ouragans la violence N' est pour mon tronc qui se balance Qu' amusement. » A travers leur ramure fatiguée, l' œil pénètre sur le glacier multiple, gigantesque, envahissant, vraie mer en mouvement latent qui, voyant le chemin se fermer devant elle, force l' issue de la gorge creusée par le torrent.

Quelle puissance et, en même temps, quelle tranquillité recueillie dans ce morceau de notre alpe aimée!

Comme nous serons bien là, tout seuls, ami clubiste! Rien ne viendra s' interposer entre notre sohtude et le silence, le grand silence de la montagne. Seule, une branche projettera son ombre douce et fraîche sur notre rêveuse nonchalance.

La montagne est là, devant nous, dans toute sa grandeur, avec sa lumière vibrante, ses ombres diaphanes, ses arômes et sa fraîcheur. A converser avec les mille objets, les mille riens qu' elle nous offre, notre âme, tout en restant attachée à la vie réelle, s' embellira, sans le savoir et sans effort, du spectacle qui la charme.

Tandis que là-bas, à l' hôtel que nous avons quitté ce matin — oh! quand on y pense — quel contraste, quel abîme!

Là-bas, à l' hôtel, c' est le programme et le menu habituels: les beaux messieurs, les élégantes dames. Ce sont toujours les mêmes individus qui passent et repassent. Il y a ceux qui écrivent des cartes, ceux qui déclanchent leur kodak, ceux qui boivent du thé, ceux qui guignent dans le télescope, ceux qui exhibent leurs mollets et leurs gros souliers ferrés. Sous notre arolle, ami clubiste, nous suivons avec intérêt le choucas qui tournoie dans l' azur ou la marmotte qui monte une garde vigilante à l' orée de son terrier.

Là-haut, sur les névés, d' aucuns usent leurs culottes, s' essoufflent et s' érein pour battre le record établi et pour pouvoir dire, le soir, au salon: « Nous avons fait ci, nous avons fait ça! » D' autres encore flirtent au tennis ou esquissent de langoureux tangos. Nous, sous notre arolle solitaire, nous nous gavons d' air pur et de liberté; un oiseau qui chante, une fourmi qui passe, une sauterelle qui bondit, un apollon qui butine de fleur en fleur, un rayon qui perce le nuage, puis ceci, puis cela, puis encore autre chose, tout nous est occasion à délassement, à observation et à amusement. 0 beaux arolles, perdus sous la voûte immense des cieux, sur l' alpe déserte et ignorée, que votre ombre est douce et votre accueil charmant!

Il y a des choses, a dit Dante, que celui qui descend de là-haut ne sait pas dire. Pourquoi? Parce qu' elles sont trop belles, trop grandes et qu' elles échappent à toute tentative d' analyse ou de description.

Combien de fois, égaré sur la pente de l' alpage ou dans la forêt, moël-leusement étendu à l' ombre des vieux arolles, n' ai pas vérifié l' aveu du grand poète italien! Combien de fois aussi, ravi du spectacle offert à mes yeux, n' ai pas laissé échapper cet inutile regret: que n' ai encore vingt ans!

Oh! alors, mon alpe aimée, si belle et si généreuse de tes splendeurs, si puissante dans tes effets, comme je partirais d' un pied léger pour gravir tes pentes piquées d' aimables fleurettes; comme j' irais, sous tes majestueux arolles, me griser encore des fantaisies de ta lumière; comme j' irais avec délices aspirer tes brises parfumées!

Oui, ma belle alpe, celui qui, perdu dans le pâturage ou juché sur le sommet conquis, a vu, ne fût-ce qu' une fois, le crépuscule descendre sur la plaine assoupie, celui qui, dans le silence plein de mystère, a salué la cime qui s' endort dans la brume du soir ou se réveille dans la splendeur d' un beau matin, celui qui a pris plaisir à croquer les gracieuses chevrettes profilées sur la crête, celui-là ne peut pas oublier.

Feedback